Où je suis - Valérie Tong Cuong

Où je suis – Valérie Tong Cuong

Si tu croyais avoir ouvert un de ces bouquins pour jeunes filles en mal de romantisme, tu t’es gouré.

Desproges, il en a parlé du viol. Avec ses mots. Avec son humour.

Noir, l’humour.

Tu te demandes pourquoi je commence cette chronique par Desproges ?

Je t’explique.

Souvent, le viol dans la littérature, c’est juste un prétexte pour raconter des trucs un peu gores, pour permettre à celui qui lit de fantasmer sur des scènes qu’il imagine en se disant que non, pas lui, il pourrait pas…

J’ai dit celui, pas celle.

C’est souvent vulgaire aussi. Forcément. Tu connais quelque chose de plus vulgaire que forcer un être humain à ne plus exister ?

Donc quand tu tombes sur une pépite comme « Où je suis », t’admires.

La maîtrise de l’écriture de Valérie, de cette langue qui a tendance à râper, à gratter juste là où ça fait mal.

Dans ce roman, court, noir, intense, passé presque inaperçu chez Grasset il y a 15 ans, t’as l’impression qu’il fait nuit tout le temps.

Agnès, elle avance, elle s’arrête, elle guette ceux qui lui ont fait du mal.

Les hommes.

Elle chasse.

Elle chasse le cadre, l’employé, elle choisit ses tenues avec tout le soin que certains mettent à décider avec quelle veste ils vont aller taquiner du bestiau le dimanche matin.

Dire que c’est écrit avec une serpe, c’est ne pas lui rendre hommage.

Ce bouquin, il est écrit à la hache.

T’as bien lu.

À la hache.

Roman noir, parce que tout au long de cette lecture, pas vu de couleur. Pas de pastel, pas de jolis couchers de soleil rougeoyant sur l’horizon lointain.

Juste des phrases qui te transpercent, et qui reviennent, comme un leitmotiv.

« Il est encore possible d’éliminer quelque chose de mort. »

Parce qu’elle est morte Agnès. 14 ans plus tôt, des dunes, des mecs qui puent le pastis, du sang sur le sable. T’as forcément entendu quelque chose là-dessus, t’as forcément lu un article dans un canard chez le médecin. Parce que t’achète pas de journaux, ils disent que des conneries dedans.

Alors elle est morte ce jour-là.

Et toi, tu voudrais bien leur couper leurs attributs masculins à ceux qui ont fait ça.

Tu voudrais bien, mais tu peux pas.

Parce qu’elle te le dit pas, Agnès.

Tu le devines, mais elle veut pas le dire.

Elle peut pas.

Valérie, elle peut.

Et elle le fait, avec ses mots.

Ce viol, il est entre toutes les lignes du roman. Tu le vois, comme un filigrane, pendant 150 pages.

Un mouvement, une odeur, suffisent pour te faire toucher l’horreur.

Une violence si grande qu’Agnès, elle ose pas en parler à la seule personne qui mérite de savoir.

Juste. À lui.

Lui, c’est Juste. C’est son prénom.

Faut qu’elle lui dise.

Elle peut pas.

Parce que si elle a été violée, c’est de sa faute.

Tu sais, la culpabilité des victimes, le truc dont parlent les psycho-trucs.

Tu vas avoir envie de la secouer, Agnès.

De lui crier de lui dire.

Ouais.

Parce qu’Agnès, elle croit encore à l’Amour, le grand, le seul.

Mais l’amour, c’est le sexe aussi, non ?

Ceux qui te disent le contraire, ils se gourent.

Ou ils veulent pas voir la réalité.

Un dernier truc.

Juste, il est noir.

Son combat à lui, quand il boxe, quand il bosse, c’est d’être reconnu par les blancs.

Encore un combat perdu d’avance, tu vas me dire.

Peut-être.

Ou pas.

J’ai fait de l’apnée pendant 150 pages.

« Il est encore possible d’éliminer quelque chose de mort . »

T’a lu « Big » ? Je t’en ai parlé il y a quelques semaines.

Ben voilà.

C’est le même écrivain.

C’est le même talent.

Vas-y.

Va le chercher.

Il est chez J’ai lu.

5,50 €.

Pas cher.

En plus, aujourd’hui, Valérie, c’est son anniversaire.

Alors bon anniversaire, Madame Tong Cuong.


Nicolas Elie

J'écris, je lis, puis j'écris...

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