Rap et médias, équation insoluble ?

Le rap en France se veut ouvertement contestataire. Mais ce style est aussi controversé et parfois même contesté. Si certains considèrent cette musique comme émanant d’une culture d’analphabètes et sont définitivement hermétiques à ce style musical, sa médiatisation s’est peu à peu développée parallèlement au style en lui-même. Cette médiatisation prend forme dans les années 90 à l’échelle nationale avec l’émergence de Skyrock, fer de lance de la culture hip hop en France à travers des émissions cultes telles que Couvre feu. Puis, peu à peu, les rappeurs ont fait leurs apparitions sur les plateaux télévisés dans des émissions spécialisées puis sur les JT. La médiatisation grandissante de cet art à part entière est un premier pas vers une reconnaissance de celui-ci en tant que tel.

Mais se réjouir simplement de cette médiatisation serait utopique.


"Il s’agit avant tout d’artistes"

En effet, il est judicieux de se questionner sur la qualité des apparitions qui nous sont proposées dans les médias mis à notre disposition. Comment ne pas évoquer le tristement célèbre épisode de Fabe face à Nagui, ou plus récemment les critiques faites à Nekfeu dans l’émission On N’est Pas Couché et la MZ au Grand Journal de Canal+ ? Comment expliquer un tel mépris face à de jeunes rappeurs talentueux, venant de milieux éloignés des couche sociales supérieures et ayant réussi à gravir les échelons ?

Les railleries ne sont pas les mêmes au fil des années, mais elles sont toujours présentes. Nagui comparera le rap à un simple playback tandis que certains chroniqueurs de On N’est Pas Couché reprocheront à Nekfeu la douceur de ses textes tout en soulignant son attrait pour la littérature en le qualifiant de rare. Plus récemment encore, la MZ ne sera pas plus en réussite car aucune question sur sa musique ne lui sera posée lors de son passage au Grand Journal. On s’intéresse seulement au social, au politique, au buzz. Le rôle du rappeur dans la politique et le social semble être un point important, mais centrer un discours entier sur ces éléments semble peu judicieux quand on sait qu’il s’agit avant tout d’artistes.

Dans un même temps, la radio phare de la culture hip hop a cédé aux sirènes du profit au détriment de l’artistique. Cette même scène, présente sur les ondes de Skyrock, ne représente plus la scène rap en France et, bien qu’il ne s’agisse pas ici de juger de la qualité des oeuvres proposées, elle est souvent remise en cause par bon nombre d’amateurs de ce genre musical.


"Un mépris pour l’art qu’ils pratiquent"

L’un des problèmes principaux réside dans le fait que les médias se trouvent dans une économie de marché actuellement incompatible avec les attentes des artistes. Le but premier d’un média étant le profit, les artistes ne peuvent que difficilement se complaire dans un système comme celui-ci. Motivé par le ce même profit, les chaînes de télévision s’inscrivent dans une temporalité rapide et dans un flot d’informations incessant où les artistes ont peu de place pour s’exprimer. On ne s’intéresse donc pas à leur travail mais aux buzz qu’ils soulèvent, au clash qu’ils engendrent et aux intérêts qu’ils défendent; le côté artistique y est totalement délaissé. Or, et on l’oublie bien souvent, lorsqu’un artiste est présent sur un plateau télévisé, il vient vendre et expliquer un produit qui constitue son album. Un éventuel acheteur sera séduit par une chanson, une sonorité ou encore un trait artistique, et non par un clash. Il est donc facile de comprendre que ce schéma ne profite qu’aux télévisions qui augmentent leurs parts d’audience. Lors d’un interview pour le média Clique, Nekfeu avouait même redouter les entretiens télévisés, de peur de commettre des erreurs fatales pouvant nuire à sa carrière.

Le deuxième problème qui touche les rappeurs en France est un mépris pour l’art qu’ils pratiquent; c’était déjà le cas, comme cité plus haut, en 1995. Le tristement célèbre épisode du passage de Fabe à Tartata est loin d’être un cas isolé, et pourtant c’était il y a plus de 20 ans. On peut donc légitimement se poser la question de l’évolution des mentalités. 


"L’exemple de l’auto-production"

Les rappeurs se trouvent donc dans une impasse, bloqués entre mépris, incompréhension et incompatibilité avec les médias traditionnels. Les placer en victimes n’est pas l’objectif, il s’agit de rendre compte de la situation; après plus de 20 ans de lutte, est-il nécessaire de rester obnubilé par les médias traditionnels ?

En effet, avec l’avènement d’internet, certains médias alternatifs se distinguent en distillant l’information d’une manière différente sur le net, à l’image de Clique.tv, de l’abcdrduson ou encore de Grünt.

L’exemple de l’auto-production est peut être une autre alternative aux médias traditionnels. Lorsque le rap s’est développé de manière considérable dans les années 90, les maisons de disques et les labels étaient très réticents à l’idée de signer des artistes pour un ou plusieurs albums. L’indépendance s’est alors présentée comme seule option pour certains, l’exemple de Booba étant sans doute l’un des plus marquants. De plus, quand bien même les labels accepteraient de signer des artistes, ces derniers doivent souvent faire face au formatage de leur musique. Là encore, l’une des solutions qui s’offrent alors à eux est l’auto-production. Pourquoi ne pas généraliser cette pratique, à travers un contrôle total de l’oeuvre de la création à la diffusion en passant par la promotion ? Les réseaux sociaux et les nouvelles technologies ont permis aux artistes de faire un pas vers cette auto gestion totale. L’artiste en question peut contrôler son discours et expliquer ses choix artistiques avec une plus grande liberté. Là encore, Booba semble être un pionnier en la matière avec les lancements en à peine six mois d’un application radio baptisée OKLM Radio et d’un chaîne de télévision, OKLM TV.

L’avenir nous dira si cette option est viable et si elle est réalisable, car les moyens de production, le travail à fournir ou encore les moyens financiers afin de mettre en place ces dispositifs sont des points cruciaux pour tenter de répondre à cet enjeu de la place du rap dans les médias. Bien que la qualité soit au rendez-vous, les actions isolées de quelques médias ne pourront à elles seules mettre en lumière un pan de la culture française trop méconnue du grand public; il ne s’agit non pas d’aimer mais d’informer. 

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