Raphaël Glucksmann, une certaine idée des idéaux nationaux

Partout on entend “c’était mieux avant”. Mais avant c’était quand ? Et avant qui ? Avant quoi ? De quoi parlent ceux qui assènent ces vérités ? Dans son ouvrage Notre France. Dire et aimer ce que nous sommes, l’essayiste et universitaire Raphaël Glucksmann explore l’histoire de France et revisite tous les présupposés qui expliquent qu’avant nous avions une identité française, sociale, etc., qui ne posait pas question

En bon orateur stylé, Raphaël Glucksmann énonce par une anaphore ce que n’est pas tout à fait son dernier essai. “Ce livre n’est pas seulement une réponse aux intellectuels réactionnaires qui parlent au nom de la France. Ce livre n’est pas seulement une façon de répondre à Zemmour ou à Le Pen. Ce livre est une façon de répondre à notre silence. Comme si la Gauche avait admis que le thème de la France appartenait d’emblée à la droite réac. C’est justement ce silence de la Gauche, son incapacité à nous dire, qui fait son échec et permet le triomphe des réac.” L’intellectuel également élégant reconnaît avoir voté Hollande en 2012 contre le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy dans lequel se posait déjà la question de l’identité. Il a attendu quatre ans un contre discours qui célébrait ce qu’est la France. “Comme je n’entendais pas ce discours, j’ai décidé de l’écrire !” Son essai, dont le préambule est une Invitation au voyage, débute par une figure de style. Un syllogisme qu’il a "cherché à prendre au sérieux et qui a l’apparence de la logique absolue”. En voici le mécanisme : Aujourd’hui nous sommes troublés et nous ne savons plus qui nous sommes. Or avant nous le savions, donc quelque chose est venu nous troubler. Il faut trouver quoi. C’est peut-être le féminisme, les immigrés, les gays… Il faut en tout cas désigner un bouc émissaire dont on doit se débarrasser pour retrouver notre quiétude. Selon le trentenaire en colère, c’est le point 2 de ce syllogisme qui fait autorité. Et c’est justement ce point là qu’il a décidé d’interroger.

Glucksmann ne soigne pas sa Gauche

Et même s’il a été élevé dans cette idée des idéaux qui ont façonné notre pays, “aimer la France ne revient pas à dire que tout ce qu’a fait la France est bien.” Le destin de ceux de l’Affiche rouge illustrent d’ailleurs cette France, en même temps qu’elle est une leçon à l’égard de ceux qui disent : “niquent la France ou les étrangers dehors !” Avant d’être fusillés le 21 février 1944 par l'armée allemande, ces 23 jeunes dont 20 Espagnols, Italiens, Arméniens et Juifs d’Europe centrale et de l’Est qui se battaient pour le pays, ont crié “Vive la France !” Qu’est-ce que ça voulait dire sur la France ? Pour eux, la France c’était plus que Vichy, plus que leurs voisins, plus que ceux qui les avaient dénoncés, plus que les collabos. “Aujourd’hui, on ne sait plus dire : Vive la France ! Si ce discours a du mal à prendre, c’est surtout parce qu’il n’est plus émis. Il existe pourtant un public pour ce sujet mais il est absent du débat. Un problème politique et intellectuel. On a tellement déconstruit les mythes qu’on aboutit à une aporie. Une sorte d’incapacité de l’intellectuel de Gauche à produire une vision exaltante. Ce qui nous condamne, c’est notre incapacité à nous projeter. Et se limiter à déconstruire la pensée de l’extrême droite ne suffit pas. Il faut oser une vision qui soit une idéologie articulée autour des idées.

Recréer un projet commun

En outre, l’Europe vient de vivre 40 ans d’émancipation des individus mais cette émancipation seule ne suffit pas non plus. Comme Hegel, l’essayiste estime que dans une société qui se sent en paix, les parties du tout se sentent tellement autonomes qu’elles oublient qu’elles font partie du tout et donc finissent par mourir. “A un moment, il faut rappeler aux parties qu’elles appartiennent à un tout. C’est le Commun, la République ou la Nation. Il est donc urgent dépasser l’individualisme !”, exhorte enfin celui qui pourfend le déclinisme.


Quatrième de couverture

“Depuis des siècles, notre France est humaniste, cosmopolite, ouverte sur les autres, le monde et l'avenir. Elle n'a jamais été ce pays clos, cette société monochrome et cette identité univoque que les réactionnaires prétendent ressusciter.

Profitant du silence et de l'indolence des héritiers supposés de Voltaire et Hugo, les rejetons de Maurras et Barrès ont kidnappé notre histoire. Devenus maîtres du passé, ils contrôlent le présent et oblitèrent l'avenir.

Face à la tentation du repli qui submerge notre nation, il est temps de reprendre le récit français des mains de ceux qui l'avilissent. Temps de réapprendre à dire et à aimer ce que nous sommes. De retourner aux sources de notre France pour la faire vivre à nouveau."

R. G.


Anne LOCQUENEAUX

Journaliste de profession, l'écriture a toujours été la force qui me meut, comme le jeu avec les mots et l'émotion. Adepte des exercices de style, je connais aussi Paris comme ma poche et comme personne. De l'île de la Réunion à l'île-de-France, “Diversité, c'est ma devise”. Et parce que la proximité, ça me plaît, je me suis fixée comme mission passion l'exploration de ce terrain de jeu géant qu'est le monde avec Vous, ô frères humains.

Rejoignez Skōp, c'est gratuit!

Le magazine collaboratif qui vous paye pour écrire, voter & partager.

  • Aucune publicité pour les donateurs
  • Auteurs rémunérés par les dons des lecteurs
  • Contenu exclusif et personnalisé
  • Publication facile de tous vos écrits