Quelques réflexions sur le Progrès (1/2)

Le progrès.

Voilà un mot, et au-delà du mot un concept, qui semble revenir sur le devant de la scène ces temps-ci. Le Président français actuel s’en réclame en permanence, ses conseillers le théorise dans un magnifique exemple de pensée binaire en l’opposant simplement au « populisme », et ses groupies, csp+ connectées, l’érigent en totem sacré voire en arme contre des forces obscures qui menaceraient la marche en avant de cette humanité qu’ils prétendent incarner.

Et pourtant, c’est vaste le progrès ! Peut-être que ce terme et les idées sous-jacentes qu’il porte mériterait un peu plus d’attention et de prise de recul.

Dans notre perception quotidienne ou dans le langage courant, le progrès est bien souvent synonyme d’amélioration. Plus que des mots, ce sont des notions qui sont, à ce titre, très relatives. Elles expriment une idée d’évolution vers un état meilleur, une démarche positive, et il n’y a rien de plus relatif que le mieux, le bien, le moins-bien ou le mal. Aussi, j’aurais peut-être dû intituler ce texte « Critique du Progrès », avec une majuscule à « Progrès » tant ce concept nous est imposé et rabâché depuis si longtemps, et forcément sous l’angle du positivisme (et ce, que ce soit dans une acceptation triviale du « mieux » ou dans son sens philosophique qui ‟conçoit le processus historique comme une avancée vers davantage de rationalité scientifique” - Lien). Mais pour quel résultat ?

La critique du « Progrès », car c’est bien de cela qu’il s’agit, ouvre d’innombrables portes sur l’étude du monde et de ses composantes. Il va donc falloir faire des choix. La bibliographie sur ce sujet est très largement fournie et disponible. De plus, en tant que concept relatif, le « Progrès » permet une approche presque personnalisée, pouvant être abordée par chacun selon un angle ou prisme propre, mais pour aboutir probablement aux mêmes sujets d’étude.

En premier lieu, il s’agira de dissocier les dimensions matérielle et morale du « Progrès ». Après réflexion sur le sujet, il me semble qu’il y a une forte contradiction qui apparaît entre ces deux aspects, ou aspirations, malgré le mythe persistant de l’amélioration perpétuelle sous les ailes protectrices de la civilisation occidentale.

Je ne vais pas retracer ici une histoire du progrès matériel. Cela supposerait d’introduire trop d’éléments contextuels ou historiques sur l’Etat, l’économie, la cité, la psychologie également, etc. Il faudrait en effet une bibliothèque entière, que ce soit en entrée ou en sortie. Bref, le temps et les connaissances me manquent ici. Ainsi, je vais commencer par la fin et m’intéresser à ce qu’il se passe aujourd’hui.

Il est, semble-t-il, courant de penser à chaque époque de l’Histoire que celle-ci est particulière. Je le crois profondément pour celle que nous vivons actuellement tant l’échelle de tous les événements ou phénomènes est inédite : population, transformation, extraction, destruction, etc. L’exponentielle est devenue la norme pour une société où le « Progrès » se concentre sur la science et la technique, la première étant largement au service de l’autre.

Juste un exemple ici, pour illustrer ce fait. Peut-être avez-vous entendu parler d’un ouvrage paru récemment et intitulé « La guerre des métaux rares ». Dans ce livre, l’auteur explique donc que 

‟[...] pour soutenir le changement de notre modèle énergétique [les énergies dites "renouvelables"] exige déjà un doublement de la production de métaux rares tous les quinze ans environ, et nécessitera au cours des trente prochaines années d’extraire davantage des minerais que ce que l’humanité a prélevé depuis 70 000 ans” (La guerre des métaux rares, Guillaume Pitron, Ed. Les liens qui libèrent, 2018).

Le mythe des ressources illimitées a longtemps eu la vie dure, au grès des besoins du moment. Mais il ne se passe plus un jour sans que cela soit démenti, souvent brutalement et à la surprise générale malgré les mises en garde anciennes et répétées des « cassandres », selon l’expression consacrée. Oubliant par la même occasion que la malédiction de Cassandre était justement d’avoir raison mais de n’être cru de personne.

Pour justifier ou défendre le « Progrès » tel que nous l’entendons aujourd’hui, conséquences comprises, il est souvent fait référence à l’hygiène et aux progrès médicaux. Dans ce domaine, qui pourrait en effet se plaindre des améliorations dans la gestion de la douleur ou des techniques non invasives ou moins traumatisantes ? Néanmoins, rien est gratuit en ce bas monde et ces améliorations (et leurs infrastructures) doivent être alimentées et entretenues. Aussi, pour bien exposer le fond du problème qui se pose à nous, je vais insérer ici un extrait d’un article datant de 2013 intitulé « La diminution de l’énergie nette, frontière ultime de l’anthropocène ». Celui-ci évoque le concept d’EROI, acronyme désignant le retour sur investissement énergétique ou, dit autrement, de combien d’énergie doit-on disposer pour pouvoir faire ce que l’on a prévu de faire : 

‟Dans le secteur pétrolier, d’un point de vue purement technique, on peut considérer qu’un EROI de 1,1 pour 1, c’est-à-dire 1,1 baril récupéré pour 1 baril investi, est un résultat suffisant. En effet, le surplus de 10% obtenu en tête de puits permet de fournir l’énergie d’extraction, mais le pétrole devra rester sur place et à l’état brut. Pour pouvoir le raffiner et le transporter jusqu’aux stations-services, il faut un EROI de 1,5 pour 1. Pour construire les infrastructures, les camions, les bateaux, les voitures, les avions et tracteurs qui permettront d’utiliser le pétrole raffiné, l’EROI minimum est de 3,3 pour 1. [Aparté pour mettre l’accent sur l’ordre des arguments : les appareils qui permettront d’utiliser le pétrole sont fabriqués pour utiliser le pétrole]. Autrement dit, pour simplement pouvoir disposer de l’énergie et l’utiliser, il faut récupérer au moins trois fois plus d’énergie que ce qui a été investi. Mais cela ne suffit pas pour faire fonctionner une société industrielle et toutes ses composantes.
Parmi les autres besoins essentiels, il faut produire l’alimentation (5 : 1), permettre à la population de vivre dans de bonnes conditions, d’avoir un habitat, des meubles, des vêtements (7 : 1), maintenir un système éducatif (10 : 1), un système de santé (12 : 1) et enfin, permettre l’entraide et la solidarité grâce aux services sociaux et la transmission culturelle au travers de l’art et des loisirs (14 : 1)” 

Et l’auteur de conclure son paragraphe par ces mots : 

‟Notons qu’une part de plus en plus importante de l’énergie provient désormais de gisements dont l’EROI est inférieur, voire très inférieur à 14 : 1”. 

Je précise que le terme de gisement désigne ici toute source potentielle d’énergie exploitable. Ainsi, dans le même texte, il est par exemple précisé que 

‟une étude approfondie, réalisée par Hall et Prieto, a récemment démontré que l’ensemble de la filière solaire photovoltaïque en Espagne n’offre qu’un EROI de 2,45 : 1”. 

Il s’agit pourtant d’un pays a priori favorable pour une telle technologie.

Il devrait donc y avoir des conclusions à en tirer lorsque l’on réalise que c’est un énorme surplus d’énergie disponible qui a permis, aux XIXème et XXème siècles, de bâtir la société industrielle dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Le grand paléontologue Stephen Jay Gould écrivait laconiquement que ‟notre siècle n’est pas la norme de tous les temps”. Au vu de l’évolution du monde et de l’aveuglement généralisé, il est probable que cette « norme de tous les temps » se rappelle à nous prochainement car, à court terme, l’énergie nette disponible sera insuffisante pour soutenir l’organisation des sociétés modernes et industrialisées, d’où sont issus notamment les progrès médicaux précédemment évoqués. Il va donc falloir faire des choix, et la plupart n’auront probablement pas la liberté de les faire…

Ainsi, le progrès matériel et technique risque fortement d’avoir des ratés dans un proche avenir, pour ne pas dire un « proche présent »… Mais, bien entendu, lorsque les heurs arriveront, on nous expliquera que c’est forcément dû à un manque de « ferveur » ou du fait de la mauvaise volonté de quelques perturbateurs anti-quelque-chose. Voire, si cela ne fonctionne plus, c’est qu’il n’y en a pas eu assez ! Rengaine connue depuis des siècles et appliquée à toutes formes de religions, qu’elles soient monothéiste, communiste ou néo-libérale.

Selon le journaliste anglais Georges Monbiot, le « Progrès », via la civilisation industrielle, se résume au final à ‟une guerre contre le monde vivant”. Comment lui donner tort lorsqu’on se penche sur la question ? La dimension matérielle du « Progrès » utilise des termes froids et aseptisés tels que « ressources », « réserves » ou « stocks ». Ainsi les éléments et les êtres que nous côtoyons, avec lesquels nous partageons en principe cet espace, sont réduits à l’état de pièces de rechange ou de consommables dans un entrepôt à l’échelle planétaire. Tendez l’oreille, ouvrez l’œil, ces termes et le sens sous-jacent qu’ils véhiculent sont partout, parfois même enrobées des meilleures intentions.

D’après Baudoin de Bodinat, 

‟ […] pour juger du progrès, il ne suffit pas de connaître ce qu’il nous ajoute ; il faut encore tenir compte de ce dont il nous prive […]” (La vie sur Terre – Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes, Baudoin de Bodinat, Ed. de l’Encyclopédie des Nuisances).

Et c’est ici, à mon sens, que peut intervenir la dimension morale d’un autre « Progrès », bien peu compatible avec la démesure de la consommation matérielle dans laquelle nous vivons.


(A suivre)

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