Train de la mort


Déjà laid de tôle vêtue, grisâtre et rouillé, un instant bondé de corps et de visages, il pue la mort, l'urine, la merde et le sang. Unique en son genre. Inoubliable...

La tôle cuisante, tel un sauna de fortune, un cagibis éphémère pour bestiaux. Là, l'humain devient bête. L'oeil hagard, apeuré.

Des raies de lumière, des poussières au rayon, inondées un instant de beauté éphémère que les yeux caressent sans vraiment les voir. Jusqu'au sol qui se tapisse ainsi comme une toile mouvante. Des chaussures, des pieds, des corps, des visages sans sourire, des rides et des cernes plus prononcées, des regards questionneurs et le bruit mécanique, automate de ferraille, sur les rails échauffées. Et la tôle craquante et rebondissante comme une bouteille de plastique vide mais au bruit plus assourdissant. Pourtant, personne ne sursaute plus.

Les morts se succèdent comme dans une chaine d'usine. La chaleur est suffocante, intolérable mais on doit s'y faire. Le manque d'eau brûle les gorges plaintives. La folie se met à gagner l'atmosphère sombre jusqu'à la crise sanguinaire et on s'entretue machinalement comme pour dire....

de l'air ! de l'air !

place !! place !!

L'égoïsme face à la mort hurlante. Moi, je veux vivre !

Le tumulte des plaintes et des agonies grandissant jusqu'à plus soif, barré du silence de la mort, du moment où l'on réalise l'inutilité même d'un cri et d'une larme. Les pleurs presque secs, yeux rougis et gonflés, renflant la beauté dans un tiroir, crispée dans l'éternité, prisonnière et glacée. Les masques dégoulinent, mascara comme des sillons mortuaires, sueur crasseuse... A un arrêt, on soulage la masse des cadavres déjà nauséabonds, la décomposition est rapide sous le soleil de plomb. Les agonisants sont achevés gracieusement d'une balle en pleine tête. Quelle générosité !

Puis le train repart vers l'ultime enfer où les flammes dansent dans une joyeuse sournoiserie et Lucifer plié en deux, satisfait des âmes perdues. L'image d'un train fonçant à vive allure dans une noirceur sans équivoque, soudainement illuminé par un espoir futile et pitoyable.


L.G.

(train de la mort : train surnommé ainsi car à l'époque de Hitler, on entassait des gens dans des trains de bestiaux pour les emmener dans des camps de concentration ou d'extermination. Beaucoup mourraient d'ailleurs dans les trains dit "trains de la mort" pour cette raison, par asphyxie, manque d'eau...)

Laetitia Gand

écrivain, chroniqueuse littéraire, rédactrice freelance laetitia.gand422@orange.fr http://le.comptoir.des.mots.over-blog.com/ http://laetitiagand.simplesite.com/434673763 http://leslecturesdelaeti.eklablog.com/

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