Quelques réflexions sur le Progrès (2/2)

(Suite et fin - 1ère partie : Lien)

De la dimension matérielle à la dimension morale de l'affaire...


Des études récentes évaluent à 3% seulement la proportion des animaux sauvages dans la biomasse totale des vertébrés ; dix fois moins que les humains (32%) et vingt fois moins que les animaux d’élevage (65%).Et bien sûr, tout indique que cette proportion continue de chuter et tend vers zéro. L’avenir qui se dessine a les traits de l’artificiel et du domestique ; du sélectionné et du génétiquement modifié, pour une meilleur productivité ; au service exclusif de l’humanité bien sûr. Mais quelle humanité ? Car il ne faut pas se leurrer. Avec une telle tendance, déjà très largement engagée, les concepts de liberté, d’égalité et de fraternité, en apparence si chers à nos éminents dirigeants et pierres angulaires de tant de discours et de postures, perdent potentiellement toute substance.

Je ne résiste pas à la tentation de glisser ici les propos tenus par Kevin Warwick, cybernéticien et promoteur du « transhumanisme » :

‟Il y aura des gens implantés, hybridés, et ceux-ci domineront le monde. Les autres qui ne le seront pas, ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré.”
‟Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur.”
(Cité dans Le manifeste des chimpanzés du futur contre le transhumanisme, Pièces et Main d’œuvre, Ed. Service Compris, 2017)

Mais revenons à notre fameux triptyque « Liberté, Egalité, Fraternité ».

L’humain dit « civilisé » s’est extrait de cela.

De la liberté d’abord, en l’interdisant aux non humains et à celles et ceux que le dominant peut mettre dans cette catégorie informelle (sauvages, barbares, femmes, noirs, rouges, etc.). Puis en appliquant à ses propres sociétés des règles toujours plus lourdes, complexes et coercitives.

De l’égalité ensuite, tant le raisonnement inverse, celui de l’inégalité (des sexes, des classes sociales, des races ou des espèces), est répandu, prétextant ainsi la disparition des libertés évoquée précédemment, au nom d’une prééminence quelconque et d’un droit supérieur à l’exploitation ; justifiant ainsi tout et n’importe quoi pour satisfaire les désirs d’une minorité, sur tous les gradients, du domestique à l’étatique.

De la fraternité enfin. En effet, comment celle-ci pourrait-elle se manifester universellement dans un monde où la rationalité scientifique, ou prétendue comme telle, a posé ses bases par un ‟Je pense donc je suis” ; bien sûr en postulant dans le même temps que seul l’Humain (pour ne pas dire l’homme, et encore pas tous…) pense au sein de la « Création » car lui seul a une âme (ce concept ô combien scientifique et rationnel…). Qui sait ? Peut-être que le monde moderne eut été changé si Descartes puis ses disciples avaient énoncé « j’existe donc je suis » à la place !

Mais pour trouver, encore faut-il chercher. L’adage se vérifie presque chaque jour. L’étude de ce / ceux et celles qui nous entourent nous révèle que, contrairement au postulat de départ, parfaitement arbitraire et aux conséquences catastrophiques, les frontières entre humain et animal s’estompent, tout comme celles entre animal et végétal. On retrouve, selon des gradients divers, de la réflexion, des sentiments, de la souffrance, de l’apprentissage, de la communication, des rêves…

Le vivant se répartit en un dégradé non linéaire entre animaux, végétaux, champignon, blob ou procaryotes. L’arbre de l’évolution et son humain trônant fièrement au sommet a vécu. Vive le buisson foisonnant et dont les multiples branches ne sont pas là pour simplement justifier l’avènement d’un petit pédoncule sommital tel que décrété par les théologiens et les cartésiens archaïques.

Un astrophysicien dont j’ai oublié le nom racontait un jour à la radio une anecdote à propos d’une question posée par un auditeur lors d’une de ses conférences sur l’Univers et les exo-planètes. La question était à peu près celle-ci : « Pensez-vous que nous sommes seuls dans l’Univers ? », et le conférencier répondis à peu près ceci : « Non, nous ne sommes pas seuls, c’est une certitude ». Stupeur dans l’assemblée. Y aurait-il un scoop sur des preuves d’existences extra-terrestres ? Et le physicien repris : « Les Humains ne sont pas seuls, ils partagent cette planète avec des millions d’autres espèces et ne les voient même plus… ». Ma mémoire a probablement déformée les mots mais l’idée reste.

C’est une triste chose de penser que la Nature parle et que le genre humain n’écoute pas”. 

Ceux-ci sont de Victor Hugo.

L’Humain moderne et « civilisé » est en effet devenu aveugle à ce qui l’entoure à moins que cela ne lui soit utile bien sûr, utile à améliorer encore la partie « matérielle » de son « Progrès ». Qui voit les hérissons (lien)  réduits en charpie sur le bord des routes dès que revient le printemps, qui constate, et se désole, de l’absence des insectes (lien)  et des oiseaux (lien)  dans les campagnes ? Et qui fait le rapprochement avec nos habitudes de vie, au quotidien, où la profusion de consommables est devenu le seul horizon de l’individu devenu consommateur. Je prends aujourd’hui ces exemples car des études récentes leur ont été consacrées. Et il en ressort un constat effroyable, celui d’une disparition pure et simple en l’espace de 20 ou 30 ans ; ces dernières 20 ou 30 années, autant dire rien !

Mais allons plus loin. Pourquoi si peu de gens savent ou se préoccupent du fait que, chaque année, c’est-à-dire à chaque instant, des dizaines de millions de requins de toutes espèces sont massacrés pour faire de la soupe insipide ou des compléments alimentaires vendus en gélules ? Pourquoi si peu de gens se préoccupent du fait que, d’une manière plus large, 90% des « grands » poissons (comprenez plus grands qu’une truite) ont disparus des océans depuis la création de la pêche industrielle (lien)  ? Ou plus simplement, sous notre nez, qui regarde la réalité de nos beaux élevages industriels permettant d’avoir le choix de milliers de produits dérivés, dénaturés et totalement superflus, dans les rayons de nos supermarchés, symboles de modernité ?

J’aurais pu aussi évoquer les Orang outans de Bornéo (lien) , entre 100 à 150 000 tués là aussi en moins de 20 ans, avec tout ce qui les accompagnait, pour que les bons consommateurs puissent avoir leur pâte à tartiner ou leurs biscuits à l’huile de palme et leur salon de jardin en bois exotique.

Et bien sûr, tout cela n’est que la pointe émergée de l’iceberg. Je dois me retenir de ne pas continuer mais il faudrait que l’énumération sordide dure bien longtemps pour rendre compte du coût réel de ce « Progrès » matériel, totalement amoral et addictif, partout dans le monde.

Je suis tombé récemment sur ce court poème :

Ils étaient aussi nombreux que les étoiles dans le ciel”
‟Et la honte marchait sur leur pas
(Outrage et Rébellion, Catherine Dufour, p.369, ed. Dénoël)

Ainsi, je me demandais pourquoi cela ne fait-il pas plus de bruit ou la une des journaux au quotidien ? Une forme de toxicomanie (et tout ce qui va avec : agressivité, déni, besoins insatiables, etc.) est une raison certaine. La honte collective en est peut être une autre, du moins je l’espère. Cela voudrait au moins dire qu’il y a encore une once de réflexion derrière le voile.

Petite confidence, même si je suis devenu végétarien depuis quelques années, il ne s’agit pas ici de régime alimentaire, de prosélytisme ou d’angélisme. Il ne s’agit pas ici de nier la mort. Il ne s’agit pas ici de vendre un tract des témoins de Jéhovah sur lequel un lion est en train de discuter le bout de gras avec le mouton dans une béatitude généralisée. Non. Si le lion a faim, il voudra manger le mouton. C’est ainsi. Si le lion a faim. Là est la subtilité, la nuance. L’excellent Rudyard Kipling écrivait dans son non moins excellent Livre de la jungle le cri de chasse de l’étranger, qui se présente à l’orée de la forêt avec ces mots :

- ‟Donnez-moi liberté de chasser ici, j’ai faim

Et la forêt de lui répondre :

- ‟Chasse donc pour ta faim mais non pour ton plaisir”.

Dans notre monde, la mort permet à l’énergie de circuler au sein des différents systèmes et des individus. Mais à quel moment s’est-on senti suffisamment déconnectés, différents des autres pour jouir de ces morts ? Pour jouir de la souffrance, de la peur, ou du spectacle de l’humiliation ? Pour institutionnaliser, rationaliser la torture et la mise à mort à échelle industrielle ? Puis trouver par la suite, face aux quelques critiques émergentes, des justifications fumeuses sur la bravoure de l’Homme face à la nature hostile, la bête ou la plante nuisible, le besoin de réguler (mais comment tournait le monde avant le génie de la civilisation ..?), et bien sûr le besoin de se nourrir ! A l’heure de l’obésité galopante et du syndrome du foie gras, au moins on peut dire que cet objectif est atteint !

Mais la question principale est peut-être celle du contrôle. Notre civilisation du « Progrès » a un besoin maladif de contrôler tout et tout le monde, et de transformer le reste à son image ou a minima à son profit. J'ai dit au début de cette planche que je n’allais pas retracer l’histoire du progrès. Mais regardez ne serait-ce que depuis deux ou trois siècles : le voilà l’ennemi de la « civilisation », le sauvage !

Je ne parle pas seulement ici d’individus mais du concept de sauvage, en tant qu’entité externe à la civilisation et à son emprise, que le sujet soit humain ou non humain, animal ou végétal. Cette figure ultime de liberté doit être éradiquée dans les faits et en pensées. Etre à l’état sauvage, dans notre monde, est traité comme une déviance, un crime. Rêver de l’état sauvage et de liberté (réelle celle-ci) est un crime, par la pensée. Demain, rêver sera un crime, tout court.

La forêt est une bonne illustration de ceci. Son éradication en tant qu’objet impénétrable et autonome est le corollaire indispensable à l’avancée du Progrès et de la civilisation. Elle doit être gérée (bientôt on dira sûrement managée) et rentable. Elle doit devenir transparente ; que rien ne puisse s’y cacher trop longtemps et échapper au regard inquisiteur de la société ; fini le mythe d’Acteon (Les Métamorphoses, Ovide) . Cadastrée, répertoriée, disciplinée, elle est bien souvent remplacée par un ersatz en monoculture alignée et à l’espacement régulier, aussi inspirant et naturel qu’un rayonnage de centre commercial. De la verdure en « low cost ». Ce qui n’empêche pas ces nouveaux « espaces verts » d’être comptabilisés dans le renouveau de la couverture végétale et des bilans carbones opportunistes.

Si l’homme à l’Origine (imagine Lewis Mumford) avait habité un monde aussi uniformément dénudé qu’un « grand ensemble » d’habitation, aussi terne qu’un parking, aussi dépourvu de vie qu’une usine automatisée, on peut douter qu’il ait eu une expérience sensorielle assez variée pour retenir des images, modeler un langage, ou acquérir des idées
(La vie sur Terre – Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes, Baudoin de Bodinat, Ed. de l’Encyclopédie des Nuisances)

L’observation des paysages, ou biotopes pour employer un mot moins pittoresque, et la cohabitation avec ce qui les composent a participé à notre évolution et donc d’une forme de progrès. Ce qui nous entoure, et sans que nous en soyons le centre, est vivant et ne demande qu’à s’exprimer selon des modalités et des langages propres. Pourquoi refuser à un arbre la possibilité même d’une existence réelle et faite d’interactivité, dans un espace-temps qui nous reste étranger ?

J’émets donc le souhait que la fraternité que l’on revendique volontiers universelle le devienne réellement. Qu’elle intègre l’ensemble des êtres, aussi dissemblables et différents soient-ils. Ce sentiment de fraternité peut s’apparenter à de l’empathie mais je dirai pour ma part que cela va bien au-delà. Ce qui est extérieur, quoi que ce soit, n’est pas forcément bon, gentil ou « mignon » mais j’ai besoin que cela soit là, avec sa part de mystères, qui nourrit l’imagination et qui peut-être nous rappelle que la liberté existe toujours ou a existé un jour.

Et à ceux qui m’objecteraient qu’il vaudrait mieux d’abord (pour ne pas dire seulement) s’occuper des humains, à ceux-ci je répondrai alors que le rejet du monde sauvage, le concept de spécisme, le suprématisme, le racisme, procèdent d’un même mécanisme entraînant exclusion, rabaissement et dénigrement, pour au final justifier tout et n’importe quoi. Voici des propos tenus, avec plus d’élégance, par Claude Lévy Strauss dans une interview donnée en 1979 et que j’ai choisi de vous rapporter ici en guise de conclusion, bien que cédant encore un peu trop à mon goût à la tentation utilitariste en guise de justification :

‟On m’a souvent reproché d’être anti-humaniste. Je ne crois pas que ce soit vrai. Ce contre quoi je me suis insurgé, et dont je ressens profondément la nocivité, c’est cette espèce d’humanisme dévergondé issu, d’une part, de la tradition judéo-chrétienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renaissance et du cartésianisme, qui fait de l’homme un maître, un seigneur absolu de la création.

J’ai le sentiment que toutes les tragédies que nous avons vécues, d’abord avec le colonialisme, puis avec le fascisme, enfin les camps d’extermination, cela s’inscrit non en opposition ou en contradiction avec le prétendu humanisme sous la forme où nous le pratiquons depuis plusieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son prolongement naturel. Puisque c’est, en quelque sorte, d’une seule et même foulée que l’homme a commencé par tracer la frontière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s’est ensuite trouvé amené à reporter cette frontière au sein de l’espèce humaine, séparant certaines catégories reconnues seules véritablement humaines d’autres catégories qui subissent alors une dégradation conçue sur le même modèle qui servait à discriminer espèces vivantes humaines et non humaines. Véritable péché originel qui pousse l’humanité à l’autodestruction.

Le respect de l’homme par l’homme ne peut pas trouver son fondement dans certaines dignités particulières que l’humanité s’attribuerait en propre, car, alors, une fraction de l’humanité pourra toujours décider qu’elle incarne ces dignités de manière plus éminente que d’autres. Il faudrait plutôt poser au départ une sorte d’humilité principielle ; l’homme, commençant par respecter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se mettrait à l’abri du risque de ne pas respecter toutes les formes de vie au sein de l’humanité même
”.

Au final, il serait intéressant, avant de chercher l’amélioration et le progrès ou de s’en réclamer, de définir ce que l’on entend par là. Ainsi, peut-être aurais-je du intituler ce texte « Quel sens donner au Progrès ? ».


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