Nuit debout à République : la fraternité palpable

La place de la République, à Paris, est depuis une dizaine de jours occupée par Nuit debout. Regard sur un mouvement qui s'étend à autres villes. En images et de jour.

La place de la République, à Paris, est devenue le centre de la vie politique... Il convenait de se rendre sur place, non pas la nuit - on y voit rien et il y a 2000 personnes le week-end - mais un peu avant, de jour, le vendredi 8 avril vers 14 heures, pour savoir qui organise et qui est là...

Une vingtaine de photos grand angle... Avec quelques lignes pour expliquer la situation, ce qu’on croit avoir vu. Le mieux est sans doute d’aller vous rendre compte par vous-même.

Paris, le 8 avril. Au début, on se dit « Zut, c’est trop tôt, il n’y a personne ». Mais la tente verte affiche « Accueil » donc « y’a quelqu’un » et à droite, devant le kiosque à journaux rouge, des gens sont installés (affalés) sur des fauteuils et des canapés. Dès 14 heures, les bâches et les stands reprennent vie. On saura après qu’ils ont été démontés la nuit, vers une heure du matin, bien avant l’évacuation par les forces de l’ordre suivie d’un nettoyage par les services de la Ville de Paris... Ça n’a pas l’air mais c’est organisé. En fait, à 14 heures, ça redémarre seulement...

Le plus jeune n’a pas voulu être sur la photo. Son copain a repris la bombe et terminé la peinture : « Place de la convergence »... Comme Convergence des luttes qui nous avait jusque là gentiment laissé utiliser les photos de sa page Facebook. En fait, l’organisation de Nuit Debout est soucieuse de visibilité sur Internet. Ceux-là sont jeunes et s’expriment à la bombe de peinture...

En s’approchant, un programme s’écrit au tableau (aux tableaux, il en faut bien deux tellement c’est dense, entre les commissions, les manifestations et les appels aux volontaires...). Vieux gauchistes à cheveux blancs ou plus beaucoup de cheveux (au premier plan) ou militant quadra ou quinqua ou jeune femme décidée au coup de marqueur sec et à l’effaçage rapide quand « ça change »... C’est ici qu’on s’informe.

En haut de la bâche verte, c’est écrit « Accueil » et à droite, le dessin dit qu’ensemble, même petits, on peut avoir raison du plus gros poisson, pour peu qu’on soit groupés.

A l’accueil, il y a V... Il dit qu’on peut l’appeler Camille, mais le matin même, on lisait déjà Camille comme prénom pour deux militants dans Libération et cela semble un héritage d’autres luttes, de la ZAD de Nantes où tout le monde disait s’appeler Camille... Son vrai prénom est Victor. Bref, il est à l’accueil, il a aidé à monter la tente et il va bientôt partir pour d’autres tâches. Il explique gentiment les conditions pratiques de la Nuit Dehors. Ce n’est pas si simple, rassembler jusqu’à 2000 personnes. Il faut de la logistique.

On quitte l’accueil. Regard sur la station de métro République et sa sortie ici. Plus loin, il y a des toilettes. Ce n’est pas anodin : un précédent mouvement d’occupation a été annihilé simplement en enfermant les gens entre deux cordons de CRS pendant 36 heures. Or, la Place de la République est une zone facile à fermer. « Le matin, le CRS interviennent et évacuent la place à l’heure des premiers métros », disait Victor. A ce moment-là, tout est déjà rangé et les premières rames du métro circulent...

« Que revive la Commune », a-t-on écrit en rouge... On n’en est pas là mais il y a une fraternité palpable, Place de la République, ces jours-ci. On se tutoie, on veut être frères. On discute. Chacun a le droit à la parole, pour peu qu’il la demande et chacun peut la demander. Les gens semblent se faire confiance et s’accepter comme ils sont. Ils parlent de leurs galères, disent que ça suffit... C'est franc, simple, et très ouvert. C’est rare, ces espaces de fraternité, cela arrive cependant... Mai 68 et après...

Loïc a 20 ans. il vient de Lorraine et plus récemment de Nantes. « En ce moment, dans le maraîchage, il n’y a rien », a-t-il dit, « alors j’ai décidé de venir ici. Je dors avec les autres, là-bas. Ils sont déstabilisés et il y a une bagarre tous les jours ». Anarchiste de coeur, Loïc a décide d’écrire sur le sol des phrases qui lui paraissent importantes. Il a acheté un marqueur efficace, 10 euros. Il cherche sur son portable des phrases et il trace, dans l’espoir que ce soit lu et que ça serve.

Autour de Cassien, qui a tracé sur ce tableau les grandes lignes de la commission "communication", le débat sera organisé par temps de parole demandé. On lève la main pour obtenir une intervention. Un monsieur vient quand même dire que demain, samedi, une distribution de tracts a été prévue par la commission action... Alors pourquoi la commission veut aussi distribuer des tracts ? A un moment : « Est-ce qu’on est dans l’intentionnalité ou dans l’action ? » questionne une militante... Pas facile, la coordination. Le langage soixante-huitard obscur n’est pas mort.

Ici, le stand s’organise et proposera bientôt une discussion sur un texte... En attendant, on liste les besoins. Du très pratique... Muni d’un haut-parleur constitué d'un carton roulé et scotché, un militant va lancer un appel pour envoyer une délégation à la mairie du 11e arrondissement. « On cherche vingt volontaires. Si vous avez des jambes... » Pour le week-end, il faut assurer la présence de toilettes et d’énergie électrique. L’endroit, la place de la République, relève de trois arrondissements mais la Mairie de Paris regroupe les demandes.

Vers 15 heures arrivent les vivres qui permettront de tenir un espace restauration, la nuit venue. Des militants déchargent palettes et cageots de légumes frais. Tout cela, stands, bâches, matériel, suppose des véhicules, des volontaires, un peu comme l’installation d’un marché dans l’après-midi, avec obligation de démonter tout, vers 1 heure du matin et donc de stationner des voitures. « C’est la première fois qu’on nous laisse installer vers 14 heures, mais il y a un statut spécial ce week-end, je crois », a dit Victor.

Mur de slogans sur le kiosque à journaux : « Parlez-moi d’amour » et « Urgence sociale, salariale, écologique »... Fixe, l’endroit sert de base de vie aux sans-abri qui sont installés autour (à gauche sur la photo). Ils évacuent eux aussi au petit matin, mais juste quelques minutes, symboliquement, et reviennent dormir. Parce qu’ils n’ont pas l’air faciles et parce qu’il faut respecter le droit à l’image, on n’en verra pas de photo ici. « Ils sont déstabilisés. Ça peut arriver à tout le monde à un moment. Il y a des bagarres tous les jours », regrette Loïc.

 Le stand "Accueil" s’est enrichi d’annonces. On annonce le programme et les demandes. Le téléphone portable est ici le lien entre les gens, autant que le contact direct. Du coup, point d’obligation d’être « un meneur » à la tribune, comme autrefois. Les tribunes sont multiples avec 20 000 abonnés sur Twitter et des commissions qui se réunissent sur une simple annonce par mail. La révolution est aussi numérique. On laissera aux sociologues le soin, plus tard, d’évaluer le phénomène. D’un côté, on hésite à donner son nom, de l’autre il faut une adresse mail, un numéro de téléphone, on cherche un point wifi, des bureaux pour poser son ordinateur..

A la veille de la grande manifestation anti-loi El Khomri, le mouvement Nuit Debout met en place une série d’actions, soit quotidiennes, soit à plus long terme. « On a vu une demande des LGBT (ndlr : lesbiennes, gay, bi, transexuels) mais ils sont où ? Il n’y a pas de stand ? » demande quelqu'un. Il y aura sans doute un stand, mais plus tard dans la soirée... Un autre cherche ce qui se fait sur le thème Françafrique. Ce sera samedi. Tout est affiché ou sur Internet...

Agrandissez la photo si vous voulez... Mais retenez au moins ceci : l’assemblée générale, c’est chaque jour à 18 heures, place de la République. C’est là que tout se noue. Ce samedi 9 avril, il y a en outre à 14 heures le départ de la manifestation contre la loi El Khomri et le retour de Nation à République en soirée afin d’entendre la voix des manifestants.

L’affiche était un peu pliée par le vent. L’homme s’est proposé spontanément de la redresser. C’est aussi cela, l’esprit République... On ne saura s’il tenait particulièrement à celle-là. Il a juste relevé l’intention de photographier. Ce qui a compté, je crois, sans doute, c’est que la pensée soit exprimée, relevée, photographiée... C’est aussi pour ça qu’on écrit par terre. De fait, des « sans-papiers », on n’en voit guère à cette heure-là, place de la République. Les migrants sont ailleurs. Loin sans doute...

Des concerts le soir, mais aussi, en journée, des instants ensemble autour d’un harmonica, de deux guitares.. Assez pour créer une ambiance festive, amicale.

Ici, on proposait l’écriture d'un « manifeste », ce genre de déclaration solennelle qui mène à une révolution. Plus simplement, on discute et Loïc a trouvé un bureau pour recopier de son portable sur une feuille les citations qu’il écrira ensuite par terre...

C’est écrit sur le sol. Et cela a pris sa valeur ce samedi 9 avril à l’occasion des manifestations contre la loi El Khomri. Au-delà sans doute. Si les Nuits debout persistent dans les grandes villes de France. 

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