Mobile homme

J'ai perdu mon mobile. J'en suis ravi. Depuis longtemps je voulais répudier ce besoin crée par les faiseurs d'or.

Il y a-t-il vraiment urgence à me sonner pour savoir ce que fais-je et où-je?... Leur posè-je ce genre de questions ? C'est comme : qu'est-ce que tu deviens ? T'as qu'à vivre avec moi pour savoir ce que je deviens, Dugland ! Tu crois quand même pas que je vais t'emballer une bonne belle réponse dans deux ou trois mots charmants bien pesés !

Je l'ai perdu au Théâtre du Rond-point. Je l'imagine seulâbre, au sol, inutile, sonnant dans la nuit vide d'une salle où se jouait la vie il y a encore quelques heures, vestige d'une civilisation. Je l'imagine bien échoué sur la vieille moquette, sous un fauteuil d'orchestre. Surtout avec la sonnerie que je lui avait injectée. Je n'ai jamais réussi à faire attention aux multiples sons proposés par les puces. Je ne dois pas être programmé pour ça. On ne me sonne pas ! Combien de fois ne m'a-t-on pas appelé sans que j'entende ? Du coup, j'ai demandé à Poupée de m'enregistrer quelque chose... Ça ressemblait à cela, avec sa voix : Mon amour, mon amour ! Réveilles-toi ! Réponds ! Et à donf' ! Depuis, je ne ratais plus aucun appel. Partout où il y avait du public… c'était tordant : Mon amour ! Mon amour ! Dans le métro, dans un troquet, dans une file d'attente, etc... Mon amour, mon amour ! Réponds ! Sonnant dans un Théâtre éteint et vide. Ma chère Poupée, mon Amour.

Je sais exactement le moment où je l'ai quitté. Nous étions dans le Théâtre de J.M.Ribes à la soirée inaugurale de la revue RAVAGES. J.M.Ribes y mis en scène plusieurs débats qui avaient pour thème l'infantilisation, les aérant de musique, de cirque, de poésie. Bref alchimiste comme à l'accoutumée, qui d'un genre plutôt chiant (les débats) fit des pétillements de champagne. A la fin du premier acte, si je puis dire, mon pote Frédo qui y participait, vint dans la salle s'asseoir à mes côtés. Nous papotâmes, espiègles, riant sous cape. Nous étions heureux d'être là, ensemble. Nous sommes de vieux potes. Des débuts de Libé. Lui barbote toujours dans la vase journalistique. Alors nous nous voyons peu... Et c'est là qu'il est tombé de ma poche cet abruti de mobile. Plaf ! On a bien entendu tous les deux le plaf. On a vaguement exploré la moquette dans le noir, tâtonnant le sol. Et nous sommes repartis dans nos rires étouffés. Tu crois que j'aurais pensé au mobile ! Tout le monde y aurait pensé ! La logique même. Un tel truc qui tombe d'une poche, avec un tel impact, ce ne pouvait être que cela. Frédo non plus n'y avait pas pensé. 

Ouf ! Je ne suis pas tout à fait seul au monde !

Hormis le besoin crée, franchement, à qui peut bien servir cette comédie de la communication ? Exceptés certains métiers comme représentant, toubib, livreurs ou autres ou flic ou dealer ? Je n'y vois que des inconvénients. C'est cher, surtout pour le peu de réelle urgence. Un deuil ? Une naissance ? Un accident ? Pour combien de ruptures, suite à un sms surpris ? Combien de licenciements quand le patron sait exactement où vous vous trouvez ?... Un instrument de flicage de plus.

C'est cher, oui. Je n'ai jamais signé de pacte avec les bouffeurs de fric. J'utilisais des cartes, genre 10 neurones, 15 neurones. Et dans ce système, il y avait quelque chose qui m'enrageait particulièrement ! Tu achètes une heure de communication et tu dois l'utiliser dans un temps donné. Au-delà, s'il te reste 20 minutes, on te les sucre ! C'est un peu comme si tu achetais de la bouffe et qu'il fallait l'ingurgiter en tant de temps ? Sinon la brigade des Extrêmes Marchés venait récupérer les carottes et bidoches restantes ! Cela n'a pas l'air de vous contrarier ? Sans compter, les malappris, qu'ils vous coupent au cœur d'une conversation ! Les proxénètes de la com' ont encore de beaux siècles devant eux.

 Vous avez dit infantilisation ?

Le mobile est le Doudou moderne d'une vieille civilisation qui veut à tout prix paraitre haute technologie, donc jeune. Voyez dans la rue, dans le métro à quoi vous ressemblez, toutes ces solitudes accrochées à la volonté d'exister. Le doudou qui sécurise, thermomètre des relations, entre : on m'appelle beaucoup et personne ne m'appelle, que l'on colle à son oreille, à qui l'on chuchote, que l'on dispute, qui est toujours entre les mains pour combler les vacuités. A qui l'on parle fort, à qui l'on parle tendre, à qui l'on parle encore... Une petite photo par ci, une musique par là. 

Ils existent ! 

Ils existent dans la modernité tant ils ont peur d'être dépassés. 

Mon Doudou ! 

Un maître à dépenser. 

Une branlette de vieux. 

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