Stagiaire en entreprise : on m'avait prévenue

Jeune diplômée en recherche d’un futur plus ou moins brillant et valorisant.

Je déambule dans les couloirs du cabinet, avec la nette impression que tout le monde me voit comme une imposture.

Même moi, je ne parviens pas à me prendre au sérieux, du haut de mes 23 ans fraichement atteints, perchée sur des talons, avec mon tailleur bien repassé ce matin, entre deux gorgées de café.

Le cabinet d’avocats dans lequel je me trouve, me parait plutôt bienveillant, à première vue, pas de hurlements, et pas non plus de « tu réponds au téléphone et tu m’amènes le café ».

Je m’estime donc relativement chanceuse, en comparaison de mes amis, qui sont pour la plupart bien moins lotis que moi. On va dire que je suis dans une situation optimale.

Qui plus est, je me vois confiée de réelles tâches, diverses et variées, alors que pour beaucoup, ils ne sont relégués qu’aux formalités administratives.

Mais pourtant, je ne m’y acclimate pas. Quelle déception que la découverte du monde du travail ! C’est donc ça ?

Au sortir de la faculté, où après cinq ans en ses murs, nous avons tous plus ou moins (il en reste toujours qui n’ont pas compris) appris à nous respecter, le monde de l’entreprise ressemble à une cours de récréation de primaire.

Tout le monde est si complaisant avec moi quand il s’agit de doucement se moquer de la tenue de notre collègue bien aimée qui vient à l’instant de quitter la conversation pour aller se resservir un thé auprès de Marie – qui décidément est toujours la dernière arrivée et la première partie.

Me voilà soudainement de nouveau projetée dans une ambiance malsaine dans laquelle tout est exposé.

Mes collègues épient les tenues et le nombre de fois que l’associée a porté ce chemisier dans le mois, mais aussi les plats livrés jugés trop gras et trop fréquents de notre informaticien, qui ne fait décidément vraiment pas attention depuis que sa femme est partie.

Difficile de s’intégrer dans cette atmosphère pesante où mon inexpérience et mon jeune âge me font bien défaut.

Des dossiers de dernière minute à résoudre urgemment qui me sont confiés lorsque je suis sur le pas de la porte, aux repas de cabinet où tout le monde est convié sauf la stagiaire, j’en ressors tous les soirs extenuée, vidée, et démoralisée.

Tout le monde nous prévient que la vie en entreprise est difficile, qu’il n’y a pas de reconnaissance, jamais un remerciement lorsque l’on remet un travail, ce qui me parait effarant, mais nous sommes formatés pour être herculéens, et ne jamais plier.

Nous sommes la génération de la crise, et il serait bien ardu de l’oublier, tant on nous l’a rabâché durant les dix dernières années. Dans un monde de requin, chacun doit se battre pour sa place, et il n’est pas question de renoncer, ou encore de ne pas être le dernier à quitter son poste le soir. Faire ses preuves devient une épreuve obligatoire du monde adulte, dans la quête éperdue d’un CDD ou d’intérim à la chaine.

Il ne nous viendrait pas à l’esprit de remettre en cause cet ordre tout établi, car si l’on faiblit, dix derrière nous seront ravis de prendre notre place.

Face à ce phénomène, beaucoup tentent de rallonger leurs études, d’empiler le plus de diplômes possibles afin de sortir du lot. Et malgré nos bacs + 5, ou bacs +8, nous finissons tous à nous trainer par terre pour un stage à 500euros par mois, pour 40h par semaine.

Néanmoins, ne désespérons pas, nous ne sommes décidément pas les plus à plaindre dans cette décennie, ne gâchons pas inutilement notre énergie dans de vaines réclamations.L'esclavage des temps modernes a encore de beaux jours devant lui.

Lagomgirl

Jeune rêveuse, éperdue de littérature et de poésie.

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