Une folie sur internet

     La joue fendue d’une large balafre, Aggripine débouche

dans le bar en sueur, les yeux injectés de sang. Quelques

clients se retournent sur elle, vaguement inquiets. Les faits

divers ne regorgent-ils pas d’histoires en tout genre où un

illuminé fait irruption dans un lieu public, hagard et

décontenancé, histoires qui se terminent invariablement en bain

de sang ? Le barman, un grand gars plutôt costaud, hausse les

épaules. Et c’est reparti. Il la connait bien Aggripine, depuis

qu’elle loge l’appartement au-dessus du bar, c’est-à-dire

environ deux ans. Chaque soir de week-end, elle dévale les

escaliers quatre à quatre, déboule dans le bistrot, menace tout

le monde des pires sévices terrestres et célestes, si le bruit ne

cesse pas rapidement. En général, on l’éconduit tant bien que

mal, mais ce soir son air ahuri ne laisse rien présager de bon.

     La pauvre Aggripine, vieille fille, en veut terriblement au

monde entier. A ses parents en premier lieu. Sa mère l’a

abandonné très tôt, morte en couche, elle ne s’est pas fait de

souci pour sa fille, ah ça non ! Son père, fou de chagrin, n’a pas

trouvé mieux que d’affubler le bébé du doux prénom

d’Aggripine, sa défunte épouse adorant les bandes dessinées

de Brétecher. Lorsqu’elle était petite, il prenait sa fille sur ses

genoux et se plaisait à lui raconter l’histoire de sa naissance. La

sage femme qui lui tend un magnifique bébé, lui, ému, veut la

prendre dans ses bras mais elle lui attrape un doigt et ne veut

plus le lâcher. Cela a déclenché dans son cerveau tout un tas

d’associations scabreuses pour mener à Aggripine,

l’adolescente qui faisait tant rire sa femme.

     L’enfance d’Aggripine s’est pourtant déroulée à peu près

normalement, entre une mère de substitution et un père

toujours prêt à se plier en quatre pour passer les caprices de

son unique rejeton. Ses petits camarades de classe l’affublait

de quolibets plus ou moins sympathiques, c’est selon, mais ses

bons résultats ne s’en ressentaient pas. C’est à l’entrée du

Collège que les choses se sont sacrément corsées. Les jeunes

adolescents riaient de sa candeur. Si elle s’était tant bien

agrippée au doigt de son père peu après sa naissance, il était

certain qu’elle s’agripperait bientôt à autre chose, chose que

cette fois-ci elle ne lâcherait pas ! Son prénom avait même été

tagué sur l’enceinte du collège, accessoirisé d’un dessin très

explicite. Elle en rougissait encore.

     Pour l’heure, Aggripine, a décidé d’obtenir son diplôme

d’expert-comptable afin de prouver à tous ce dont elle était

capable. On rirait moins lorsqu’elle deviendrait la reine du

cabinet et qu’elle aurait à sa botte tout un tas de petits salariés

ingrats et fainéants ! Elle suit des cours par correspondance,

ayant décrété ne plus supporter ses semblables et ne pas

devoir une fois de plus essuyer les moqueries de ses

camarade, elle a beau avoir fêté ses vingt-huit ans, les choses

ne changent jamais vraiment. Le studio qu’elle occupe au dessus

du bar s’avère être un peu trop bruyant pour ses

studieuses oreilles et elle n’en a cure que la préfecture autorise

ce genre de débordements chaque vendredi et samedi soir, elle

fait systématiquement une scène au milieu des habitués et des,

généralement beaucoup plus surpris par son comportement,

jeunes de passage dans la ville pour une soirée.

     Ce soir, endormie sur son précis de fiscalité qui a laissé

une trace cuisante de sa défaite face au sommeil sur sa joue,

elle sursaute. Le karaoké. Toujours la même rengaine, on

s’égosille sur des chansons nullissimes à en faire éclater les

tympans délicats de la vieille demoiselle. Elle se lève telle une

furie, saute à pieds joints sur le parquet, prend le balai, frappe

de grands coups le sol. La cacophonie continue, insensible à

ses gesticulations. Elle tempête, attrape une chaussure, l’enfile

maladroitement, manque de tomber à la renverse en enfilant la

deuxième. Soulève son livre, les coussins, manque de

s’étouffer dans sa rage. Ah, son bandeau. Elle le passe

maladroitement sur sa tête afin de contenir sa tignasse qui n’a

pas vu l’ombre d’un coiffeur depuis bien longtemps. Sort en

claquant la porte, dévale les escaliers, jette un regard

désapprobateur aux fumeurs discutant sur le trottoir et pousse

la porte du bar d’un grand coup de pied. Elle pénètre les lieux,

s’imprègne de l’atmosphère. Regarde de droite à gauche,

dévisage d’un air mauvais ceux qui osent la regarder.

     Le barman s’avance, les paumes des mains en avant en

guise de drapeau blanc. Aggripine ricane. Quel imbécile !

Comme d’habitude, elle va le lapider avec sa langue acérée et

ses répliques cinglantes. Il promettra de fermer l’établissement

à peine plus tôt et elle repartira, ravie de sa victoire,

s’enfermera dans son appartement, se munira de boules quiès

et reprendra la lecture de son précis de fiscalité hautement

intéressant. Effectivement, elle crie qu’elle n’en peut plus de ce

cirque, qu’elle va appeler la police, que c’est inadmissible de

trainer les bistrots à des heures pareilles… Le barman soupire.

Déjà, une cliente un peu éméchée s’approche en tanguant, il va

y avoir du grabuge, c’est sûr.

     Il anticipe et attrape Aggripine par le coude avant de la

tirer sans ménagement vers la sortie. Elle écume. Non mais,

espèce de rustre, je vous interdis de me toucher ! Il rit. Elle

hallucine. Ce gros lourdaud mal léché, certainement accro aux

stéroïdes, au QI proche d’une huitre, il rit ! Il l’entraine dans les

escaliers, la lâche enfin. Elle suffoque de rage. Vous, vous ! Lui

assène une gifle à lui décoller la tête. Il ne rit plus, plus du tout.

L’attrape dans seul coup, elle toute frêle, lui si fort. Sa colère

fait place à une terreur sourde. Elle est si fragile physiquement,

plus intelligente soit, mais dans certains cas cela ne suffit pas.

Et s’il lui prenait l’envie de la violer ? Un long frisson lui

parcoure l’échine.

     Les yeux de l’homme jettent des éclairs, la colère fait

maintenant battre dangereusement une veine sur son cou. Ses

mains se resserrent sur les épaules d’Aggripine. Ah, ça ma

garce, tu me le paieras. Il se penche sur elle et sa bouche

écrase celle de la jeune femme avec une violence inouïe. Celleci

tente de se débattre, impossible, il est bien trop costaud. Elle

décide de jouer la femme passive, elle a lu cela dans un livre

expliquant la conduite à tenir aux jeunes femmes dans ce genre

de circonstances, livre qui devait dater du siècle dernier. Elle se

ramollit le plus possible entre les mains du rustre qui

maintenant essaie d’insinuer sa langue entre les lèvres serrées.

Elle ferme les yeux, essaie de se remémorer son précis de

fiscalité afin de garder toutes ses facultés. Elle échoue,

entrouvre les lèvres, laisse la langue de l’homme fouiller sa

bouche. La large main s’empare d’un sein, le soupèse avant de

pincer le téton. Aggripine gémit. Son coeur s’emballe, il fait une

de ces chaleurs tout à coup.

     L’homme détache brutalement ses mains d’elle, ses

jambes se dérobent et il la retient un instant, l’empêchant de

s’écrouler. Il se remet à rire et retourne vers son bar sans un

regard pour la pauvre Aggripine, toute bouleversée. Elle monte

les escaliers et s’enferme dans son appartement à double tour.

Quel rustre ! C’est donc ainsi que les hommes traitent les

femmes ? Une seule fois un jeune homme lui avait effleuré la

joue d’un chaste baiser, Aggripine l’avait éconduit en lui filant

une bonne gifle. Sa belle-mère l’avait prévenue : si elle ne

voulait pas finir comme sa mère le plus simple était d’éviter tout

contact rapproché avec la gente masculine ! Elle n’aurait jamais

pu imaginer les sensations que de tels rapprochements

pouvaient engendrer.

     Elle entre dans la salle de bains et se dévisage dans le

miroir. Le teint terne, les cheveux sans éclat, la bouche tendue

par un pli amer, l’image renvoyée ne la satisfait pas. Mais le

travail avant tout. Elle n’a pas de temps à consacrer à ces

minauderies dont jouent les femmes pour attirer les hommes.

Mais elle commence un peu à comprendre leur ressenti. Passé

outre ce baiser violent, les sensations dans son corps étaient

plutôt agréables. Elle vient de terminer le célèbre livre qui met

en scène Mr Grey et « bébé ». Elle trouve cela d’un ridicule. Se

faire affubler d’un nom comme « bébé » alors qu’on va se faire

fouetter, voilà qui était somme toute paradoxal. Ainsi, en dehors

des qualités littéraires inexistantes de ce genre de livre,

Aggripine commence à ressentir ce que l’héroïne aime dans

ces relations avec son beau pervers.

     Décidant de se documenter un peu sur le sujet, elle

s’installe confortablement dans son canapé et se surprend à surfer

sur des sites plutôt coquins. L’un d’entre eux propose des

rencontres près de chez elle. Elle se prend au jeu, crée un

compte qu’elle pense anonyme, et commence à envoyer des

messages aux hommes esseulés sous le pseudo

d’Aggripine75. Plusieurs lui répondent qu’ils veulent une photo

d’elle, elle refuse tout net et après une bonne heure de

recherches infructueuses, referme son ordinateur portable et

sombre dans un sommeil agité, pendant lequel elle rêve qu’un

certain barman lui rend visite après avoir défoncé sa porte avec

la tireuse à bière, porte qu’elle est heureuse qu’il ait fracassée.

     Vaguement nauséeuse, Aggripine se réveille, prend une

douche rapide et s’habille vite fait. Elle décide de se plonger de

nouveau dans ses livres et d’oublier ses déboires de la veille.

Après quelques heures, ayant beaucoup de mal à se

concentrer, elle décide d’aller faire une petite promenade au

parc. Le bar étant fermé le dimanche, elle ne risque pas de

croiser ce macho de barman. Elle enfile ses ballerines et

regarde ses pieds d’un air sceptique, se rendant compte du

côté enfantin de ce genre de chaussures. Elle les porte

pourtant chaque jour d’avril à novembre et jusqu’ici s’en

accommodait très bien, le comportement de ce lourdaud de

barman modifiait décidément sa façon de penser !

     Elle sort de chez elle, prend soin de fermer l’appartement

à clef et s’engouffre dans les escaliers, contourne la ruelle pour

passer devant le bar dans lequel elle jette un coup d’oeil. Le

barman est là, en train de nettoyer la vitrine. Elle rougit. Il lui fait

un petit geste de la main et veut la rejoindre mais elle s’éloigne

rapidement, en courant presque, de peur d’une confrontation

semblable à celle de la veille.

     Elle rejoint le parc, bien décidée à chasser l’opportun de

ses pensées. La promenade lui fait du bien, marcher entre les

arbres verdoyants l’apaise. On entend une petite rivière couler

et des oiseaux égaient le tableau de leur chant mélodieux. Elle

croise certains regards. Après une demi-heure, elle ressent

l’impression qu’on l’épie, qu’on rie d’elle. Plus que d’habitude. Il

est certain qu’elle est bien connue dans le voisinage pour ses

altercations avec les clients du bar, mais aujourd’hui elle sent

quelque chose de différent.

     A hauteur du mur de la piscine, elle s’arrête et écarquille

les yeux, bouche bée. Un tag, un tag énorme, affreux, a été

dessiné pendant la nuit. Le même message à peu de choses

près que dans sa jeunesse. A cela qu’on a ajouté le 75

d’Aggripine75 ! Elle défaille. Sens des regards sur elle, voilà la

réponse à son impression première, elle est effectivement

épiée, moquée, raillée. Elle baisse la tête, les larmes lui

montent aux yeux, de gros sanglots se coincent dans sa gorge.

Elle se met à courir. Vite, regagner son appartement, se

calfeutrer, se cacher de ces regards moqueurs. Quelques

heures sur internet dans un moment d’égarement auront suffi à

réveiller l’horreur vécue pendant des années. Elle ne peut plus

retenir les sanglots, les larmes roulent sur ses joues, totalement

incontrôlables.

     Elle se heurte au barman qui stoppe net sa course

effrénée. Il la regarde. Tente de lui faire comprendre. Il savait.

Un de ces amis a cru de bon ton de lui faire cette mauvaise

blague après avoir lu un message sur le site de rencontre. Il est

désolé. Elle secoue la tête. S’éloigne. Il la regarde, impuissant.

Il entend la porte de l’appartement d’Aggripine se fermer

brutalement.

     La jeune fille se jette en travers de son lit, pleure à

chaudes larmes. Quelle idiote ! Des années à se contrôler pour

tout fiche en l’air à la moindre incartade. Tout est de la faute de

cet idiot, elle ne s’est jamais posé de questions sur les

sensations de son corps auparavant. Il a éveillé sa curiosité, et

bien mal à propos ! Son diplôme en poche, elle devra changer

de région pour ne pas attiser ces moqueries et méchancetés.

Pendant une longue semaine, Aggripine reste prostrée

chez elle à ruminer et à maudire les habitants du quartier.

Plusieurs fois la sonnette de la porte d’entrée retentit mais elle

fait la sourde oreille. Elle se morfond, elle n’a pas d’amis, elle

est seule, ridicule et laide. Quand enfin elle se décide à sortir

de son nid, ayant vidé les placards de toute trace de nourriture,

elle s’emmitoufle dans sa parka et glisse la capuche sur ses

yeux. La piscine se trouve sur le chemin du supermarché, elle

doit suivre le mur tagué pour aller faire ses provisions. Elle a

bien l’intention de ne pas lever les yeux sur cette horreur et

alimenter ainsi les railleries.

     Mais courageusement, face au mur, elle ne peut

s’empêcher de lever les yeux, le chagrin menaçant de

l’emporter une fois de plus. Un seul coup d’oeil, rapide, et elle

pourrait continuer son chemin et raviver sa colère pour

longtemps. Le message a changé. Les bras lui en tombent. Estce

possible ? Le dessin inavouable a fait place à un coeur, le 75

a été effacé et on peut lire « Aggripine je t’aime ». Elle reste là,

indécise, le coeur battant à tout rompre. Qui a pût écrire cela ?

Un toussotement la fait se retourner. Lui, ce rustre, ce

lourdaud ! Elle éclate de rire et se jette dans ses bras.


Sérina

Auteur d'ebook et blogueuse, j'adore lire, écrire et suis curieuse de tout !

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