Salman Rushdie, l'imagination au pouvoir

Les révélations du mage sage et facétieux, Salman Rushdie, au théâtre de la Colline, à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits. Un beau voyage au coeur de son monde à la réalité magique…

“Toutes les vicissitudes de notre vie sont des matériaux dont nous pouvons faire ce que nous voulons”. C’est par cette formule de Novalis que le nouveau directeur du théâtre de la Colline, Wajdi Mouawad, a entamé son entretien avec le malicieux conteur d’origine indienne, Salman Rushdie dont “on voit bien comment à travers son oeuvre, sa trajectoire, il a pu porter à bout de bras cette phrase”. Pendant une heure trente, le solaire Salman, s’est donc prêté au jeu des questions pointues de Wajdi Mouawad. Entre deux remarques spirituelles et avec le flegme britannique qui le caractérise, celui pour qui “quelque chose au coeur de la nature humaine réclame des histoires”, a pris du plaisir. Le temps de répondre aussi et de rappeler que les hommes, écrivains ou pas, “sont la seule espèce vivante à faire ce truc bizarre qui est de se raconter des histoires les uns aux autres. En fait, ils le font pour mieux comprendre qui ils sont. Elles font partie de leur essence”. Elles sont d’ailleurs le moteur de cet homme, à la réalité magique à laquelle s’ajoute l’héritage de ses origines indiennes.

Indiennes influences

En Inde, et particulièrement en Inde du Sud, la tradition de contes oraux est très forte et la manière de raconter les histoires y est complètement opposée à l’Europe où les récits suivent le modèle du Lapin blanc dans Alice au pays des Merveilles. “Commencez par le commencement, et continuez jusqu’à ce que vous arriviez à la fin ; là, vous vous arrêterez”. A l’inverse, la séquence narrative indienne progresse par digressions, épisodes politiques récents, anecdotes personnelles du conteur parfois complètement inventées, du chant, de la danse… “Il se passe toujours quatre ou cinq trucs en même temps et au lieu de semer la confusion, cette accumulation, comme un numéro de jongle, donne envie de rester. J’ai tendance à reproduire ce style, à surpeupler ma narration. Cela crée un sentiment de joie, de richesse. Si ce travail est bien fait, il fait accroître l’intérêt. Ma plus grande crainte étant d’ennuyer le lecteur. Il doit avoir envie de tourner la page, sinon c’est raté !

“L’écriture relève plus de l’écoute que de la création”

Dans cet entretien, touchant parfois à l’intime et au secret de la création littéraire, le conteur à l’imagination et à l’humour débridés révèle que chez lui, “chaque livre arrive à sa façon. Chaque roman ne nous apprend qu’à écrire ce roman là. Ensuite, il faut recommencer dès le début. Mais à force de travail, on y arrive. Quand j’écris, je commence à comprendre que ça fonctionne quand j’entends les personnages et qu’ils sont devenus assez vivants pour me dire ce qu’ils veulent. D’ailleurs quelque chose dans l’écriture relève plus du fait d’écouter que de créer.” Par cette dimension, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits s’oppose justement à son précédent ouvrage, Joseph Anton, très réaliste, puisqu’il raconte comment il a vécu, au jour le jour, la fatwa de mort que l'ayatollah Khomeini a lancé contre lui en 1989. Quand il a eu terminé son autobiographie, il dit en avoir eu “assez de dire la vérité. J’avais envie de raconter des histoires”. Veine avec laquelle il renoue donc dans son dernier roman, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, inspiré de contes orientaux merveilleux, des grandes épopées de la mythologie hindou comme le Râmâyana. Il prend aussi ses sources dans une version cachemiri des Mille et une nuits, en sanskrit. En fait, cette inspiration classique lui sert de trame pour raconter des histoires modernes. “Pour ce roman, je savais que je voulais écrire sur Averroès. Au début, j’avais plein de fragments d’histoires sans savoir s’ils étaient liés. L’idée de la guerre entre les jinns est venue tardivement mais j’ai su que ce serait là, la grande histoire”, celle d’un grand Monsieur.


Anne LOCQUENEAUX

Journaliste de profession, l'écriture a toujours été la force qui me meut, comme le jeu avec les mots et l'émotion. Adepte des exercices de style, je connais aussi Paris comme ma poche et comme personne. De l'île de la Réunion à l'île-de-France, “Diversité, c'est ma devise”. Et parce que la proximité, ça me plaît, je me suis fixée comme mission passion l'exploration de ce terrain de jeu géant qu'est le monde avec Vous, ô frères humains.

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