Sid le vicieux ouvre un œil goguenard dans sa tombe...

Les pompes, le blé, le blouson : il ne comprend pas ce que l'autre peut vouloir de plus.

Il est frêle et fier, le Punk.

Et seul, dans ce terrain vague, face à l'énorme Cuisinier qui secoue son pistolet.

Attention, fragile. Ce fait divers est une FABLE. Plus VRAIE qu'un rapport de police.

Vrai, quel drôle de mot.

Nous ne citerons aucun nom.

Nous appellerons les deux archétypes de cette histoire :

le Punk et le Cuisinier.

Nancy est un beau brin de ville.

Un joli nom de fille, aussi. Nancy et Sid le vicelard. Le Sid violé dans les prisons new-yorkaises. Un punk, forcément, ça s'encule. C'est la poubelle à foutre. On y jette son chibre aux ordures.

Le Cuisinier est triste et seul. Il marche dans Nancy la Belle, avec ses vingt-deux ans, son chômage, son corps trop grand, trop musclé pour sa tête molle et perdue. Juste l'alcool ce soir-là lui remonte d'un petit cran la vie. Il vient de boire avec les clochards de la ville. Ses seuls potes, au fond. Ces moins que rien. Ils sont rassurants pour lui qui est un tout petit peu plus que rien, qui peut rentrer chez ses parents, des prolos de banlieue. C'est plus facile d'être au milieu des pouilleux, les bouffées d'envies confuses démangent moins, ne le submergent pas trop. Face au monde, il faut toujours se gratter des croûtes aux désirs, et que ça saigne tout le temps. Il a choisi de ne rien y comprendre, surtout pas à lui-même, c'est trop compliqué. Tout ce qui l'excite et l'apeure, il préfère ne pas l'aimer, ça va mieux avec son corps trop grand, trop musclé. Tous les petits punks de Nancy, par exemple, tiens!... Il les déteste ! Leur effronterie, leurs couleurs, leur appétit à jouir, leur camaraderie rieuse. Et d'ailleurs, ils se la payent comment leur vie insolente ? Rien que des gosses de riches, oui. Lui, il faut qu'il travaille. Dans la chaleur grasse d'une cuisine. Et en plus, il n'y a même pas de travail.

Il a vingt-deux ans, mais la jeunesse…

…dégoupillée… à blanc… Ça sert à quoi une jeunesse… vacante, dépeuplée...?...

Il est vingt et une heures. La ville est toute blanche. Elle s'est vidée de son sang. Les rangers du Punk sonnent sur le pavé désert, rapides. Il sifflote. Il vient de quitter sa petite pote adorable, et rentre chez lui, chez ses parents. Il faudra qu'il redescende faire pisser le chien, zob ! Ses mèches blondes et gominées caressent son beau visage d'enfant. Il vient d'avoir dix-huit ans. Et ce n'est pas un mal de commencer à vieillir, d'être de plus en plus libre. Il est Punk parce que c'est l'image et la musique qui colle le mieux à ses bousculades intérieures d'adolescent. Il la veut toute, la vie. Mais elle est trop grande, il y a trop de choses à découvrir en même temps. Il est comme un jeune chien dans un courant d'air, qui veut mordre le vent. La vie vient de partout à la fois. Il est Punk par peur du vide, du vertige.

Le Cuisinier est triste et seul, vaguement ivre.

Le Punk fait claquer son pas, sur le vieux goudron de la ville.

Il est frêle et fier.

A travers son ennui brumeux, le Cuisinier reconnaît le Punk qu'il a déjà entendu rire dans Nancy la Sérieuse. Les rues sont vides, Nancy dîne.

Tiens, tiens, pense le Cuisinier, ce soir, c'est moi qui vais rire. On va bien voir ce qu'il y a dans des couilles de Punk, si c'est aussi arrogant, de près. Surtout devant mon flingot à grenaille.

Il est balaise, le Cuisinier.

Le Punk sent la menace dans son dos, l'arme, ce grand mec abruti collé à lui, qui crache des mots coupants.

Mais qu'est-ce qu'il lui veut ? Il a un peu de fric, il va lui donner, il a peur. Il n'est pas de taille. Et il n'aime pas cette violence-là, s'agresser, comme ça, pour rien. Ce n'est pas de la bonne musique.

Le Cuisinier entraîne le Punk dans un terrain trop vague, décors abandonnés d'épaves et de caillasses.

Donne tout ! Tes pompes, ton blé, ton blouson, je vais tout te prendre !

Le froid, la nuit entrent dans le Punk. Il est tout seul au monde avec une brute aux yeux injectés de sang, au sourire trouble et mauvais, haineux. Le Punk retire ses rangers, ses cheveux blonds balayent le sol. Le Cuisinier le domine du haut de son tas de chair. Il a envie de saccager la beauté. Il va tout prendre ce soir.

Sid le Vicieux ouvre un œil goguenard dans sa tombe.

Le Cuisinier va venger sa vie triste. Il sort son briquet et allume les mèches gominées du Punk. La beauté grésille en flammèches, fond dans la nuit, dans l'odeur de cochon grillé.

Ah, ah, ah, tu ne ris plus, Punk ? Tu vas tout me donner !

Il le frappe. C'est excitant ces larmes d'enfant. Il n'est plus avec ses potes les clodos, à présent. Il est face à face avec une miette du monde, si effrayant, si désirable. Et cette fois, c'est lui le plus fort. Il peut tout. Il va lui faire voir. Le Punk est à genoux. Il ne comprend pas ce que l'autre peut vouloir de plus. Il lui a tout donné, il n'a plus rien.

Donne-moi encore ! Donne-MOI ! Le Cuisinier ordonne au Punk de baisser son jean's. Il retire lui-même le slip. Qu'il est bandant ce môme blond en pleurs ! Tiens, prend ça dans ton cul ! Je peux tout, ce soir.

Derrière les flammes, le Sid fait une grimace.

Tiens, un grand coup dans mes peurs ! Pour les envies ravalées, aigres ! Et encore un pour mes impuissances ! Donne ! Donne-MOI !

Ils ont tous les deux les genoux dans les cailloux coupants et froids.

Il lui a tout pris au Punk. Tellement que le Cuisinier est planté là, devant ce cul soumis dont il a joui, et qu'il ne lui reste rien, rien du tout, un grand vide. Tout lui échappe.

Mais qu'est-ce qu'il voulait au fond ?

Tout!

Il voulait tout ce que les autres interdisent.

Et le moment est enfin venu.

Ça va être possible… là… immédiatement.

Avec cet enfant.

Alors, il demande soudain au punk interloqué de l'enculer à son tour !!? C'est lui le plus fort, y a plus de honte. Mais, pour le Punk, c'est impossible… il n'a jamais bandé que par amour et désir. Mais qu'est-ce qu'il fout dans ce cauchemar de dingue !

Le Cuisinier est asséché, désempli. Il faut qu'il parte. Il n'a pas ri. Il n'y a pas de rires en lui. Il remballe tout, sa triste queue, son triste flingue, sa triste vie. Il s'enfuit à nouveau dans Nancy l'Endormie.

Le Punk reste seul dans les pierrailles et les ombres. Un ouragan de saloperies vient de le ravager. Et il ne comprend rien. Il sait juste qu'il faut détruire la connerie, toute cette merde. Il ne sait pas encore comment, mais il a toute la distance de sa vie pour le découvrir.

Un peu plus tard, les flics trouveront le Cuisinier au milieu de ses clochards. Il nia. On trouva les objets du Punk sur lui. Il avoua. Mais il ne comprenait pas ce qu'il avouait. Depuis le début, il avait décidé de ne rien comprendre à rien, ni à lui, ni aux autres. Il déclara juste qu'il n'était pas pédé.

Le Diable se ronge les ongles avec nos doigts. Et derrière les flammes qu'il fait danser pour nous, Sid le Vicelard éclate d'un grand rire, le poing tendu vers le trou du cul du ciel.

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