Requiem pour Alain Pacadis

En fait… on s’est surtout acoquiné au début.

Après… nos nuits se sont éloignées.

Je voyais encore de temps à autre son petit bidon poussé contre un bar à la mode, c’est tout.

Et moi, dans cette huitième décennie, toutes ces boîtes commençaient à m’endormir.

La punkitude… on venait de passer par un sacré chat d’aiguille de l’Histoire et tous ces mignons proprets à présent me déconnectaient.

Mais lui, c’était sa maison la futilité des choses… l’ivresse des surfaces… ivre de sa profondeur.

Voleur de lumière... Une pie. Il m’a toujours fait penser à la pie. Avec ses vestes noires, trop longues et ses jabots blancs jusqu’à la crasse. A voler ce qui brille et le ramener dans son nid pour ses oisillons fans, le plastron piqué de pin’s.

Je ne sais plus où on s’est rencontré la première fois.

Peut-être chez un dealer d’héro?

Une fête?

A Libé?

Libération… Dans cette basse-cour, on étaient vraiment les vilains petits canards, avec les p’tits frères de Bazooka.

Tous les deux, on pigeait dans ce nouveau quotidien. Lui venait des facs d’architecture et d’histoire, moi de prison.

On étaient toujours fourrés à la compta. On tachait de dépenser notre pauvre fric avant même de l’avoir écrit.

Nos articles, je sais pas pourquoi… ils nous les publiaient.

Peut-être qu’ils n’avaient personne d’autre sous la main, dans notre genre ? Peut-être même qu'on existait pas ou qu'on était unique  ?… Allez savoir avec les futurs politics qu'ils allaient tous devenir, bouffis des privilèges de la fonction…

Eux, c’étaient tous des p’tits soldats venus des armées gauchos, bourrés d’idéaux, bourrés d’idées basses, avec des visions sur le futur - celui de leur carrière. Des gens sérieux en quelque sorte, avec une conscience. Nous… on était surtout des camés no futur qui écrivions l’un sur la punk musique et l’autre sur le théâtre. Des trucs qui ne les branchaient pas du tout.

On s’est vraiment beaucoup défoncés ensemble. On admirait longtemps la goutte de sang qui perlait à nos coudes quand l’aiguille se retire.

Il avait beaucoup de mal à se shooter. Comme les bras des filles, il n’avait pas de veines.

J’aimais bien aller chez lui, après nos courses chez le dealer et le marchand de bières.

Cette fameuse rue de Charonne. Le porche, l’escalier et l’appart’ sombre. Jamais une fenêtre ne s’ouvrait. L’air était lourd de vieux parfum d’encens, de bougies. D’anciennes odeurs de partouze ou de fleurs nouvelles bizarrement là. Et ce putain de lustre en strass, qu’est ce qu’il étincelait, malgré les poussières jaunâtres ! Juste au-dessus de la table basse noire où traînaient toujours des restes de poudre, de petites cuillères au cul noirci, de coton ensanglanté, d’exos de concerts violents et vicieux.

Mais la came était de bonne qualité et pas encore démocratisée. L’héroïne pouvait fréquenter les contes de fées. Le Brown Sugar fondait du bon dieu dans les veines.

Quel merdier, la démocratie.

Ca défonce les banlieues.

Et mal.

Sa piaule, la déco, c’était surtout l’amoncellement de canette de Pelforth brune et vide, la couleur noire des murs, les voilures autour du gigantesque lit, les piles de vinyles, la musique et les exhalaisons.

La vie était un rituel assez brillant malgré les jours de manque à puer la sueur, sans fric. Le fleuve était fauve donc la mort toujours entre les pattes. Mais on la matait cette souillon, elle nous faisait rire en comparaison de la vie des autres.

Il est venu me voir un jour à l’hosto Fernand Vidal. Je m’étais injecté je ne sais plus quelle saloperie dorée dans les veines. On s’est fait un sniff dans ma chambre et on est parti fumer dehors.

C’était vraiment un bon pote parce que visiter quelqu’un à l'hôpital, il y a mieux comme ballade. Il m’a dit qu’il avait cru que j’allais mourir ou peut-être même que j’étais déjà mort. Mais les gens racontent tellement de choses.

On continuait d’errer dans les coursives du Libé, à taper nos papiers pourris sur des vieilles machines déglinguées. On arrivait en fin d’après-midi, quand on se réveillait. Juste avant la fermeture de la compta. Mais dès fois, c’était déjà trop tard. Il fallait taper du fric aux gauchistes et ça demandait un furieux talent. D’autant plus qu’ils savaient que c’était pour s’envoyer en l’air.

Ils avaient des excuses pour refuser, faut les comprendre… ils avaient de l’éthique… eux.

D’ailleurs, ils ne l’aimaient pas beaucoup. Ils ont souvent pensé à le virer. Il était trop crade, trop moche, trop pédé, trop décalé dans ce bouillon de culture journalistique. Mais dans leurs relations, ils ne connaissaient personne d’autre qui, comme lui, fréquentait des stars et inventait une nouvelle chronique musicale. Ça les dépassait ce petit mec sale et laid, pédé, camé, qui côtoyait un monde pailleté auquel eux-mêmes n’avaient pas accès. Mais ils avaient bien pressenti qu’il ne fallait pas niquer le filon. Au fond, ils le méprisaient, mais son nom commençait à bien résonner dans l’underground et la punk musique. Et déjà… il leur échappait.

On n’était pas des amis tous les deux, mais on avait quelques élégances ensemble. On creusait le même ventre des nuits et on avait dû s’arnaquer mutuellement une ou deux fois… un soir de grand manque. Et se dépanner encore plus... Mais c’est normal, ce n’était que de la poudre magique après tout.

Je me marrais de surprendre l’énigme qu’il était parfois dans les yeux des autres. Avec ses raybans noires d’encre aux verres épais comme le brouillard.

Son aristocratie décadente, au mauvais goût vestimentaire inné. Comment était-ce possible un mec comme lui ? Respecté par les étoiles et secrètement répugné par les ombres.

Ça jasait. Vers la fin, tout le monde pensait, plein de bonnes intentions… qu’il allait crever du sida… à s’être shooté sans vergogne… et baiser avec tant de mecs.

Il avait toujours des chagrins d’amour. Il confiait à son entourage que Machin l’avait plaqué parce qu’il en avait marre de le faire tourner.

Il avait déjà pas trop de fric, merde.

Et on allait se consoler à grands coups d’aiguille… se recoudre l’âme romantico-punk chez des travelos d’enfer.

De toute façon… il est mort d’amour, les gars. Etouffé d’amour.

L’éblouissante traînée d’un dandy dérisoire.

Et allez vous faire foutre.

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