Rêves de soldat

Le jour où tout a basculé. Mobilisation ! On ne sait même pas user d'une arme. Faudra apprendre... On est jeune, on est fort. On apprendra vite... Mais, tout a basculé. Là-bas, c'est le chaos, l'enfer sur terre. çà mitraille dans tous les sens. çà bombarde, dans un boucan de tous les diables. Ils sont morts là, des cadavres désormais putrides et nauséabonds, à côté de moi. Des rats viennent s'abreuver de leur sang, grignoter leur corps, déchiquètent sans remords des bouts de chair. Instinct de survie. La boue nous submerge. Mes membres sont à moitié engourdis par le froid, rougis. J'ai mal mais je fais avec. Il faut de toute façon. Je sors de la poche de mon pantalon une photographie d'elle, ma douce Marie. La photographie est froissée, salie mais, elle me permet de la revoir, de garder l'espoir. Je dessine de mon doigt le contour de son visage si délicat. Gros manque d'elle...

Elle, sur une botte de paille, riant aux éclats et se moquant de moi. Ses joues roses de l'effort, son front perlé. Son rire à me damner. Elle est magnifique. Elle me jette des brins de paille, malicieusement. Je ris. Elle saute de son piédestal, atterrie sur moi. On est comme deux fous, heureux. Le père nous engueule de ne pas bosser. Nos préférences sont ailleurs...

La boue. Encore la boue. Je me sens dégueulasse. J'ai froid. Je grelotte. J'ai pas envie de crever dans son trou à rats. Je remonte mon col. L'arme près de moi. Près à tirer... Les obus ne passent jamais bien loin et nous éclaboussent de terre et de boue. Chaque fois, je remercie le ciel de m'avoir épargné. La peur ne me quitte plus mais je n'en montre plus rien. Mon visage reste de marbre. Je dois juste survivre. Un jour viendra ou tout s'arrêtera.

Je l'ai embrassé. Sa bouche rouge comme une cerise, entrouverte. Comme assoiffée. C'est d'un ordinaire d'embrasser une femme mais avec elle pour moi, c'est différent, unique. Comme un rêve, j'ai peur de me réveiller et que rien ne se soit jamais passé. Je caresse sa longue chevelure auburn, ondulée et soyeuse. Je noie mon visage dans cette cascade, désertant soudain la réalité et humant son parfum particulier. Comme du miel. Son cou. Sa peau. Je craque. Je sombre comme dans une folie sans retour....

Putain de boue. Mes vêtements me collent à la peau. On a eu aujourd'hui de quoi manger. Si peu. C'est un maigre repas. Un crouton de pain, un peu rassi. Une soupe chaude plutôt de l'eau. De la vinasse écœurante qui me réchauffe un instant la gorge. Tas d'os. On est des tas d'os avant même de mourir dans cette tranchée infâme. Des yeux cernés, vitreux. Reflet de la mort. Pas de miroir pour me voir mais je sais que je suis comme çà aussi. On est tous dans la même galère. Des frères de tranchée...

Je bande. Merde. Je bande. T'es belle, Marie. Je réfrène mon désir, la sachant encore vierge. Mais elle est désirable et je ne suis qu'un homme. J'effleure sa peau, m'attarde sous sa jupe, de mes mains. Je la sens frissonner. Elle se serre plus près de moi. Les yeux brillants, troublants. Ils sont comme des trésors. Petites pépites dans une terre mystérieuse... Mon soleil dans la nuit.

Marie... Le manque est atroce. Je voudrais me réchauffer contre son corps. Me mirer dans son regard chaleureux. Je m'abrutis de sa photographie comme d'un spectacle offert. La rêverais-je? Je me mets à chialer comme un gosse... Ma mère aurait dit d'arrêter mes larmes de crocodiles. Ce souvenir n'arrive même plus à me faire sourire. Mes larmes sont le seul sel dont je me délecte. Je ne me sens même pas stupide de cette réaction spontanée. Au-dessus de moi, j'aperçois une éclaircie, enfin. Les nuages se dispersent, lentement, laissant l'azur agir.. Agir sur nos vies. Nos yeux défaits, vides. Nos vies fragiles... Je crois voir son visage dans un nuage... Elle, Marie. Je deviens fou, je crois.

Une voix...

-Il est mort?

-Non, je sens encore son pouls mais...

-Il est salement amoché, Bon Dieu..

-Putain oui, une civière, les gars !!!!!

L'obus ne connait pas la trêve.

L'obus ne passe pas toujours à côté de nous.

La terre nous enterre ou nous libère. Notre mère nourricière à tous.

Un râle rauque... Une esquisse d'un visage dans un nuage. Je la vois un instant puis le ciel se met à rougir de manière intense. Je m'en fous. C'est la couleur de l'amour de toute façon. Je reviens, tu sais, mon Amour, je reviens. Je vais encore t'embrasser. On va rire. Je vais te faire un enfant. On va se marier, hein?

Deux soldats courent, maladroitement dans la boue. La civière brinquebalante entre les bras. Le soldat repose sur un linge immaculé. Le rouge encore, qui ternit le linge. Les chairs à vif, pissant le sang. La main sur le coeur. La photographie en-dessous, souillée... Un coeur palpitant.... qui appelle le lointain dans le brouhaha.

Marie a soudain un pincement au coeur alors qu'elle s'affaire au repas. Les boches dans la cuisine rient fort... Elle se tient la poitrine comme meurtrie de l'intérieur puis ressent un vide immense. Elle manque de tomber à terre sur les carreaux. Sa soeur la rattrape de justesse. Sans doute, la tension due à l'occupation. Ils partiront bientôt...

Le souffle du soldat laisse une trainée brève dans l'air. Puis le vent le seconde... La photographie tombe à terre, maculée de sang.

Laetitia Gand

écrivain, chroniqueuse littéraire, rédactrice freelance laetitia.gand422@orange.fr http://le.comptoir.des.mots.over-blog.com/ http://laetitiagand.simplesite.com/434673763 http://leslecturesdelaeti.eklablog.com/

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