Nous rendra-t-on le prix de notre nuit ?

(Skõp a changé les dimensions de ses paramètres photos… Celles qui correspondaient a ce texte ne furent pas validées… J'en ai pourtant essayé une centaine qui pouvaient correspondre à peu près… mais chaque fois échec. Aussi me suis-je, en désespoir de cause, rabattu sur les vidéos qui semblent plus simples à publier. J'avoue que le thème de celle que j'ai choisie est un peu scabreux au regard de mon texte, mais néanmoins, peu faire sourire…) 


Une publicité à la radio :Si vous n'êtes pas satisfait de votre nuit, les hôtels X vous la rembourse !

L'hôtel, quand il n'accueille pas le repos guerrier des congés payés, c'est le no man's land de l'amour. Le lieu neutre et blanc de tous souvenirs qui, pour un après midi, une nuit, recueille les amants dans un lit inconnu. Dans des draps imbibés de générations de foutre, aux blanchissages à sec toujours recommencés.

Même lorsque tu vis en couple, dans un appartement commun ou chaque objet, chaque dessin, chaque meuble est comme une projection de vos deux sensualité, de vos deux identités, quel trouble de passer un soir les doubles portes d'un petit hôtel de quartier. La chambre est ridicule et rococo, les rideaux brodés si adorables. Mais vous n'êtes là que pour la joie de vos deux corps arrachés à leur terre d'existence où boivent vos désirs. Entre ces quatre murs payés à la nuit, rien ne vous rappelle aucun moment commun où vous éparpillez. Rien ne peut vous décrocher de vous deux, ni le papier à fleurs blondes, ni la peinture au-dessus du lit dans son cadre soudain design, ni l'abat-jour qui ne s'abaissera point. Nous ne sommes là pour personne, pas même pour nos passés, nous ne sommes ici que pour l'envie de nos deux sexes à re/connaître.

Mais l'hôtel, ce n'est pas seulement la petite pension de famille à dix chambres où l'on accroche sa clé au panneau de bois. Sous le clin d'œil complice et malicieux que vous jette de derrière son comptoir, la patronne trisaïeule. C'est aussi des chaînes infinies qui bordent les autoroutes et les circuits des vacances. Novotel, Mercure et, en ce qui nous concerne, X. Ce groupe qui possède une quarantaine d'établissements en France et un à Amsterdam, avec une moyenne de deux cents chambres, présentait sur plusieurs stations de radio, une publicité qui devait aller droit au cœur de l'âme française puisqu'elle proposait le remboursement intégral du prix de la chambre si le client n'était pas satisfait des services de l'hôtel. Cette offre prenait son effet ce week-end dernier.

Et nous sommes branchés, nous avons des jacks qui s'adaptent dans toutes les fiches. Le processus s'engage, contact. Je recense trois hôtels Ibis aux portes de Paris. Porte de Bagnolet : 414 chambres, Porte de Gentilly : 290 chambres, Porte d'Orléans : 407 chambres. Je tire un sort peinard dans un Bottin périmé. Trois petits cochons ponpon, ce sera toi : Porte de Gentilly. Adjugé. Rien à dire.

Il est dix huit heures, Allo, oui, je voudrais réserver une chambre pour deux personnes, ce soir. Une voix de nez me répond qu'assurément bien sûr, à quel nom, s'il vous plaît. C'est entendu Monsieur.

Oh, dites-moi donc, jusqu'à quelle heure puis-je rentrer ?

Quand vous le désirez Monsieur, l'hôtel ne ferme jamais.

- Un dernier mot encore, c'est pour un couple avec un grand lit, n'est-ce pas ?...Quel est le prix de la chambre ?

- Bien sûr Monsieur…135 neurones, Monsieur.

- Merci, à ce soir.

Je courrai me changer. D'aventurier punk dont on devine l'odeur musquée à vingt pas, je me métamorphosais illico en jeune cadre aérodynamique, le torse moulé dans un blazer en velours veines tranchées, le pantalon d'alpaga aussi noir qu'un ongle, aux plis coupants comme une lame de rasoir, la chemise d'une blancheur de deuil et sans faux-cols pour recevoir une cravate new-yorkaise représentant un vol d'hirondelles sur un fond de ciel en dérangement.

J'attendrais. Je pousserais les heures jusqu'à ce merveilleux moment où, accoudé négligemment, je réclamerais ma chambre.

Nous avons dîné à la Brasserie Gare du Nord. Retrouver ce vieil ami qui revient de trois mois d'Inde, un tournage avec des éléphants et Jodorovsky. Qui revient usé, cassé, en mille pensées. Qui voudrait même, tellement la fêlure est longue, appeler un taxi qui le conduirait au prix du compteur, vers la sécurité, vers Laborde. Soit. Il ne veut pas jouer au fou, il veut tout juste être bordé, quelques temps indistincts.

L'addition fut réglée, les amitiés aussi, tendrement.

Puis nous voilà Porte de Gentilly. Le boulevard périphérique cercle l'Hôtel X comme une bague bruyante et fumante. J'ai mal au cou quand je tente d'estimer son nombre d'étages, la tête à moitié renversée. Quelques verdures sont plantées à ses murs. Le perron où nous grimpons est peint d'un vert lait menthe. Sur les portes de glace, une affiche est scotchée : les horaires des Folies Bergères.

D'ailleurs dans le hall, un groupe de Hollandais, vaguement âgé, lèvent en riant leurs jambes varicées. Les jupes légères se retroussent comme des babines sur ces cuisses épaisses en forme de molaires. Le French cancan est une danse de bouche.

En rappelant ma réservation de l'après-midi, je suis surpris de découvrir quatre vietnamiens, semble-t-il, derrière l'impressionnant guichet de Formica jaune. L'un d'eux cherche, puis me tend une clé retenue par un bloc de Rhodoïd aux armes de l'hôtel ainsi que l'addition qu'il m'invite courtoisement à régler immédiatement.

Chambre 130. 1er étage. Nous prenons tout de même l'un des deux ascenseurs à porte pince coupante. 1er étage, un interminable couloir troué de portes orange. Nous cherchons pas à pas camouflé dans la moquette sombrement verte à motifs indécis. 136, 134, nous y sommes. La clé miaule dans la serrure, nous entrons. Le néon sautille deux trois fois avant d'éclairer définitivement la chambre en Formica blanc, trois petits lits façon Blanche-Neige et les sept nains, la baignoire étroite, le chiotte sous le lavabo, les deux serviettes éponge et le minuscule savon d'usage. Sur une planche, la télé grisaille.

Ca y est ! Nous la tenons, la faille !

Comme il est quasiment impossible de joindre la réception avec l'étrange téléphone de la chambre, nous redescendons. Je rappelle gentiment que j'avais réservé une chambre pour deux personnes avec un grand lit unique. Après une série d'étonnements incontrôlés, l'un des hôteliers me tend une seconde clé. 315. 3e étage. Ascenseur, broum, couloir infini, sol vert chiasse, portes orange, 313, la clé dans la fente, hop, toi, moi, enfin seuls. On pouffe de rire. Ce coup-ci, il n'y a plus que deux lits, de la même taille. Pas de télé. Des serviettes en moins, forcément. Nous jetons nos habits comme des cracheurs de feu. Derrière le rideau en vinyle, on peut compter les voitures qui tournent sur le périphérique, comme les moutons. Nous sommes résolument nus dans un décor Jacques Borel constamment rafraîchi par un air conditionné aussi silencieux qu'une clé à molette dévalant les escaliers de la tour Eiffel.

Sautons quelques détails sensuels et retrouvons nous le lendemain 9 heures, lorsque le réveil sonne sans succès. Nous nous réveillons donc une heure et demie plus tard, les paupières comme des couvercles de tombes. Je suis assis dans la baignoire, les genoux collés au menton, transpercé par les milles aiguilles de la pomme d'arrosoir.

Nous sommes prêts. Nous jetons un dernier regard dans la pièce et hésitons lentement à chouraver un ersatz du Nouveau Testament traduit en français, anglais, allemand et posé là négligemment dans chaque piaule.

Nous allons, la bouche pâteuse vers les petits déjeunes que l'on espère fumants. Que nenni ! c'est fini ! A pu petit déjeuner-croissants-beurre-trempés-dans-café-crème !

- Je suis désolé, le service s'arrête à 10 heures…

Nous déglutissons cinq fois et filons, grognons, vers la réception. Plus nous nous approchons et plus une angoisse vicieuse tortille les muscles de mon bas-ventre. Glupss. Pas facile à cracher ce foutu morceau. Je me vois déjà bredouillant, confus, réclamer le remboursement de ma note. Comme si je ne faisais que ça, des réclamations. Ca y est, j'y suis. Tiens, il n'y a plus que deux vietnamiens. Et une jeune fille, derrière la caisse. Je me lance ; vous savez, j'ai entendu une publicité à la radio qui disait… etc… Ah mais oui. Attendez, je vais appeler M…

Le voilà M… Il est tout grand dans son complet blanc, ses sandales blanches, une longue mèche brune, des yeux pour aller avec la mer, 25 ans, adorable. On se présente. Bonjour. Comme il est encore plus timide que moi, au début il ne comprend pas que je suis en train de "réclamer". Il pense que l'on parle, comme ça, de la publicité, de l'hôtel, de la vie qui passe. Lorsque enfin, mes précisions sournoises aidant, tout s'éclaire pour lui, le voilà rougissant. Honteux, je baisse la tête. Il me tend un exemplaire photocopié où je dois consigner mes reproches. Nos deux rougeurs de joues réchauffent l'atmosphère. J'écris lentement mes revendications. Puis, lui rend le formulaire gribouillé. Il le range avec application et compte méthodiquement les 135 neurones dus.

Mon visage en point d'interrogation jovial ne cache pas ma surprise que je lui soumets. Ah, mais non, c'est normal. Je lui pose quelques questions. Non, vous êtes le premier à réclamer. Et puis vous savez, ici on travaille surtout avec les collectivités, nous avons peu de solitaires, alors… vous êtes le premier à être remboursé et sans doute le dernier. L'an passé, nous avions proposé un autre système. Les gens ne payaient pas d'avance et le matin, ils réglaient ce qu'ils estimaient devoir en rapport avec la chambre. Le prix officiel était affiché. Et bien presque tout le monde a versé la même somme, sauf quelques plaisantins qui ont laissé 10 euros.

Il nous appelle un taxi, nous salue et nous longeons bientôt le périf' embrumé.

Si jamais les hôtels I X récidivaient leur publicité, n'hésitez pas à passer une nuit d'amour à l'œil, cela existe, tout est vrai. Au fond de ma poche, je froisse encore, l'air pensif, mes 135 neurones justement mérités.

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