Portraits de pancartes: manifestation de créativité

"Accueil de merde"

C'est un dimanche de printemps, en face de l'Assemblée nationale, tatouée quelques heures auparavant d'une inscription symboliquement forte. "Accueil de merde". "De toute façon, horizontalité et démocratie... on sait bien ce que ça donne hein", lance nonchalamment un jeune homme en souriant, et passant d'un pas décidé à travers les manifestants, éparpillés sur la petite place.

L'ambiance de ce début de manifestation n'a rien d'explosif. Elle est décontractée, festive, même. Les différentes forces politiques en présence sont reconnaissables à leur drapeau flottant au dessus de la foule. On y trouve des étudiants, des représentants du PCF, des activistes d'EELV ou encore des comités pour les droits des réfugiés.

Les CRS sont eux aussi présents, attisant des regards parfois méfiants ou dérangés. Ils ont reçu des instructions strictes, ils observent. "Pour l'instant vous restez ici", nous disent-ils. "Le parcours commencera après la prise de parole... (puis hésitant) enfin on ne sait pas si ça, c'est considéré comme une prise de parole".

"ça", c'est un groupe d'immigrés qui dansent et chantent leur espoir. Ils sont une quinzaine, battant leurs mains contre de petits tambours, dans un rythme entraînant. Ils scandent "des papiers, pas des policiers", en boucle, à quelques mètres des CRS.

Mais arrêtons, pour une fois, de penser la manifestation, la rue, par le prisme d'une opposition systématique entre forces de l'ordre et manifestants. Et si cette forme la plus directe de l'expression populaire était bien plus qu'un simple regroupement de personnes défendant une même idée ou partageant un objectif? Un élément constitutif des manifestations, et souvent passé presque inaperçu au profit des protagonistes eux mêmes, sont les pancartes. Parfois faites à l'arrache sur un bout de carton, parfois longuement pensées avec des figures de style, on les brandit, on les regarde ou on se les passe. Nous sommes allées à la rencontre de ces pancartes, retraçant leur origine, les slogans qu'elles portent et les valeurs qu'elles incarnent.

De l'Evangile à la loi asile immigration - un même combat

De loin, on remarque un drapeau atypique. Au dessus des slogans habituels, d'une belle écriture à l'encre noire, on aperçoit un extrait de l'Evangile... "Je suis là en tant que citoyen, mais aussi en tant que croyant", nous explique un quarantenaire, également membre d'Amnesty International, qui a préféré rester anonyme. "Ce message n'est pas une bannière. C'est un clin d’œil à tous ceux, qui, comme moi, pensent que le catholicisme est compatible avec des combats sociaux". L'Evangile, pense-t-il, c'est l'histoire de la tolérance, de la découverte et de l'accueil de son prochain. Ce sont ces valeurs là qu'il entend défendre.

Il nous confie, avec une légère note de fierté, avoir fait partie des auteurs de l'inscription sur les murs de l'Assemblée. Un acte politique et nécessaire, selon lui. "Le mot d'ordre est l'efficacité. Mais le prix de l'efficacité ne peut pas être le sacrifice des droits et un durcissement des conditions de recours."

Une quinzaine de badges, symbole de la convergence des luttes

"Ah je fais tellement de manifs, que j'oublie de les enlever", nous dit une jeune femme arborant avec fierté une quinzaine de badges sur son manteau en cuir. "L'union dans l'engagement est ce qui compte. Que l'on soit étudiant, zadiste ou cheminot, peu importe! Si on pense un modèle alternatif au néolibéralisme, on est considéré comme stupide". "Alors peu importe nos sensibilités ou nos origines, on serre les coudes, on se soutient et on combat ensemble", conclut la jeune femme en se dirigeant vers la tête de cortège afin de faire entendre sa voix.

Pierre par pierre, mur par mur

Plus loin, deux membres de la BAAM debout sur le char scandent "Pierre par pierre, mur par mur, nous détruirons ces centres de rétention". Le leitmotiv de cette manifestation, matérialisé de manière emblématique par un mur en carton que des enfants s'acharnaient à détruire.

La députée LFI Danièle Obono faisait elle aussi partie du cortège. Selon elle, il était important de se déplacer, de venir aussi bien en tant qu'élue qu'en tant que citoyenne. Marchant paisiblement, elle explique: "Nous avons la volonté de faire en sorte que la France soit à la hauteur des principes qu'elle incarne. La majorité des articles sont inutiles ou inefficaces, et nous espérons que notre présence ici provoquera au moins un sursaut de conscience pour les débats sur la loi".

Tatiana Serova

Bloggeuse en herbe. Aime Dostoievski, le ski et les pirozhki.

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