Un jeune québécois a t-il découvert une cité maya grâce aux constellations ?

Une hypothèse géniale

Quasi unanimement, les médias relaient une info inédite sur une découverte extraordinaire.

Un jeune Québécois de 15 ans, William Gadoury, est passionné d'astronomie et d'histoire précolombienne. Il propose alors une hypothèse intéressante, selon laquelle les étoiles de la constellation d'Orion seraient reliées à la géographie de la civilisation mésoaméricaine antique. En vérifiant sur Google Earth, il croit avoir repéré une cité inconnue à ce jour.

J'admets moi-même que je trouvais cette hypothèse intéressante, au début de cette médiatisation.

Voici quelques étoiles impliquées dans la représentation géographique :

Un jeune québécois a t-il découvert une cité maya grâce aux constellations ?


Les médias ont trouvé l'idée séduisante, et se sont empressés de la diffuser, en la titrant grosso modo ainsi : "Un ado québécois découvre une cité maya inconnue grâce aux constellations".

Il est vrai que l'hypothèse est séduisante. Mais elle n'est pas nouvelle. En effet, on retrouve sur Wikipedia une idée très similaire avec la théorie de la corrélation d'Orion, qui est appliquée aux pyramides de l’Égypte antique, mais cette idée n'a rien donné de concluant. De plus, à travers des documentaires controversés, la pyramidologie est une pseudoscience coutumière d'alignements réels ou fantaisistes entre les monuments anciens, et certains esprits troublés pondent parfois une étrange "théorie", souvent bidon.


Des alignements bizarres cachent-ils une révélation extraordinaire ?

Un jeune québécois a t-il découvert une cité maya grâce aux constellations ?
  • A partir de 137 points générés au hasard, on peut produire 80 alignements de 4 points par alignement.
Un jeune québécois a t-il découvert une cité maya grâce aux constellations ?
  • A partir de 269 points générés au hasard, on peut produire 607 alignements de 4 points par alignement.

Ainsi, des alignements peuvent s'expliquer par le seul hasard. La théorie des probabilités le démontre. Avec une dizaine de points seulement, on peut obtenir de façon probable un alignement de 3 points.

La cité maya retrouvée, un canular ?

L'hypothèse du jeune historien en herbe a été présentée en tant que découverte scientifique majeure par le Journal de Montréal, et la nouvelle a rapidement fait le buzz.

Depuis, des experts se sont vite prononcés, dont David Stuart, Thomas Garrison, et Eric Taladoire. Ils ont soulevé le manque de sérieux sur la médiatisation de cette hypothèse et ont mis en lumière un cas typique d'emballement médiatique.

Bien qu'il soit un peu tôt pour avoir un avis tranché et définitif sur l'actuelle polémique, il semble que les spécialistes sceptiques sont convaincus que l'affaire soit un canular ou un coup médiatique. On va examiner leurs arguments.

Eric Taladoire est professeur émérite d'archéologie pré-colombienne et spécialiste des civilisations mayas. Il dément sur ce qui est raconté à travers la médiatisation de la découverte d'une cité maya.

  • Eric Taladoire : « Cette histoire commence à nous fatiguer ! Tout est faux. Tout ! La presse a foncé sans vérifier quoi que ce soit... »
  • Il ajoute aussi : « Quand un prétendu archéologue ne connait ni la chronologie, ni les frontières, ni le pays, on peut émettre un doute. William Gadoury compare des cités qui ont 600 ans d'écart ! ».

L'argument de l'expert est pertinent. La culture d'une civilisation peut varier au cours des siècles, et l'idée de construire des bâtiments au sol à partir de la position des étoiles peut se perdre, sans être transmise aux prochaines générations locales. Et pour parler de peuple local, il existe quand même des dizaines de kilomètres, voire environ 100 km, entre les cités mayas anachroniques.

Dans la précipitation, beaucoup de lecteurs sont tombés dans le panneau. Il va falloir rectifier le tir, remettre les pendules à l'heure.

L'histoire était beaucoup trop belle pour être vraie.

Des cas similaires d'enthousiasme sensationnaliste se multiplient ces dernières années, avec souvent un jeune aux présumés talents prometteurs au centre de chaque histoire : le cas de Shouryya Ray (un étudiant présenté à tort comme ayant résolu une équation insoluble posée par Newton, alors qu'il a seulement résolu un exercice classique de physique dont le résultat est connu, bien que l'étudiant ait effectivement réussi l'exercice plutôt difficile) , le cas de Jacob Barnett (un surdoué, mais présenté à tort comme ayant mis au point une théorie qui contredit Einstein, alors qu'il ne faisait que présenter des équations pour calculer des intégrales, type de calcul dont le niveau est à la portée des lycéens), et le cas de Ufot Ekong (un étudiant nigérian présenté à tort comme ayant résolu une équation insoluble, les journalistes ayant encore été hors contexte, et ici les données essentielles - comme des équations - sont invérifiables pour ceux qui veulent en savoir plus), et aussi le cas de Ivan Zelich et Xuming Liang (présentés à tort comme ayant trouvé un théorème qui rendrait les ordinateurs plus performants, et ayant des conséquences sur la théorie de la relativité et la théorie des cordes, alors qu'en fait ils ont seulement résolu un problème de géométrie projective, ce qui n'a absolument rien à voir). Dans tous les cas énumérés ici, cela n'apporte rien de neuf, ni de révolutionnaire, en terme de découverte... Ce sont dans ces situations alambiquées que l'on s'aperçoit que l'on manque cruellement de journalistes scientifiques qui sachent maîtriser leurs sujets... Il arrive souvent que des sujets scientifiques soient très mal expliqués par des journalistes qui improvisent le contexte à leur propre sauce, sans recul critique, malgré les devoirs déontologiques de vérité et d'exactitude.

Pour en revenir à la "découverte" du jeune québécois, on apprend que Armand LaRocque, spécialiste en télédétection à l’Université du Nouveau-Brunswick, que l'origine des prétendus artefacts n'est pas naturelle (ce qui est vrai, mais cela a mal été interprété, vous comprendrez après), ce qui tend selon lui à confirmer l'hypothèse d'une ancienne cité Maya (faux). Mais ce n'était qu'une opinion. Cette opinion n'a cependant pas été publiée dans une revue scientifique, ces allégations n'ont pas été évaluées par des spécialistes de l'archéologie du Mexique, et rien n'a encore été planifié pour effectuer une vérification sur le terrain ! Selon toutes vraisemblances, les formes géométriques observées via Google Earth ne seraient que des sillons de cultures de maïs abandonnées depuis quelques dizaines d'années...

Face à cette couverture médiatique mondiale de l'annonce de la découverte d'une cité maya "retrouvée" par un adolescent, certains archéologues spécialistes de la civilisation maya et de l'Amérique centrale ont rapidement démenti la validité de cette hypothèse dans les jours qui ont suivi, critiquant unanimement le manque de rigueur et scientifique de la démarche...

Pourquoi doit-on prendre les critiques au sérieux ?

L'hypothèse de William Gadoury repose sur le postulat fragile que les Mayas connaissaient la mythologie grecque, avec un choix d'étoiles de certaines constellations précises (comme Hercule et Orion), constellations telles qu'on les connaît dans l'Histoire de l'Europe. Mais les civilisations précolombiennes peuvent avoir très probablement conçu leurs propres constellations, avec des tracés entre étoiles très différents des nôtres. Chaque civilisation a créé ses propres représentations du ciel, y projetant sa propre mythologie.

Les critiques sont nettes, elles peuvent être perçues comme acerbes, mais les arguments qui les motivent sont pertinents :

  • L'Institut national d'anthropologie et d'histoire du Mexique a indiqué que l'hypothèse a été rejetée par ses archéologues.

  • Selon Marie-Charlotte Arnauld, directrice de recherche émérite au CNRS et archéologue de l'Amérique centrale : « Cette histoire de planification de l’ensemble des cités en fonction des constellations est une aberration : les constellations sont des constructions culturelles (il s’agit juste de relier des points), les nôtres nous viennent des Grecs ! […] Inutile de perdre son temps à essayer de situer son nouveau site, car de toute façon, son hypothèse de départ est fausse : elle oublie 3000 ans d'histoire, en supposant que les cités étaient toutes fondées et occupées en même temps. ». En effet, les différents sites mayas ont été construits à des époques différentes, et l'idée d'un modèle calqué sur les constellations, bien qu'intéressante, pose un problème d'anachronisme.

  • Ivan Šprajc, spécialiste de l'Amérique centrale, de l'Institut d'Archéologie du Centre Scientifique de Recherche de l'Académie Slovène des Sciences et des Arts (ZRC SAZU) a précisé qu'il était impossible de vérifier une quelconque correspondance entre la localisation des cités mayas et les constellations mayas parce que très peu de celles-ci ont été identifiés et qu'on ne connaît même pas avec exactitude les étoiles qui composaient celles qui ont été identifiées.

  • Le spécialiste de la civilisation maya, David Stuart, célèbre pour avoir fait des découvertes décisives sur le déchiffrement de l'écriture maya, a qualifié péjorativement l'hypothèse des cités construites à partir des constellations mayas de junk science (au sens de camelotte et de sornettes), et précisé que le carré interprété comme une pyramide n'était en fait qu'un champ, une milpa, ce qu'a confirmé Thomas Garrison, spécialiste des mayas, de l'Université de Californie du Sud, et spécialisé en télédétection. Je le confirme moi-même, je donne des précisions ci-dessous, vous comprendrez pourquoi.

  • Éric Taladoire, professeur d’archéologie précolombienne, spécialiste des civilisations mayas, et superviseur de l'édition française des trois codex mayas utilisés par le jeune William Gadoury, renchérit : « Non seulement je souscris totalement aux propos de Marie-Charlotte Arnauld, mais j’en rajoute. Autant j’envisageais une manipulation de cet adolescent par des journalistes désireux de se faire de la publicité à bon marché, autant cela [...] m’incite à penser à une manipulation préparée avec soin. ». Personnellement, je pense que le jeune avait une démarche sincère et de bonne foi, mais les médias se sont emparés de l'affaire, à ses dépends.

  • J'ajoute qu'il est opportun de rappeler que K'àak' Chi', signifiant littéralement « la bouche de feu », nom donné à la nouvelle cité maya par William Gadoury, est un site archéologique hypothétique, dont l'existence n'est pas formellement établie.


Alors, aux coordonnées correspondant à Kàak Chi, qu'est-ce qu'on voit ?

Image satellite via Google Earth :

Un jeune québécois a t-il découvert une cité maya grâce aux constellations ?

Ce que je vois : On observe une région boisée, avec une forme carrée qui laisse présumer un ancien déboisage fait par des hommes, puis les arbres ont localement ensuite repoussé après quelques années (ce reboisement fait quand même actuellement quelques mètres de haut, ce n'est pas un champ de maïs, ce sont des jeunes arbres). Mais ce déboisage peut être dû à l'activité de bûcherons mexicains de notre époque qui ont travaillé là-bas. Juste à l'Ouest de la rivière qui est près du "carré", c'est une vaste clairière de forme irrégulière, ce qui laisse présumer l'activité de bûcherons dans cette zone. En fait, peu après, je m'aperçois que ce n'est pas une clairière, mais une lagune, c'est la Laguna El Civalon. Non pas une lagune, c'est un lac ! Il est situé dans le Parc National El Mirador. C'est une région actuellement habitée car il paraîtrait qu'on peut acheter des maisons ou propriétés : http://es.mapase.com/north-america/mx/a/laguna-el-civalon-3530578 De plus, mon hypothèse de déforestation semble être avérée : http://wikimapia.org/35097216/Laguna-El-Civalon  Cela ne coûtait rien de vérifier tout ça... Et certains ont cru voir une pyramide ou des vestiges mayas ? Honnêtement, je n'observe rien de tel ! Les doutes des historiens sont parfaitement justifiés.


Probabilité

  • Paragraphe créé le 12 mai 2016

Quelle est la probabilité pour qu'un point quelconque sur la surface terrestre corresponde à des traces d'activités humaines ?

Dans le monde, l'urbanisation représente 0,5% de la surface du globe en l'an 2000. Cette proportion pourrait tripler en 2030.

J'ai réalisé un test statistique via informatique en déployant 50 points aléatoires sur la surface du globe. Je constate une probabilité entre 4% et 12% (c'est une approximation, mais assez fiable pour avoir une idée de l'ordre de grandeur) pour qu'un point aléatoire du globe présente des traces d'activités humaines visibles par satellite (pas seulement de l'urbanisme avec du béton et de l'asphalte, mais aussi des sols agraires ou des chemins, donc tous les endroits modifiés par les hommes).

Trouver un tel endroit par imagerie satellite, qui présente des traces d'activité humaine (comme le déboisage de forêt qu'on voit au Mexique) n'est donc pas rare.

Ainsi, trouver une zone de déforestation en forme carrée, par exemple, n'a rien d'extraordinaire, car entre 4% et 12% des cas, n'importe quelle recherche sur Google Earth vous conduira à trouver de telles indices d'activités humaines.

Au cours du même test statistique, j'observe qu'environ 64% (environ deux tiers) de la surface de la Terre est recouverte par les océans et les mers (la proportion réelle connue est d'environ 71%).

La déception

Une histoire extraordinaire brutalement suivie d'une chute, en découvrant finalement que c'était du vent. Ce qui fait (et va faire) de nombreux déçus parmi les lecteurs qui ont d'abord été fascinés par cette histoire. On aurait aimé que cette histoire soit vraie.

Quelque soit le contexte, surtout dans les sciences, l'esprit critique est une nécessité. Ne pas considérer d'emblée qu'une info nouvelle soit automatiquement vraie. Il faut analyser et vérifier.

Cette histoire ne doit pas nous attrister. C'est une belle leçon d'humilité. Elle permet de rappeler ce qu'on oublie trop souvent : le doute fait partie (toujours) de la méthode scientifique.



              « Ce qui est affirmé sans preuve peut être nié sans preuve »  (Euclide)

Philip Tchelovek

Blogueur scientifique. Présent sur Skõp depuis le 19/03/2016. Articles sous copyright, mais vous pouvez partager les URL librement.

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