lundi, feuilleton n°3

Jamais je n'avais compris cette expression populaire et il fallait qu'Astrid fasse trembler mes six sens pour me retrouver ainsi dans les pommes, enfin, sur des pommes : des bleues, des jaunes. Fruits murs ou verts à la peau douce ou rosée, je voyageais dans ce terrain obscur du subconscient. J'ignore comment, mais ma balade ne faisait que commencer, à croire que la réalité devenait lointaine.

Après cette pluie de cidre, me voici dans une forêt de questions, un voyage curieux au cœur de points d'interrogation, inévitable lévitation qui m'attirait sans cesse vers l'attrait grandissant des points de suspension…

Vertiges de couleur psychédélique, je marchais, je volais, enfin j'allais de couloir en couloir, de porte en porte, sans rien à vendre et tout à découvrir, mais avec une obsession cependant, me sortir de cette impasse spatio-temporelle. Perdu dans mon inconscience, comme au sein d'une cuite au vin violet, je trouvais que le lieu avait des airs de mystère et des allures de labyrinthe.

D'ailleurs, depuis peu, je ne voyais que du bleu, aux spasmes d'orange très clairs. Vraiment curieux. Puis survint à ma droite une attaque de vert, moi qui sentais la soif venir, et des mauves lancinants. Enfin une porte et une question : qu'est-ce que l'existence ?

Pas de chance, de la philosophie, je n'allais jamais pouvoir guérir de ce contretemps, ouvrir les yeux et revoir ma douce. Non, emporté dans ce vent de folie, je ne voyais que des peaux de chagrin lumineuses, des étoiles diverses et des averses de gris aux rayures rosées. Tout était en mouvement, et j'étais le seul à l'arrêt. D'une seconde à l'autre, je m'attendais à voir le grand esprit, celui qui aspire nos consciences et définit nos vies, sans nous demander notre avis.

Sans réponse à cette première question, je fis demi-tour et rejoignis le pont. Une peur fidèle accompagnait tous mes pas et pour l'oublier, je pensai à un repas. Un gigot d'agneau aux morilles fraîches, une laitue de mer et des frites, pas d'excès, ce n'était pas le Jour de l'An. Mais je l'avais ma réponse, par le simple fait de chercher le fond de l'énigme, cette notion d'existence était enfouie dans ma notion de vie, et ma voie était cette petite voix qui avait faim, alors je retournai vers cette porte et, sûr de moi, je l'ouvris.

Me voilà, auprès d'un lac, un symbole de naissance. Ce lieu est si tranquille qu'il en devient magique. Perdu dans l'œil du monde, je cherchais à me réveiller, à entendre les cris des oiseaux.

Était-ce à cause de l'ouverture de mon appétit ?

Un miaulement sortait de l'ombre. Le passereau, petit oiseau-chat au plumage chatoyant se jouait de mes humeurs et m'attirait dans son piège. J'allais à la recherche de vie, donc de sons, prêt à mordre à l'hameçon. Toutefois, l'âme joueuse, mon for intérieur souriait. Je respirais l'envie de sortir de cette magnifique galerie, ce goût inné de liberté, sans doute.

Une chanson revenait de nulle part. L'oiseau de Jupiter prenait son essence et son vol dans ma raison. Le miroir aux traits bleus de cette masse d'eau inerte me soutenait dans cette nuit d'étincelles aux fluorescences rouges, vertes, jaunes. L'aigle aux couleurs d'absence me parlait, sans mauvais œil. Je l'accompagnais, et inventais des montagnes.

Des envies de pétrels et des tempêtes se levaient, le lac transformiste délivrait sa furie et des vagues océanes accompagnaient mes émotions. Mort, oublié, jamais je n'avais eu autant le sentiment de vivre au creux d'un rêve, mais j'en étais prisonnier et je recherchais en vain la douce colombe.

Le temps n'existait plus, j'étais en vacances. Ma conscience se heurtait aux murs de mon imaginaire et j'avançais en cadence, à l'écoute du moindre signe. Quelques pas de danse, l'oiseau rare peu bavard m'offrait sa délivrance oisive. Ce cygne me berçait et animait mes ampoules intérieures. Mais comment sortir d'ici ?

J'éprouvais le besoin de partager cette folie. Triste solitude, l'ennui de ne pouvoir communiquer, apprendre sans enseigner. J'allais m'asseoir sur un banc, mû par ce besoin éternel d'osmose, défini par ce mot : amour.

Cette pause ne fut pas longue, bien que les temps fussent confus dans cet espace de ténèbres ponctué de lumières éclatantes. Je devais sortir de ce mensonge sans fin et retrouver mes couleurs, les bruits de mon cœur, mes désirs d'envies. Tiens, une autre porte. Je l'avais prise pour une fenêtre, et je cherchais la question. Le temps est une notion intérieure ou extérieure à soi ?

Oh la là ! vraiment pas de bol. Comme je navigue sur le plan d'eau de mon arrière-cour, alors que je ne sais même plus qui je suis, si j'ai un passé, de l'avenir, voilà que l'on me pose une question des plus complexes, sans notion de base mathématique. Ce qui est mon cas. Mis à part les dimensions et les projections de droites qui agissent sur nos perceptions en dessin. Que dire ? Le temps, ne serait-ce pas l'horloge de l'humanité et des mondes parallèles ?

Temps atomique ou séquence de rotations des planètes, c'est une unité de mesure gageant d'un postulat : un début et qui nécessite une fin. Ce qui écarterait la notion d'infini. Cosmos, galaxies, planètes, ne sont que des météores, des étoiles que brûle le temps et qui entraînent des vœux, si l'on voyage dans leurs métaphores.

Seul, l'être ultime, le créateur de créatures, la première pensée est hors du temps et de l'espace. Elle nous accompagne partout. Dans un sourire, au croisement d'une envie, au creux des racines d'un arbre, sur les pétales d'une fleur. La vie n'est que pensées et, sans celles-ci, tout est vide.

— Tu cherches quelqu'un, quelque chose ?

D'abord je n'avais vu que l'oiseau-lyre et je restai sans voix. Comment croire que ce petit être, à califourchon sur cette légende monstre, n'était pas un colibri mais une fée.

— Tu t'appelles comment ?

— Guillaume.

— D'où viens-tu ?

Alors là, que dire à ce petit animal ? Que je viens de la Terre, une planète qui a un soleil et de l'oxygène et des désirs de dieux, et que j'aimerais savoir où je suis ?

— De pas très loin, d'un lac et de son pont.

— Je peux t'aider, tu sais ?

Non, je ne le savais pas. Mais connaissait-elle les clefs de l'univers, les règles élémentaires du temps et des temps ? Je l'ignorais.

— J'aimerais aller derrière cette porte-fenêtre.

Elle se frotta le menton, ses couleurs complémentaires changèrent d'intensité, ses colonnes de jaune de cadmium et de vert de chrome devinrent terre de sienne brûlé et laque pourpre, et l'effet fut saisissant.

— Si tu veux, je peux répondre à ta question.

— Tu m'ôterais une épine du pied.

Là, je la devinai songeuse. L'expression que je venais d'employer l'intriguait et elle semblait perdue dans ses pensées. Pouvait-elle, vraiment, me venir en aide ?

— Tu n'as pas d'épine et pas de pieds.

Perplexe… Pas de pieds ? Mais si, j'ai un corps et des idées, que voit-elle sinon ?

— Je t'ouvre la porte puisque les réponses aux questions sont au fond de toi et que tu dois encore apprendre…

La fée avait ses pouvoirs et sans savoir quel subterfuge elle avait utilisé, ma perception fut victime d'une explosion de lumière. Enchanté, je devais m'habituer à ce lieu artifice et apprécier ses délices.

Après tout, j'avais le temps, et mes factures d'électricité attendraient… avant d'être payées. Difficile d'expliquer cet univers : cinq poteaux, arbres aux troncs translucides et feuillages multicolores plongeaient leurs racines dans un lac de glace acide, des volutes arc-en-ciel fuyaient en tout sens.

Effet transparence et diffusion dans les sens, de bleus : turquoise, cyan, outremer et céruléen, transpercés de fumées orangées, jaune Océan et vert lumière. Des reflets pourpres, violets, circulaient dans les airs, aux côtés de blancs suggérés et d'ocres jaunes, d'ambres brûlés, d'alizarines cramoisies. Tout était en mouvement, sauf ce miroir qui me glaçait le sang. Où allais-je trouver une sortie ?

Je cherchais à revenir en arrière, or je pouvais constater simplement que le paysage quitté, celui traversé précédemment, avait fui, évaporé. Aussi sensible que l'impression des secondes sur le cadran d'une montre, je ne pouvais pas reculer, obligé d'aller de l'avant, sans repères et ne sachant pas rappeler la fée qui venait de m'offrir ce mirage.

Un rat dans une cage de laboratoire ; j'avais des envies de fuite, mais je sentais bien que le temps n'était rien. Une illusion. Seules mes cellules m'enfermaient dans la prison de l'obsession de vivre. Comme tous les humains, j'avais cette peur inerte en mon sein, de vieillir.

Je sais que l'éternité n'est pas une solution, que la nature cruelle nous oblige à nous bouffer les uns les autres, bêtes sauvages ou élevées à la chaîne. Le propos ne se trouvait pas là, là c'était un principe de chaîne alimentaire, rien de plus. Mais quelle beauté étrange que ce paysage tout en couleurs volatiles.

Pas un seul panneau de signalisation et ses souvenirs de femmes, de flammes, cette perte de connaissance. Je décidai d'avancer, sachant pertinemment que le recul ne m'avancerait à rien. Peu placide et nullement désireux de disparaître dans ce lac acide, je me projetai dans ces arbres.

Pour un peu, des ailes venaient de me pousser. La légende du Minotaure m'accompagnait, et j'aurais bien joué au fil d'Ariane, araignée d'un seul jour. Tisser ma toile et m'offrir un parachute, aller de couloir en couloir sans valise, et y trouver la paix.

Le silence n'était pas roi, une cacophonie peu ordinaire me suivait, une sorte de cocotte- minute de sons bizarres, des chansons de baladins et de contemporains, du classique, du jazz et pas de java. J'avais cette impression folle de voler de feuilles en feuilles, des rouges aux veines mandarine, celles qui se dessinent en automne.

Par moments, je trouvais l'endroit idyllique, romantique, si joli et quasi magique par l'évocation de toutes ses couleurs. Si ce lieu fût partage, il eût été mon Utopie, mais isolé entre rêve et réalité, qui pouvais-je inviter ?

Au lieu de cela, ces chênes étaient ma prison et j'avais peur d'y trouver ma tombe. Je devais me faire une raison, trouver de la logique à cette histoire, ne pas me plaindre de sentir mon cœur battre et recevoir ce florilège d'odeurs ensorcelantes.

Avais-je répondu à l'énigme ? Le temps vit en soi si on en a conscience. Mais avez-vous vu une montre à la patte d'une tortue ? Non, pourtant rien ne prouve qu'elle ne se trouve pas lente et qu'elle ignore le passage des minutes. Le temps, c'est ce cercle de particules qui tourne autour de l'univers et vous entraîne dans sa tourmente, années-lumière ou trou noir.

Ce sentiment pénible, mais si vrai, d'exister. D'être aussi puissant qu'une puce. Les quatre saisons sont bien plus que des ingrédients garnissant une pâte italienne, elles établissent des règles de circulation des airs sans droit de douane. L'unité absolue du temps n'a pas de lieu d'être, ici et dans les mondes parallèles, car au fond, dans le lointain, le temps n'a aucune importance puisqu'il est perpétuité et assassin…

Sortir d'ici et revoir un toit d'étoile. Les compter. Rester des heures la tête levée, absorbé par la curiosité de l'univers, immobile. Regarder en arrière, parcourir les milliards de kilomètres de notre passé commun en jetant un œil en l'air et découvrir la loi d'évolution. La vie est une lutte contre l'éternel recommencement, qu'est-ce que vivre ?

Ouvrir les yeux, se lever, déjeuner, s'activer, prendre un repas, rire, jouer, travailler, dîner, et enfin dormir. Attendre les lendemains et perdre ses forces, sa flamme. Les cernes, les rides, la vieillesse arrive, et on enfonce les clous ou brûle votre peau. Que vous soyez un numéro ou portant nom et prénom, vous n'êtes rien d'autre qu'un regard qui traverse le temps. Si simple et si beau…

J'étais dans une impasse, mes désirs s'amplifiaient, cruelle invitation à la lévitation qui eût pu sortir de ma volonté d'être vivant, mais qui me dérangeait par deux de ses aspects. Le premier : ce don n'était pas volontaire, et pire, la deuxième raison : l'action était totalement incontrôlée, ce qui offre son lot de stress et d'instants de panique absolue.

Je quittai les arbres à malices et m'offris le supplice d'un plongeon dans le lac. Pas plus de nuages que de nénuphars qui ne glissaient à la surface de ce miroir aux adieux, j'avais de la peine à croire que je gardais une conscience.

L'eau avait la transparence du béton, elle accueillait mon errance sans sourciller, pas une éclaboussure. Je marchai et allai plus loin, moi qui me croyais en fin de passage. Dommage que je n'aie pas eu de patins, je serais allé plus vite dans ma fuite en avant.

— Tu m'as appelé ?

Je n'en avais pas la moindre idée, avais-je parlé, crié, qui était cette voix ?

— Non.

— Tu es inquiet… pourtant, et je le répète, aucune tempête, pas de peur, toutes les réponses sont en ton cœur.

Miroir, folie, que se passait-il ?

Et ce refrain, ce désir d'île m'envoûtait. Que ce fantôme qui me connaît se montre, qu'il ose affronter la lumière de mon regard.

— Je suis là.

En effet, la fée toujours sur son oiseau perchée se tenait à mes pieds. Elle souriait et j'avais honte de ma conduite, de mon manque d'hospitalité.

— Je t'écoute…

Perdre ses repères, mourir ni de faim, ni de froid, être en sueur au fond de son malheur d'être un fruit unique. Je voulais quitter cet endroit pour respirer et m'offrir un café. Je pensais à Agnès abandonnée dans sa classe, otage de la bêtise humaine. Je pensais aux flammes et au destin. Drôles d'histoires que ces rencontres à répétition, comme si la vie était une partition écrite, dont le seul problème est de connaître le nom de celui qui tire les ficelles.

— Tu divagues ?

Et, vous n'allez pas me croire, je vis un mur de vague qui ôtait toutes raisons aux murmures de mes lamentations. J'avais de la peine, je me sentais idiot, faible, humilié…

— Ne pleure pas…

Pourquoi, si mon corps saigne, ne pourrais-je pas me couvrir de larmes ? La honte ?

— Moi aussi, je suis sensible, bien que née fée. J'ai des pouvoirs, et aussi le cri des violoncelles.

Une tourterelle ou une tour de Pise, offrez-moi un abri, un bout de terre que je puisse pisser dessus. Devant moi, la mer m'enivrait, ses côtes agitées glissaient ses messages turquoises ou émeraudes, j'avais des bleus à l'âme et la petite fée pleurait.

— Pourquoi pleures-tu ?

— À cause de tes souffrances, tu n'as pas conscience du mal que tu me fais.

À croire que nous étions en plein concours d'écorchés vifs, je m'excusai et la mer se calma. Petit à petit, les vagues perdaient de l'amplitude et le paysage retrouvait son calme. J'avais des envies de nuit et de lune ronde, comme certains ont des humeurs…

— Tu es bien curieux, mais je vais te répondre.

Comment pouvait-elle savoir ce que je pense, était-elle branchée sur ma fréquence ?

— Dix-sept !

— Quoi ?

— Idiot, visite !

— En combien de temps ?

Je croyais qu'elle allait s'éclipser, ne pas répondre.

— Le temps n'a pas d'unité, et aucune utilité. Regarde autour de toi, vois-tu des raisons de comptabiliser ?

À présent aucune, je m'étais égaré dans un conduit d'éternité et, le pire, je voulais en sortir, retrouver mes chaussettes sales, mon robinet saboté et mon univers de dessin. En pleine "auto conversation", ce monologue intérieur avait oublié ma compagne sur son cheval aux ailes dorées. La petite fée volait et portait son attention sur moi.

— Es-tu vivant ou mort ?

Comment pourrais-je le savoir ?

Jamais, je ne m'étais senti aussi vivant que dans les bras d'une femme, quand le désir vous sourit et que le temps s'absente, dans une douceur de soie ou de coton. Vivant, je respirais, non ?

— Tu n'as pas de corps, je te l'ai déjà dit.

Pas de corps, pas de cœur, je jouais à qui perd gagne. J'ignore qui je suis et si ce monde que je visite est un cachot, une fosse aux oubliettes ou un cauchemar récurrent. Je pense, donc j'essuie les plâtres…

— Euh! tu n'aurais pas une autre question ?

— Quel genre ?

— Je ne sais pas, deviner ton prénom ?

Qu'avais-je émis ?

L'hypothèse que, pour exister, il faille avoir une particule et pas des mandibules. Je mettais ma petite fée, celle qui me sauvait de mes peurs de solitudes, dans l'embarras. Je la vis faire trois tours sur elle-même et, souriante, presque aimante, je l'entendis dire :

— Puisque tu es si malin, donne-moi en un de prénom : pour toi ce sera mon nom.

Pas bête l'allumette, elle jouait et je ne devais pas l'agacer. J'observai sa silhouette et décidai de l'appeler :

— Tournesol.

Inutile de lui dire que sa présence était un soleil et qu'elle illuminait ma vie de maudit. Perdu dans mon égocentrisme, je n'avais même pas envisagé mon intérêt d'être, de parler, et de joindre l'utile à l'agréable, en combattant l'ennui. Voire de reprendre pied, de regagner la surface et de l'importance, il suffit de plaire à quelqu'un pour posséder ce sentiment, unique, d'exister.

— Oh joli ! Ce nom me plaît. Désormais je suis Tournesol, pour l'éternité !

Vivant, mon esprit se souvenait du passé à présent. Ce jour où je reçus mes premiers pastels, ces pâtes molles aux tons pâles, une feuille blanche et l'imaginaire qui entre en action. Qu'avais-je dessiné ?

Mon vélocipède et un mur de fleurs près du cimetière. Maintenant, je me rappelle de tous ces instants de vie, anodins pour l'extérieur : une phrase, un mot, le regard fuyant. La perception de soi vis-à-vis des autres est souvent mauvaise. D'ailleurs, il est probable qu'il soit impossible de se faire comprendre des entités transversales, de ceux qui traversent votre vie, en parallèle ou en perpendiculaire. Pourquoi ?

Chacun préserve le gazon de son jardin secret, désire montrer les fleurs et cacher l'engrais.

Tournesol semblait heureuse de posséder une identité sonore, elle me suivait d'un sourire riche en complicité. Une amitié, peu ordinaire, naissait puisque j'étais incapable de savoir si j'étais vivant où mort. Si je réfléchissais un moment ? J'ai une conscience, puisque je raconte et que je cherchais à savoir où je me trouvais.

Cependant, et cette remarque me contrariait, je n'ai plus de notion de temps, et aucun besoin primaire. Pas de pipi ou de popo, rien. Ce qui m'invitait à croire que j'étais mort. Pourtant, sans corps, j'avais la perception, des réactions, des humeurs, une sorte d'entité lumière qui se déplaçait à la vitesse de ses idées. Génial diront certains, un super héros. Sauf que des problèmes innés, nés de cette situation actuelle se créaient. Lesquels ?

Aucun contrôle de mon milieu naturel, tout se transformait de manière irréelle. Le mot sacré est lâché : réalité. Est-ce l'image que l'on perçoit de son corps ?

— Je t'arrête tout de suite, ne cherche pas à comprendre et vis l'instant.

Facile à dire, petite fée, mais j'ai des projets, moi, de l'avenir, des dessins à créer et des desseins pour ma famille.

— Lesquels ?

— Eh ben, en créer une, tiens ! Je tire ma femme de cette odieuse prise d'otage et nous aurons des enfants.

— C'est si facile que cela à faire ?

— Pour un homme, oui, pour la femme neuf mois de transformation et une délivrance douloureuse.

Cette conclusion ne plaisait pas à Tournesol, je la vis disparaître sur son fier destrier. Où partait-elle ?

Était-elle la seule dans cet espace-temps si particulier ?

Non, je pensais qu'une solitude éternelle devait être pire que de mourir, condamné à la jeunesse éternelle, l'horreur. Moi, je pensais au balconnet d'Astrid. C'était encore et toujours lui qui m'avait fait perdre la tête. Cette femme possédait une poitrine maléfique qui m'obsédait par ses mouvements tranquilles. Un trouble obsessionnel normal chez les garçons, paraît-il ?

Surtout je n'irais pas faire de la mauvaise psychanalyse et analyser ce phénomène de manière tri-perceptionnelle, l'enfant, le père et la mère. Et son complexe : celui de se baigner…

Difficile de ne pas devenir con quand on n'a même pas un miroir pour se parler, la vie devient un vase clos et, de loin, je préfère l'enclos des animaux : vache, chèvre, et dromadaire. Au moins, eux, ils discutent de la pluie et du beau temps.

Difficile de croire justement, que le temps influe autant sur notre humeur, nos nerfs sont paisibles ou agités les jours de rage où la misère crève le ciel à coups de boules. Un oncle me racontait, quand j'étais petit, que des dieux jouaient aux boules les jours d'orage, et je l'ai aperçue cette boule de feu qui scalpait ma grand-mère. Ses cheveux gris brûlaient et moi je me cachais derrière les manteaux ruisselants de gouttes d'eau. Ça tonnait et m'étonnait que ces adultes du ciel ne prennent pas la peine d'isoler leur terrain de jeu. La terre n'est pas virtuelle, que je sache ?

— Tu délires, Guillaume. Tu n'es pas capable de savoir si ton ego est mort ou vivant, et tu juges une ancre de la nature.

— C'est-à-dire ?

Elle était furieuse j'aurais dû l'appeler Annabelle, mais je me taisais…

— Tu as une vie et des envies, laisse les problèmes domestiques aux adultes, aux gardiens de la circulation.

— De la circulation ?

— Oui, la vie est une vulgaire circulation d'énergie et celle-ci n'est pas venue toute seule. Il a fallu la penser et croire en ses songes, si forts, qu'ils sont devenus des mensonges, ceux que vous appelez : Réalité.

— Tu es sûre ?

Alors là, je venais de couper un arbre de certitude. Elle était sciée.

— Il a fallu que vous les inventiez ces mots, sûr et sécurité, crois-tu que quelqu'un contrôle le hasard ?

D'essence timide, je comprenais bien ce que Tournesol évoquait, mais en était-il de même pour tout le monde ?

Là encore, n'ayant aucune réponse, je devins pierre tombale et attendis. Ce qui en soi est pratique ici, puisque aucune piqûre de rappel de l'écoulement planétaire n'était visible. Je n'avais qu'à attendre…

Disparu l'oiseau-lyre et sa fée, je restais dans ce point d'interrogation. Le hasard ?

Ce jeu de dé, il paraît qu'il suffit de placer une surface magnétique, une petite chape de plomb, sur une face pour faire des suites de six, mais quand l'on veut un un, ou un trois…

La terre a ses pôles magnétiques, se pourrait-il que nous soyons juste un dé, sous contrôle ?

— Tu raisonnes en homme, et ces pensées résonnent en moi.

Elle était revenue et je compris que rien ne lui échappait : elle était ma pluie et arrosait mon champ d'ignorance, cherchant sans savoir à éliminer mes mauvaises graines.

— Raconte…

Je m'attendais à une attaque de mots et ce fut une émotion indigo, ne me croyez pas fou. Mon horizon prit cette teinte, entre le bleu et le violet, et une droite d'un turquoise indicible éveilla ma curiosité. J'ignorais où se trouvaient le haut et le bas, mais les mouvements, l'agitation primaire du décor, venaient de la partie dite basse. Et des accords confus sonnèrent : cornemuses, guitares et contrebasse, une touche aiguë de piano… j'avais la berlue. La droite se décomposait en suivant les notes, et des formes aux allures rondes et rouges pourpres prenaient vie en pointillés et se regroupaient en tirets.

Une sorte de crabe araignée au regard glauque me fixait et j'étais loin de la touche finale. Je tremblais. Une onde secoua le tableau. Le fond immuable conservait sa couleur et deux traits épais, marron et cyan, naissaient devant mon regard troublé. Des roues, un engrenage émouvant qui bougeait et formait une ligne vague qui ondulait et ordonnait mon mal de mer. Au-dessus, des reflets fantômes mauve confus…

Tous mes sens étaient en éveil. Je n'avais jamais été père, mais voilà que j'assistais à une naissance de couleur émotion. Comment retranscrire, odeurs, tons, douleurs et son s?

Emporté dans un tourbillon de pensées, la petite fée me livrait son message. Je comprenais que tout est illusion, le ciel et l'eau, la terre et l'arbre, l'ours et le lapin. Je comprenais que la vie est un voyage qui ne nécessite aucun mérite et que les humains sont des adeptes de la complication. Pourquoi ne pas pleurer quand le vent caresse votre visage ?

La vie est un cadeau étrange et inutile, aussi incroyable que cela puisse paraître. Un jour l'ennui immobile du grand éclat blanc jaillit, il inventa son contraire : le noir. Noir et blanc complémentaires, fruits de lumières et de pigments, ses couleurs se décomposèrent et créèrent les spectres que l'on connaît : Rouge orangé, vert, bleu violet pour l'un et rouge, jaune, bleu, pour l'autre. Naissance du cœur lumière et du cœur matière, l'illusion et la réalité, le noir et le blanc.

Je posai une question :

— Tes invités, les dix-sept… Ils étaient humains ?

Un nuage d'orangé éclaira sa pupille, Tournesol resplendissait sans soleil et sans horizon…

— Bien sûr que non !

Ma curiosité s'installait. Qui étaient ceux qui avaient connu ce passage ?

Je devais savoir leur nom, adresse, numéro de téléphone et s'ils possédaient une carte de séjour…

— Tu es le deuxième humain et le premier homme.

Une femme avait franchi ce cap et défriché le chemin de la connaissance source. Qui était-elle ?

La fée me glissa une réponse :

— À l'époque de sa visite, je ne lui ai pas demandé son nom. Ce système de reconnaissance d'un individu m'était jusqu'alors inconnu.

La petite Tournesol semblait perplexe.

— J'apprends au fur et à mesure le futur, pour moi aussi le temps s'écoule, je suis semblable à tout le monde.

Une larme délicate et translucide coulait sur sa joue.

Derrière elle, un élan de curiosité m'aspirait. La métamorphose devenait de plus en plus spectaculaire, plus impressionnante que le déploiement de l'aube au large et ses effervescences ocres jaunes, turquoises.

Tout autour de moi devenait trouble et troublant, plus de teinte marron mais des effets de poussières de lumières bleues, mauves et grises, accéléraient mes pulsations. Du fond intermédiaire, il ne restait que deux carrés excentrés et un ciel. Le reste était des formes en folies et éclats d'émeraudes ou de rubis. Le bleu outremer semblait feindre l'horizon, et la tempête de couleur agissait sur mon âme. Chaleur et froid se succédaient. Une profusion de sentiments arrivait de ce puits intarissable et me rendait presque raisonnable.

Chapitre 3

Quand je sortais de ce songe incertain, je n'étais pas indemne. J'avais perdu mes certitudes, arrogantes, d'être humain : celle de se placer au-dessus des autres animaux de la terre. Si quinze autres personnes étaient passées ici, dans cette voie sans issue, ce ne pouvait être que des bêtes ou des Martiens ?

J'avais vu un reportage sur l'existence de l'eau sur Mars. Dans l'état de mes connaissances actuelles, c'est un élément essentiel de toute vie. Enfin, c'est ce que je croyais !

Dans ce conduit hors du temps, j'apprenais que je n'avais pas de besoin alimentaire, élémentaire mon cher Buffone…

Mais depuis combien de temps suis-je perdu dans ce no man's land ?

Je n'avais ni montre, ni calculatrice. Encore moins d'ordinateur, et je me trouvais dans l'état de ceux qui ont pour gourmandise les paradis artificiels, dont la mission sous acide devient impossible, évaluer les unités temporelles : une seconde passe à la vitesse d'un quart d’heure et une journée ressemble au supplice d'une fuite d'eau.

Désorienté et désappointé, je ne pouvais même pas pointer au chômage et reprendre un peu les couleurs de la civilité et ses règles de société. Non, rien. Je ne pouvais exister que par les souvenirs et ses délires d'enfance.

Mon premier bain, ce devait être en été, et peu au courant des phénomènes de marée. Je nageais sauce Guillaume. Les mains au fond grattant le sable, la vase, et j'avançais. Aussi fier qu'un cheval en rut, je m'amusais. Mes parents étaient lointains, comme d'habitude.

Serein, je continuais mes découvertes et m'éloignais de quelques mètres. Quand soudain, plus de fond, et loin de fondre en larmes, je bougeais pieds et mains. Miracle, ce n'était ni un crawl, ni une brasse, mais la nage petit chien, pour un peu j'en aurais aboyé de plaisir…

Je m'évadai de ce flou artistique en suivant les coursives de mon passé. L'illusion d'exister devenait réelle et je m'y abandonnai. Pêché de jeunesse, offense de justice, tout y passait, ainsi j'évitais la crise de nerf et les paroles en l'air. Je me souviens de ses courses folles en vélo, mon tas de ferraille avait des vitesses et je me prenais pour un champion, sur les routes de mes turbulences.

Combien de fois avais-je levé les bras ?

Pire que si j'avais gagné la grande boucle…

Peu modeste, j'aimais dépasser les autres, montrer ma puissance. Or, souvent le gazon à eu raison de moi et de mes excès de motivation. Moins violent cependant que les répétitions de perte de contrôle, et le dos sur le bitume qui déchire votre peau, blessant votre amour propre. Combien de chutes au total ?

Je cherchais un passage, une piste d'atterrissage dans ma vie et je devais contenir des envies de vieillesse. La fée, une nouvelle fois, avait pris la tangente et je devais trouver des ressources en vase clos. Je voulais avancer alors j'avançais.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, mes pensées volaient et je devais en convenir, l'univers avait des vrais airs de labyrinthe. Pas un classique, noir et gris poussière, non. Celui-là avait un arrière goût d'années soixante et des ballades de coccinelles. J'y évoluais sans souffrance, sans défiance et sans orientation. Où était le sud, le nord ?

Aucun soleil, un désastre qui me laissait songeur et désappointé. J'avais perdu mes points de repère et je naviguais dans le brouillard, sans l'aide électronique d'un G.P.S.. J'allais de couloirs en couloirs à la recherche de questions et je ne pouvais pas retenir les leçons de mes lectures d'enfant, le petit Poucet s'était égaré dans ma mémoire.

L'horreur éternelle. Je n'arrivais pas à éteindre ma parole interne, mes pensées revenaient sans cesse, affligeantes de fatigue. Insomnie permanente qui promenait sa démence dans mes entrailles, ou si j'ose le dire, mes viscères.

Une balade en errance sans projet, le boulet de la conscience en éveil. J'avançais, vite, vitesse supersonique, pouvoir unique et stagnation au carrefour de mes points d'interrogations. Plus je voulais m'éteindre, me mettre à l'arrêt, trouver une aire de repos, moins je conservais ma patience.

Au final, une certaine violence ôtait ses chaînes de pudeur et sortait de l'ombre. J'avais oublié mon fond de nature, celui de mes gènes. L'instinct de conservation et la négation de la mort. Triste conversation souterraine, qui prenait son essence dans mes veines. La solitude est vraiment vilaine qu'elle soit volontaire ou provoquée par un système, un homme sans son contraire est un corps mort. Aussi vrai que le vert et le rouge sont complémentaires. Face à moi un œil de puma s'ouvrait…

Inutile de dire que la peur du cauchemar récurrent revenait. Avez-vous déjà imaginé pénétrer une tête de guépard ?

Toute raison gardée, ce n'était qu'un gros chat, pas une panthère célibataire et je profitais d'un léger éclair de génie. Mort ou vivant ?

Si je suis le premier, je ne risque plus rien. Rien d'autre que l'errance éternelle aux confins des ténèbres. Ce qui, en soi, ne pouvait être pire que ma situation actuelle.

Seconde solution, vivant, je risquais la mort et donc la fin de mon calvaire. J'avoue maintenant que je sentais ce risque limité, un ange devait me protéger. Je sentais son aura qui éloignait mes doutes. Alors j'avançais vers cette lueur dominante l'esprit ouvert, presque libre et sûr.

Un champ de lumière vert et bleu s'alignait devant moi, barreau d'une prison imaginaire. J'avais une peur électrique de ce qui se trouvait derrière. Pourtant, je devais savoir et ma curiosité était plus forte que mon fond d'angoisse. Que risquais-je, une hallucination ?

Il faut toujours se méfier des apparences tranquilles, derrière peut se cacher l'enfer. Ainsi sont faits les faux-semblants, j'avançais…

Je pensais au mystère Océan et ses ressources insoupçonnables, que je dessinais : calmars géants, méduses translucides aux tentacules folles et dangereuses. Les nuits sous-marines sont étranges et lumineuses. Je souriais en pensant aux artifices phosphorescents de ses gaz qui se projettent en spectacle.

Les harpons des crinières de lion, spécialement urticants ne m'effrayaient plus, pas plus que ces lignes vertes qui s'agitaient dans ce bleu et devenaient magnifiques, leur mariage créant des étincelles vermillon. Ce bijou d'un rouge magique naissait devant moi, il illuminait ma conscience, et tout devenait clair. Je devais aller chercher le centre du diamant, ce carré qui m'invitait dans son œil.

Avant de devenir solide, la vie était un voyage de mots et de couleurs florissantes. Plus l'on va vers le ventre de l'univers, moins il existe de lumière. Ainsi par contraste et contradiction, chaque éclair de couleur devient une hallucination permanente, pour celui qui la perçoit.

La pensée créatrice avait dû croire ce qu'elle pouvait voir et ainsi était née la vie.

Moi, dans ce cas présent, je devais oublier mon identité de perception et redevenir nourrisson. Avide de découverte, j'avais des envies de crèche et de compagne. Ce besoin de revoir le paréo d'Agnès, son front et ses colères. Me fondre d'amour et me glisser dans ses draps, volutes évanescentes de joie et d'équilibre.

Les grilles accaparaient tous mes sens, cette prison que j'imaginais sans gardien me vidait. Depuis le début, je cherchais des portes, des fenêtres, une ouverture pour une éventuelle sortie vers mon train train de vie. Retrouver mes encres de Chine et les traits ensorcelants du dessin. En quelque sorte, je rêvais de retrouver le cocon de mes habitudes.

Petit cocon deviendra papillon et prendra son envol d'un jour, écrasé par le défi du temps. L’œil cachait sa forêt de sang, je me retrouvais en son cœur et j'écoutais ses battements. Le signe que l'âme respire et donc par déduction : la certitude d'exister.

Loin de m'enfoncer dans cette solitude, je nageais dans des seaux de globules blancs, des bancs et des bancs, une mère…

— Tu as trouvé ta vérité, et elle enlève tout tes maux, non ?

Terrible coïncidence et effacement du silence. Pour une fois, je me sentais bien dans ce bain, dans ma peau. La petite fée resplendissait, aussi belle et sensible qu'un rayon de soleil. Je l'entendais, elle remplissait mes artères de joie de vivre. J'avais chaud.

— Attention petit homme, l'orange parfois s'avère amère!

Agaçant l'animal, elle avait toujours raison et je me sentais perdu dans ce nuage bleu. Tout l'alentour se transformait et le fruit, que naguère on distribuait à Noël, disparaissait sans trace, ne laissant autour de mon entité que le liquide de notre terre. Ce dernier ôtait en moi toute trace de douleur, en fonçant sa teinte outremer.

La vanité est une bien mauvaise habitude, au creux de cette majesté envoûtante, cette attitude, soyez en certains, rendrait fou. La camisole isole et sans came je continuais à dériver dans ce monde de connaissance où pas une célébrité ne circulait. Tournesol se montrait toujours servile et aimable, elle accompagnait mon destin, de peur que je ne marche dans la fosse à purin et que de ma personne, il ne reste plus rien…

Le bleu devint indigo, des murs, enfin du solide. J'avoue que l'idée même de revoir, ne serait-ce qu'un instant, un repère spatial animait mon esprit et le remplissait de joie. Le fond d'une pièce, était-ce la fin de mes vagues à l'âme ?

Suspendu dans les airs, en lévitation, un bois de traverse bleu clair. Curieux. Puis naissance simultanée de deux entités lumières, vert cyan et rose peau, aux éclats complémentaires qui semblaient créer un oeuf qui me transperçait. Une voix sortit d'outre-tombe :

— Ne tremble pas, ce n'est pas une révélation.

Je ne croyais pas à l'anthropomorphisme. Mais là, je restais coi, glacé et je n'avais aucun miroir à porté de mains. Et par conséquent, je n'avais plus connaissance de mes propres contours, avais-je encore une image ?

Et si oui, est-ce que ce monstre de courant magnétique et d'une beauté maléfique me copiait ?

Ignorant et agnostique, je tentais de ne pas ressembler à une feuille morte, peu curieux de me voir réfléchir sur cette paroi devinée.

— Avance, n'aie pas peur !

Facile à dire, donner des ordres. Je me sentais un peu comme un fantassin partant à l'assaut, or aucune substance secrète ne vidait mon corps de ses sensations. Désarmé, j'allais en pantin vers le filet que l'on me tendait, espérant seulement, et un brin veule, que ce ne soit pas un piège.

J'étais vert et la poisse englobait mon âme de tout son poids. Plus à l'aise face à une fée que face à des hologrammes je perdais des kilos et des certitudes. Petit, petit, j'étais menu, simplement prêt à être dévoré tout cru.

Au tapis, je ne voulais pas jouer. Par conséquent j'avançais, de peur que l'on me mette de force, à genoux…

Me voilà dans un verger entouré de murs et les murmures d'avant-guerre s'absentaient. Des poires, des raisins émeraudes, des cerisiers, un prunier et ses fruits pourpres se défendaient du vent. Enfin, je retrouvais des bases de la planète terre, et si mon voyage était hors du temps, ce qui quelque part était désespérant, je pouvais sentir l'odeur des prés et du gazon foulé. Oublié les menaces, oublié cette symphonie de folie, je marchais sur les traces de ma vie.

J'aurais voulu voir une taupe et sentir la patte d'un chat de gouttière. Mais, une fois de plus, je devais remarquer que j'étais enfermé dans un monde d'hypothèses inconnues. Pas l'ombre de l'esquisse d'une aile d'oiseau, pas de merles, de corbeaux, rien. Et pire, le ciel avait cet air d'absence, alors je sombrais dans le vide absolu. Le néant.

Que dire du néant ?

Rien !

Pourtant, je l'ai entrevu…

— Maintenant, tu sais !

Bien sûr que je percevais le message profond, celui des racines du mystère. Tout est histoire de contraires, et ce sujet tient ses promesses, celles de nous faire réfléchir. La mort est un sommeil profond, un transfert de données, et un jour tu renais. Pourquoi ?

Puisque la vie est éternelle, un besoin sans faille d'énergie sans morale, où se trouvait la frontière entre le bien et le mal ?

— Pas ici !

Je n'avais rien demandé, mais j'avais ce cri blessant de celui qui regrette les coups bas et les coups de couteau : viols et violences. Parfois, je me disais que certains crétins ne méritent pas d'exister, tellement ils sont inconscients que chaque jour est une chance, eux qui ne pensent qu'aux finances. Destructeurs de matière, ils profanent pensées et cimetières, ignorant l'âme des fleurs…

La frontière du réel, celle qui sépare de ces deux courants contraires n'existe pas. Courants chauds et froids circulent dans le même tube, l'un en dessous de l'autre, et parfois à contresens. Jamais ils ne s'arrêtent ou se bousculent, car au final et une fois de plus, ils sont complémentaires, l'un éclaire l'obscure lumière de l'autre, et au final ce que je crois : la matière grise n'existe pas !

L'énergie est le moteur de toute vie, même de l'audace technologique, celle de nos robots de demain. Si l'intelligence existe, elle est artificielle !

Pourquoi ?

Ces tas de ferrailles sont dénués de vice et de morale. Ces conditions sont certifiées sur le papier. Si un être suprême existe, il devait s'ennuyer enfermé dans son halo d'éternité. Alors il a eu sa plus belle idée, celle de l'excellence. Celle de créer la conscience, et les humains se croyant malins inventèrent la science. Le début de la fin, si on en conserve le préfixe…

L'ego a pris son essence, et l'homme voit son reflet quand il voyage en face d'une glace. Reflet d'apparence, de suffisance, préservé par une excroissance de barrière sociale, profusion de regard qui accroît, je crois, l'amour-propre. Naissance de l'anthropomorphisme et de ses déviances, oiseaux de fer qui brûlent, délivrance d'enfer, souffrance et référence utopique : le paradis.

Si ce dernier existe vraiment, croyez-vous que c'est en tuant que l'on gagne son billet, son droit de visite ?

Je l'ignore.

L'être ne sait pas, s'il est une marionnette, dont je ne sais qui tire sur les fils. Dieu non plus !

— En es-tu sûr ?

— Certain !

Imaginez que l'on puisse remonter le temps, que nos vaisseaux voyagent plus vite que la lumière et que l'on trouve la première pierre, cette poussière visible aux confins de l'univers. Imaginez que l'on trouve la clef de l'énigme qui a mi-bas, notre père ou notre mère ?

 Imaginez que des solutions existent à ces questions, aussi futiles qu'inutiles, car elles n'aident en rien à la qualité de vie au présent. Vous pleurez ?

Non, votre soif de curiosité serait un souvenir et la réponse en créerait une autre de manière symptomatique ou par réflexion systématique. Dieu est notre père, oui !

Pourquoi pas ?

Alors qui a créé Dieu ?

Les questions sont infinies car nous venons tous d'un ventre ou d'un oeuf…

Seule la peur de la mort est, au final, une raison valable de chercher son salut dans le cœur de la religion ou des sectes. Puisque la peur est à l'évidence la conservation de notre instinct animal. C'est inscrit !

Où cela ?

Dans nos gènes.

La partition de notre patrimoine cellulaire nous montre que nous sommes prisonniers de la vie, guère de nos envies et de nos caprices de derniers-nés.

Nous ne sommes que de vulgaires pigeons à qui certains donnent sans complexe des coups de pieds, car ils ont le tort de trop baiser.

La nature est notre punition, la terre notre galère, et c'est certainement le plus beau cadeau que l'on m'ait fait…

Un son de corne de muse me sortit de mon évanescence brumeuse. Cette suite de notes sans logique me remplissait de gaieté et soudain, je me sentis bien. J'avais l'envie fabuleuse de découvrir mon environnement, devenir un moment le Colomb de l'anti-matière et je respirais la joie.

Les conquêtes, aujourd'hui, sont difficiles. La terre est un jardin cultivé de partout et les bibliothèques croulent sous les livres. J'avais ce vent de liberté qui me nourrissait de son charme et un désir épuré d'éviter les drames. Ma balade devait me sortir du vide obscur de l'ennui et n'ayant aucune recette pour vaincre la monotonie, je me laissais guider par la douceur des harmonies.

Nul besoin de scaphandre dans ce lieu pour fendre les parois, et naviguer dans les délices de ces pièces éphémères. L'univers est fabuleux, il suffit de voir une fois dans sa vie une photographie du cosmos et les délires du télescope Hubble. Ce dernier est doué, l'espace est son terrain de jeu et la pellicule marque mon esprit. Ainsi pas étonnant que ma mémoire emprunte cette voie de traverse pour expliquer ce que je ressentais face aux paysages qui naissaient…

Les couleurs possèdent ce potentiel de transfert d'émotion, seuls quelques troublions font mine de ne pas le savoir. Nos artères sont vives sous les attaques de rouge, d'orange ou de jaune, sereines en présence de champs de verdure et violentes dans le noir. Faut-il le croire ?

Que sais-je ?

Moi, je venais d'atteindre une source merveilleuse, une nébuleuse. Des nuages éclairs se promenaient devant mes yeux. Des personnages hauts en couleur se dénudaient sans complexe. Nuances et flammes vert absinthe, nez turquoise et poussières d'émeraudes, tout tournait et rodait autour de moi. Emporté dans un tourbillon de lumière, j'avais cet écrin autour du cou et je priais pour qu'il ne fuie pas…

Je vivais l'instant comme un réflexe de présent, un cadeau au goût réfléchissant. Ne calculez pas !

Sa valeur est infinie, puisqu'elle appartient au domaine du rêve.

J'inventais des étoiles aux contours roses, et le plus beau, c'est qu'elles s'invitaient dans mon songe et me tournaient la tête. Des formes se levaient, chiens de terriers ou gardiens de secrets. La nuit avait son charme et sa voix ensorcelait mes lueurs d'esprit. Tranquillement installé dans ses mouvements de l'espace, j'y trouvais ma place de voyeur.

Rien de solide dans ce jeu qui m'enchante, juste des associations de volumes de fumées et des créations d'individualités. Sur un semblant de terre de sienne se tenait un Saint-Bernard ou un épagneul breton. Une falaise en granit rose contrariait les turquoises, et dessous se reposait un sorcier, peu vilain. Des nuées de météorites donnaient une harmonie grandiose à cette folie artifice, et j'écoutais les voix d'enfants sages.

Au contact de cette fluorescence, je retrouvais la douceur inconsciente du bain de l'enfance et je visitais ce terrain imaginaire, sans planche de merisier. Soulagé de revoir des dauphins, sans blessure. Peu avare de côtes assassines, j'en avais trop vu souffrir, sujets de ces documentaires, évasion.

Là je les voyais en chair et en os, sans phare illusion, je nageais dans leurs sillages et je plongeais pour jouer à avaler des milles et des marées de plancton. Égaré dans ce charme évanescent, les nuages devenaient notre bassin et nos yeux pétillaient de malice, champagne. Nous buvions notre chance de vivre, à chaque mouvement, toute une aventure.

J'aurais pu y vivre une éternité tant leur demeure est compagnie, mais j'avais encore ce chemin à finir, cette trace d'humain à rechercher. Une obsession. Laissant ces lendemains s'évanouir, je replongeais dans mes projets, ceux de reprendre mon cours d'eau, ma vie.

J'ignore pourquoi j'avais cette nécessité de me retrouver ?

Une question d'habitude, un vice caché, une peur de l'aventure, un besoin de routine, que sais-je ?

Disons que nous mettons tous un temps certain à s'habituer à notre reflet aux multiples changements, et quand soudain vous vous acceptez, tout s'efface…

Et je désirais fuir cette menace. Nostalgique de mes tartines beurrées, j'avais faim de vie et j'aurais tout donner, moi qui ne possédais plus rien…

Dauphins et marsouins s'éloignaient, une bande d'amis qui rigolent et oublient votre présence, un ou deux sauts et ils tiraient leur révérence. Asphyxié par cette nébuleuse de solitude, je voulais comprendre ce qui n'allait pas. Pourquoi la haine, les guerres et leurs chants ?

Je m'égarais dans ma peine d'appartenir à une race qui domine et qui ne maîtrise rien d'autre que la bêtise absolue. L'humain était ma chaîne, pourtant je ne cherchais pas une solution pour couper cet appendice. Au contraire, je voulais retrouver cette route fuyante et sortir de ce labyrinthe.

Overdose de sympathie pour mon triste ego, est-ce un tort de s'aimer ?

Nuit fictive je suivais le ruisseau de points d'interrogations, avide de folie ordinaire. J'éprouvais ce besoin de retrouver mes entrailles, mes ancêtres, petit embryon de cette conquête d'espace. Je les imaginais sur les mers et je vis des bateaux, célestes, qui me faisaient face.

Plongées dans une lenteur sublime, des étoiles reliées les unes au travers des autres formaient ces navires de l'étrange. Une armada de conquistadors aux rêves d'or arrivait sur la toile que je tissais, glissant sans vague d'humeur vers mon entité.

Sublime image, sans aucun mot ils me parlaient en me faisant revivre ce voyage. La mer se taisait, les vents aussi, je n'étais pas tombé dans une page d'histoire, je voyais simplement la réponse à cette question obsédante : Sommes-nous surveillés par le passé ?

La réponse est : oui !

Croyez-vous que le monde se soit construit en six lunes, un petit tour de magie et me voici…

Non. Le monde a pris son essence et conservé son envol. La création de la souffrance est une obligation, cette force est nécessaire dans sa contradiction, elle donne du piquant au bonheur. Voyez les naissances, sans anesthésie elles ne sont que douleur.

La mémoire est la clef de l'existence, sans elle, on n’est rien.

L'empreinte du temps, tous les massacres, ce sang qui coule rouge ou bleu, est là pour rappeler que, aussi petite que soit notre planète, elle mérite le respect. Inventer les contraires est juste là pour rompre les monotonies, polygamies, monothéismes et tutti quanti…

La diversité est une question d'individualité, elle est nécessaire pour donner de l'importance à ce qui en soit n'est rien. Combien d'humains sur terre, et l'on pleure pour un père ?

Voilà une raison d'exister, de posséder ce courage et d'avancer sur ce terrain glissant qui est d'aimer. La haine et la colère peuvent servir à gagner une compétition, la triche aussi, mais tout au fond regardez le ciel et vous y trouverez ses joyaux.

La couronne australe ou boréale, et la chevelure de Bérénice, une colombe sur l'épaule. Le cygne qui coupe la croix du Sud et qui croise le petit cheval surpris par la chaleur du fourneau de ce dragon immobile. La grande ourse qui s'amuse aux côtés de la petite et qui oriente les âmes en mer. Hercule, l'Oiseau indien et leur horloge qui attendent et se balancent. Toutes ses étoiles reliées en filin nourrissent notre appétit de vie et nous éloignent du désir de certains de nous entraîner par suffisance dans un suicide collectif…

La planète respire et elle est sous l'influence de notre confort technologique qui, lui, est sans logique. Après avoir décimé de vieilles populations pour l'attrait de métaux couleur or ou argent, ces cas nous guident dans leur programme, une conquête de l'espace et acheter des parcelles de miracle pour sauver notre peau de la pollution. Effet de serre, effet de sourd et remèdes d'aveugle. Nous n'avons qu'un berceau à transmettre…

L'économie est une invention de sauvage, elle laisse des gens sans lendemain, le cœur meurtri par le temps. Les avares avides ne cessent d'économiser et détruisent tant de vies, ils pensent construire et dépensent toute leur énergie pour détruire. Et le comble de l'histoire : ils trouvent cette justice juste pour flatter les flatulences de leur ego. Tristes gamins qui combinent dans le trouble, incapables de saisir la puissance des déflagrations en chaîne, insensibles à l'odeur si fétide de leurs cervelles non comestibles.

J'ai de la peine pour ces hommes et ces femmes, qui ne comprennent aucun des fondamentaux de l'existence. Leurs âmes risquent un jour de devenir notre soleil, et si l'enfer existe, ils iront le nourrir et finiront par atteindre leur but ultime : flamber et nous éblouir pour de longues années…

Moi j'avais des vertiges en voyant l'illusion d'un navire en bois qui survolait mon ciel, une reproduction en association d'étoiles d'un semi-clipper dessiné par Niels Kierkegaard, immense navire en poutre qui tapissait mon univers imaginaire. Je ne le voyais pas voguer dans le détail, sa poupe et sa proue me guidaient et m'entraînaient dans ce voyage, hors du temps et des tempêtes. Le pavois invisible, j'avais envie de m'accrocher au bastingage et de poursuivre la route en compagnie de ces fantômes.

Je sentais leur souffle et les muscles tendus envoyaient toute la toile. Un voile de voile tapissait mon écran, celui-ci se fixait au grand mât, au mât de misaine, à l'artimon et au beaupré. Inutile de tenir le gouvernail, l'orthodromie n'est pas le meilleur chemin. Ce beau soir ces bosseurs de la pénombre arpentaient le pont, de la voûte arrière à la figure de proue, et l'étrave qui glissait si sagement m'envoûtait…

— Et toi, tu le connais le bon chemin ?

Quelle question, bien sûr que non. Je voyageais en mon âme et conscience sans aucune autre certitude que le plaisir d'être. Et je cherchais toujours cette voie lactée, non pas pour plaire, mais pour atteindre le sommet de la délivrance, se sentir épanoui, sans âge.

— Regarde cette plante, elle est ton arbre à choix.

Je voyais cette gorgone. Dans son tronc circulaient des veines et un chemin se traçait, une fluorescence de jaune vert marquait tous mes choix. Cet affluent, de oui et de non, était le tableau de ma vie. Mon influence positive ou négative sur le monde. Ça aurait pu être une plume de mer, le résultat aurait était le même, je voyais la trace de mon histoire.

Aussi futile qu'un insecte, j'avais pourtant autant d'importance que l'un d'eux, dans le grand livre de l'Histoire. Criquets migrateurs ou libellules translucides enchantent nos prés, les puces sont savantes, les mouches nous agacent et les moustiques nous piquent notre savoir en volant notre sang. Qu'ils soient voleurs ou travailleurs les guêpes, poux de terre et fourmis, sont comme les humains : des parasites. Parasites nécessaires à l'écosystème, ce qui, en soi, est le paradoxe de tout le système.

— Pas de frontière entre le bien et le mal ?

Aucune. Ce sont des aimants aux surfaces attractives qui attirent dans l'un ou l'autre sens, l'abeille fait du miel et l'ours le vole. Ainsi vont la vie et les oiseaux, l'essentiel est dans la survie sans retenue. Pas besoin de corde pour escalader une montagne, il suffit d'être pied nu et d'avancer pas à pas, en suivant les conseils de son père.

— Et de sa mère ?

— Évidemment !

 Les fées ont de ces questions, comme si elles n'avaient jamais été nourrisson élevé au biberon de lait chaud. Ses ailes s'agitaient en substance et sa réponse fut cinglante :

— Non.

L'auto création, je me sentais bien bête, si humain. Et pour éviter ses pleurs je l'invitai à ma rencontre.

— Ais-je fait de mauvais choix, je veux dire, dans l'orientation de mon destin.

Elle souriait, et me dit :

— L'espèce humaine est amusante, pour vous la curiosité est un jeu, tu veux savoir ?

Oh, la là ! Où étais-je tombé ?

Revoir le tableau de mes choix, le domaine du possible et de l'impossible, je me souviens que je voulais gagner des titres, être champion du monde. Pas pour faire pleurer maman, de joie, juste pour faire chier mon frère qui me mettait dans l'ombre et cette sœur qui m'appelle un jour et transforme mon destin.

— Allô, tu veux habiter chez moi ?

Je n'avais plus le choix, l'échec était un jeu de stratégie ou je ne brillais pas, en plus d'être ma finalité scolaire, ce qui sur terre ne pardonne pas. Je réfléchis, pèse le pour et le contre, d'un côté s'ouvrir au monde, entendre de nouvelles voix, de l'autre baisser les bras face à l'impossible secret. Réponse :

— Oui !

Sans plaisir, sans rancœur, juste ce constat de prendre la voie, tourner à gauche au carrefour, surtout chercher à ne pas se perdre et vogue la galère. La gorgone me montrait l'intersection, sur la huitième branche en partant du côté droit, un point rose sur une grosse section. Je comprenais la métaphore de cet animal primaire. Tournesol utilisait ce biais illusoire pour me montrer mon passé et ses interactions.

Découverte d'une ville et de ses galeries de personnages, la contrepartie d'une perte d'idéal. Voilà à quoi tient le destin, et un simple oui provoque une ouverture de hasard, de rencontres. Ce oui vous entraîne dans l'œil du cyclone, tourbillon étrange qui vous rend les idées mauves et des ciels de traîne : Beaux ou alarmants.

Une forêt de nuage sème le doute. Sur tous chemins, il est difficile de s'asseoir dans un square, sur un banc, et de regarder voler les goélands. Nous avons tous besoin du regard de quelqu'un pour remplir notre auge.

Cette gorgone jaune lumière représentait la gamelle de mes souvenirs et j'y puisais une certaine satisfaction dans ce séjour imprévisible. Je remarquais que la partie haute, de ma chaîne n'était pas colorée, comme s'il manquait une pièce à mon puzzle. Un peu d'espoir…

Agnès et son premier regard, quand elle frôle ma main et touche mon cœur. Nous avions la recette parfaite de la séduction, aucun compliment, que des compléments. Elle aimait les magasins et allait au marché, moi je cuisinais ou admirais son décolleté. Elle souriait aux passants de passage, turbulents ou bien sages.

Moi, comme un oiseau sans griffe, je m'évadais de ma cage et l'étourdissais de plaisir, quand elle plongeait sa vue dans mes dessins, clairs et propres. Elle aimait les chants lyriques, moi les casseroles et les films de série Z, légèrement lubriques. Je voulais des enfants et elle m'y entraînait, nous étions de vraies images qui s'associaient, ce qui enlevait toute morosité au voyage de notre couple.

Une indigestion de champignon hallucinogène, j'admirais l'animal qui me montrait ce diagramme et cette route liquide, si fluide. Mes choix ?

Là, devant moi, l'ensemble de ma vie s'écoulait comme une larme. La gorgone possède des branches épaisses, d'autres, plus fines et j'entrais dans ce marais des souvenirs…

 Je voulais savoir, si j'avais donné d'autres réponses à mes questions, et si j'avais prolongé le peut-être, aurais-je eu un autre destin et ma vie une autre finalité ?

 — Tu veux voir ?

Évidemment, je fixais le point de ma réponse, le rouge. L’abandon de l'idéal, et je lui demandais si j'avais dit non à ma sœur. Là, le courant jaune vert pris une autre rive, d'autres branches et un violet soudain, me donna mal à la tête.

— Tu as ta réponse ?

Oui, je l'avais, je serais déjà mort. Accident ou autre chose, je ne pouvais et ne voulais savoir…

Cependant, je comprenais, que nous avons une très très mince maîtrise de notre destin. La loi du hasard est simple, les morts et les vivants se remplacent tour à tour, évitant ainsi les vides, et la résurrection du néant.

La source créatrice a eu de l'inspiration, celle de créer une race à problèmes, ainsi elle évitait l'ennui. Et il lui en a fallu des ronds dans le ciel pour y arriver. Puisque cette tache n'était pas évidente, au départ. Combien de planètes ont explosé, avant que le Neandertal, ne devienne le Sapiens sapiens ?

L'évolution.

J'ai un homo rictus, et une bave de sourire, quand je pense à ceux qui croient que Dieu nous a créés à son image.

Quelle image ?

Celle des grottes de Lascaux, des dinosaures ou autres chimères…

Non, l'homme est fier de savoir que le poisson rouge fait un tour de bocal et quand il revient offrir sa bulle de tristesse, il ne sait plus qu'il nage enfermé dans ce ballon ouvert. Sourd et aveugle à cette détresse, vous ne l'entendez pas et il est plus facile de penser qu'il ne crie pas sa misère. Qu’il a oublié, car sa mémoire est dix fois plus fragile que son squelette. Alors il ne souffre pas, pense certains humains…

Et si Dieu est anthropomorphiste, peut-être est-ce-lui son fils : ce poisson-lune ?

Sa notion du temps est plus fugace, et je fustige ceux qui oublient que sa perception est autre, offrez-lui un bassin et des algues, ce poisson aura une réponse : un sourire translucide. Et il rendra heureux ceux qui perdent leur temps à le regarder, les contemplatifs. Improductif mais lucide…

Le hasard ?

Une onde se libère, un réseau de fréquence est né : votre pensée. Dans votre sang vous avez un trésor, les gènes. J'ignore pourquoi il existe chez certains des anomalies qui rendent le quotidien si difficile à vivre, peu mobile ou esclave d'une vieillesse intempestive. Pardonnez-moi d'avance, si d'aventure, vous êtes dans ce cas !

Je crois qu'il ne peut s'agir que d'un instant d'inattention ou de la règle de l'imperfection. Imaginez la monotonie d'un monde parfait !

Même les nuances d'ambiance d'une toile monochrome sont nécessaires à la vie pour qu'elle ne devienne pas morose. Tout est dans la diversité, des petits et des grands nains, des jaunes et des noirs, des Russes et des Roumains, l'homme et la femme, et tant de défauts : des ovales carrés, des excroissances de pets, des violences d'idées. La nature est sans morale, elle crée c'est tout !

— Et l'intelligence ?

Tournesol me fixait sur son oiseau-lyre, heureuse de sentir que je réfléchissais en son sein. Et moi, Guillaume Durand, je cherchais juste à revoir ma vie, reprendre mes activités et cesser de me plaindre…

— Tu as raison.

De quoi ?

Qu'avais-je pu dire, une bêtise ?

— La vie nous fait rire, pleurer, crier, mais il ne faut pas se plaindre.

Aussi sensible qu'un roseau agité par les vents, l'humain doit se tordre mais ne doit pas plier, juste résister…

Je crois que la vie a commencé comme un vieux film de cinéma muet, noir et blanc. Puis des variantes ont explosé : le lapis-lazuli a lâché ses bleus, la malachite accouchée de ses vers, les effluves de vinaigre ont brûlé l'assiette de cuivre et le vert de gris apparaît…

La diversité est une nécessité et ce n'est pas une rime. Sans elle, la vie serait triste et uniforme, kaki. Incroyable non, que de penser !

De savoir si nos cheveux sont roux et nos yeux sont bleus, avoir un sexe, une sexualité, jouer. Souvent, quand un homme croise l'horreur sur son chemin, il se plie mais ne rompt pas et il devient digne, seule réponse à la fatalité.

— Tu m'amuses et je crois que tes ancêtres aussi…

— Lesquels ?

Petite moue songeuse et point d'interrogation.

— Tous.

Oh la là ! Jugé par ceux qui draguaient à coup de gourdin, les constructeurs de pyramides et les autres, les inventeurs de la censure.

— La censure, qu'est-ce que c'est ?

Mais c'est une question à l'envers, si j'avais encore des yeux, je crois qu'ils se seraient chargés d'humidité. Que me faisait-elle ma petite fée, elle m'interrogeait ?

Elle protège mais ce n'est pas une ceinture, pourtant elle est chaste, voire prude. Ce sont des gens qui, en groupe, pensent pour l'individu, à sa place, ils essayent de créer un mur de gêne.

— De gène ?

Mais non, comment t'expliquer, little Tournesol, perchée sur ton monde d'éternité, si loin des réalités du mortel et de ses angoisses…

La censure s'est créée une brigade des mœurs prête à tuer pour la conserver. Le tout, et ne serait-ce pas dans ce fait : le comble, ces groupuscules y trouvent une morale.

Mes ancêtres, ceux qui coulent dans mes veines, ont appartenu à cette époque de l'âge moyen où l'on brûlait des êtres par peur ou par volonté de créer cette peur. D'autres plus tard, et si proches de nous, tuaient pour éliminer la diversité de race, et aujourd'hui encore le racisme banal existe, ainsi que la haine de la différence : homosexuelle aussi…

— Encore une peur ?

La phobie des erreurs, l'arbre à choix que l'on efface de sa mémoire. Mentir !

Et se mentir, regarder la glace, sa face, et n'y voir que la surface, le reflet. Derrière le masque se terrent des mauvais choix, des remords, des regrets et l'impossibilité de retrouver un second souffle. Le temps est comme les voitures : il ne circule par obligation que dans un sens. Les contresens sont rares, mais ils existent…

Une conscience collective surveille nos moindres faits et gestes, mais comment font-ils pour juger ?

— Ils ne jugent que les cas extrêmes, ceux qui nuisent à la partition, les fausses notes.

— En suis-je un ?

La fée se gaussait et son cœur rougit…

— Imbécile, tu vis…

Je vois, je n'étais pas tombé dans la fosse à canard. Si je n'avais pas passé l'âme à gauche comment se faisait-il que je n’aie pas faim ? Si j'ai encore un corps, je dois aussi en avoir les besoins !

Or, j'étais manchot empereur défunt fuyant un marécage, celui de l'âge de pierre, de bronze et des lumières…

Croyez-moi sur parole, jamais je n'avais cherché à comprendre quoi que ce soit, si la ville brûlait et que ma femme était victime d'une prise d'otage, je n'y étais pour rien. Moi, j'aimais les oiseaux marins, ceux aux pattes palmées : albatros, pingouins et craves. Admirateur de chevaliers guignettes et de chants de courlis cendré. Je n'ai pas de souvenirs d'avoir pêché autre chose que du poisson, lieus et loups. Alors pourquoi moi ?

Devant moi, je vis une porte, un mur de trois portes. Laquelle ouvrir ?

Chapitre 4

Un gris épave de croiseur de l'armée française avait pris place et une pièce naissait. Du rouge carmin descendait en ligne droite, et créait un mur lointain, associé au noir. Une dune bleutée me touchait par sa beauté azur et les transparences me permettaient de voir derrière le sujet.

Des éclats de silence rose fleur et un soleil arborescent, m'éblouissaient. Au centre des signes cabalistiques que je ne pouvais déchiffrer, un tourbillon d'idées venu d'un pays inconnu. Une flûte de Pan me tranquillisait en jouant une musique douce et souterraine, je me laissais envahir les sens et j'étais bien. Cependant, l'ensemble de la pièce semblait fragile et l'instant refusa de se figer.

Aussi turbulent qu'un vent tournant, la transformation n'était pas terminée. Un rond gris profond venait d'apparaître en hublot et les lettres ne voulaient pas se stabiliser, appelant les nuages et la terreur de mon for intérieur. Était-ce ma fin ?Jamais je n'avais compris cette expression populaire et il fallait qu'Astrid fasse trembler mes six sens pour me retrouver ainsi dans les pommes, enfin, sur des pommes : des bleues, des jaunes. Fruits murs ou verts à la peau douce ou rosée, je voyageais dans ce terrain obscur du subconscient. J'ignore comment, mais ma balade ne faisait que commencer, à croire que la réalité devenait lointaine.

Après cette pluie de cidre, me voici dans une forêt de questions, un voyage curieux au cœur de points d'interrogation, inévitable lévitation qui m'attirait sans cesse vers l'attrait grandissant des points de suspension…

Vertiges de couleur psychédélique, je marchais, je volais, enfin j'allais de couloir en couloir, de porte en porte, sans rien à vendre et tout à découvrir, mais avec une obsession cependant, me sortir de cette impasse spatio-temporelle. Perdu dans mon inconscience, comme au sein d'une cuite au vin violet, je trouvais que le lieu avait des airs de mystère et des allures de labyrinthe.

D'ailleurs, depuis peu, je ne voyais que du bleu, aux spasmes d'orange très clairs. Vraiment curieux. Puis survint à ma droite une attaque de vert, moi qui sentais la soif venir, et des mauves lancinants. Enfin une porte et une question : qu'est-ce que l'existence ?

Pas de chance, de la philosophie, je n'allais jamais pouvoir guérir de ce contretemps, ouvrir les yeux et revoir ma douce. Non, emporté dans ce vent de folie, je ne voyais que des peaux de chagrin lumineuses, des étoiles diverses et des averses de gris aux rayures rosées. Tout était en mouvement, et j'étais le seul à l'arrêt. D'une seconde à l'autre, je m'attendais à voir le grand esprit, celui qui aspire nos consciences et définit nos vies, sans nous demander notre avis.

Sans réponse à cette première question, je fis demi-tour et rejoignis le pont. Une peur fidèle accompagnait tous mes pas et pour l'oublier, je pensai à un repas. Un gigot d'agneau aux morilles fraîches, une laitue de mer et des frites, pas d'excès, ce n'était pas le Jour de l'An. Mais je l'avais ma réponse, par le simple fait de chercher le fond de l'énigme, cette notion d'existence était enfouie dans ma notion de vie, et ma voie était cette petite voix qui avait faim, alors je retournai vers cette porte et, sûr de moi, je l'ouvris.

Me voilà, auprès d'un lac, un symbole de naissance. Ce lieu est si tranquille qu'il en devient magique. Perdu dans l'œil du monde, je cherchais à me réveiller, à entendre les cris des oiseaux.

Était-ce à cause de l'ouverture de mon appétit ?

Un miaulement sortait de l'ombre. Le passereau, petit oiseau-chat au plumage chatoyant se jouait de mes humeurs et m'attirait dans son piège. J'allais à la recherche de vie, donc de sons, prêt à mordre à l'hameçon. Toutefois, l'âme joueuse, mon for intérieur souriait. Je respirais l'envie de sortir de cette magnifique galerie, ce goût inné de liberté, sans doute.

Une chanson revenait de nulle part. L'oiseau de Jupiter prenait son essence et son vol dans ma raison. Le miroir aux traits bleus de cette masse d'eau inerte me soutenait dans cette nuit d'étincelles aux fluorescences rouges, vertes, jaunes. L'aigle aux couleurs d'absence me parlait, sans mauvais œil. Je l'accompagnais, et inventais des montagnes.

Des envies de pétrels et des tempêtes se levaient, le lac transformiste délivrait sa furie et des vagues océanes accompagnaient mes émotions. Mort, oublié, jamais je n'avais eu autant le sentiment de vivre au creux d'un rêve, mais j'en étais prisonnier et je recherchais en vain la douce colombe.

Le temps n'existait plus, j'étais en vacances. Ma conscience se heurtait aux murs de mon imaginaire et j'avançais en cadence, à l'écoute du moindre signe. Quelques pas de danse, l'oiseau rare peu bavard m'offrait sa délivrance oisive. Ce cygne me berçait et animait mes ampoules intérieures. Mais comment sortir d'ici ?

J'éprouvais le besoin de partager cette folie. Triste solitude, l'ennui de ne pouvoir communiquer, apprendre sans enseigner. J'allais m'asseoir sur un banc, mû par ce besoin éternel d'osmose, défini par ce mot : amour.

Cette pause ne fut pas longue, bien que les temps fussent confus dans cet espace de ténèbres ponctué de lumières éclatantes. Je devais sortir de ce mensonge sans fin et retrouver mes couleurs, les bruits de mon cœur, mes désirs d'envies. Tiens, une autre porte. Je l'avais prise pour une fenêtre, et je cherchais la question. Le temps est une notion intérieure ou extérieure à soi ?

Oh la là ! vraiment pas de bol. Comme je navigue sur le plan d'eau de mon arrière-cour, alors que je ne sais même plus qui je suis, si j'ai un passé, de l'avenir, voilà que l'on me pose une question des plus complexes, sans notion de base mathématique. Ce qui est mon cas. Mis à part les dimensions et les projections de droites qui agissent sur nos perceptions en dessin. Que dire ? Le temps, ne serait-ce pas l'horloge de l'humanité et des mondes parallèles ?

Temps atomique ou séquence de rotations des planètes, c'est une unité de mesure gageant d'un postulat : un début et qui nécessite une fin. Ce qui écarterait la notion d'infini. Cosmos, galaxies, planètes, ne sont que des météores, des étoiles que brûle le temps et qui entraînent des vœux, si l'on voyage dans leurs métaphores.

Seul, l'être ultime, le créateur de créatures, la première pensée est hors du temps et de l'espace. Elle nous accompagne partout. Dans un sourire, au croisement d'une envie, au creux des racines d'un arbre, sur les pétales d'une fleur. La vie n'est que pensées et, sans celles-ci, tout est vide.

— Tu cherches quelqu'un, quelque chose ?

D'abord je n'avais vu que l'oiseau-lyre et je restai sans voix. Comment croire que ce petit être, à califourchon sur cette légende monstre, n'était pas un colibri mais une fée.

— Tu t'appelles comment ?

— Guillaume.

— D'où viens-tu ?

Alors là, que dire à ce petit animal ? Que je viens de la Terre, une planète qui a un soleil et de l'oxygène et des désirs de dieux, et que j'aimerais savoir où je suis ?

— De pas très loin, d'un lac et de son pont.

— Je peux t'aider, tu sais ?

Non, je ne le savais pas. Mais connaissait-elle les clefs de l'univers, les règles élémentaires du temps et des temps ? Je l'ignorais.

— J'aimerais aller derrière cette porte-fenêtre.

Elle se frotta le menton, ses couleurs complémentaires changèrent d'intensité, ses colonnes de jaune de cadmium et de vert de chrome devinrent terre de sienne brûlé et laque pourpre, et l'effet fut saisissant.

— Si tu veux, je peux répondre à ta question.

— Tu m'ôterais une épine du pied.

Là, je la devinai songeuse. L'expression que je venais d'employer l'intriguait et elle semblait perdue dans ses pensées. Pouvait-elle, vraiment, me venir en aide ?

— Tu n'as pas d'épine et pas de pieds.

Perplexe… Pas de pieds ? Mais si, j'ai un corps et des idées, que voit-elle sinon ?

— Je t'ouvre la porte puisque les réponses aux questions sont au fond de toi et que tu dois encore apprendre…

La fée avait ses pouvoirs et sans savoir quel subterfuge elle avait utilisé, ma perception fut victime d'une explosion de lumière. Enchanté, je devais m'habituer à ce lieu artifice et apprécier ses délices.

Après tout, j'avais le temps, et mes factures d'électricité attendraient… avant d'être payées. Difficile d'expliquer cet univers : cinq poteaux, arbres aux troncs translucides et feuillages multicolores plongeaient leurs racines dans un lac de glace acide, des volutes arc-en-ciel fuyaient en tout sens.

Effet transparence et diffusion dans les sens, de bleus : turquoise, cyan, outremer et céruléen, transpercés de fumées orangées, jaune Océan et vert lumière. Des reflets pourpres, violets, circulaient dans les airs, aux côtés de blancs suggérés et d'ocres jaunes, d'ambres brûlés, d'alizarines cramoisies. Tout était en mouvement, sauf ce miroir qui me glaçait le sang. Où allais-je trouver une sortie ?

Je cherchais à revenir en arrière, or je pouvais constater simplement que le paysage quitté, celui traversé précédemment, avait fui, évaporé. Aussi sensible que l'impression des secondes sur le cadran d'une montre, je ne pouvais pas reculer, obligé d'aller de l'avant, sans repères et ne sachant pas rappeler la fée qui venait de m'offrir ce mirage.

Un rat dans une cage de laboratoire ; j'avais des envies de fuite, mais je sentais bien que le temps n'était rien. Une illusion. Seules mes cellules m'enfermaient dans la prison de l'obsession de vivre. Comme tous les humains, j'avais cette peur inerte en mon sein, de vieillir.

Je sais que l'éternité n'est pas une solution, que la nature cruelle nous oblige à nous bouffer les uns les autres, bêtes sauvages ou élevées à la chaîne. Le propos ne se trouvait pas là, là c'était un principe de chaîne alimentaire, rien de plus. Mais quelle beauté étrange que ce paysage tout en couleurs volatiles.

Pas un seul panneau de signalisation et ses souvenirs de femmes, de flammes, cette perte de connaissance. Je décidai d'avancer, sachant pertinemment que le recul ne m'avancerait à rien. Peu placide et nullement désireux de disparaître dans ce lac acide, je me projetai dans ces arbres.

Pour un peu, des ailes venaient de me pousser. La légende du Minotaure m'accompagnait, et j'aurais bien joué au fil d'Ariane, araignée d'un seul jour. Tisser ma toile et m'offrir un parachute, aller de couloir en couloir sans valise, et y trouver la paix.

Le silence n'était pas roi, une cacophonie peu ordinaire me suivait, une sorte de cocotte- minute de sons bizarres, des chansons de baladins et de contemporains, du classique, du jazz et pas de java. J'avais cette impression folle de voler de feuilles en feuilles, des rouges aux veines mandarine, celles qui se dessinent en automne.

Par moments, je trouvais l'endroit idyllique, romantique, si joli et quasi magique par l'évocation de toutes ses couleurs. Si ce lieu fût partage, il eût été mon Utopie, mais isolé entre rêve et réalité, qui pouvais-je inviter ?

Au lieu de cela, ces chênes étaient ma prison et j'avais peur d'y trouver ma tombe. Je devais me faire une raison, trouver de la logique à cette histoire, ne pas me plaindre de sentir mon cœur battre et recevoir ce florilège d'odeurs ensorcelantes.

Avais-je répondu à l'énigme ? Le temps vit en soi si on en a conscience. Mais avez-vous vu une montre à la patte d'une tortue ? Non, pourtant rien ne prouve qu'elle ne se trouve pas lente et qu'elle ignore le passage des minutes. Le temps, c'est ce cercle de particules qui tourne autour de l'univers et vous entraîne dans sa tourmente, années-lumière ou trou noir.

Ce sentiment pénible, mais si vrai, d'exister. D'être aussi puissant qu'une puce. Les quatre saisons sont bien plus que des ingrédients garnissant une pâte italienne, elles établissent des règles de circulation des airs sans droit de douane. L'unité absolue du temps n'a pas de lieu d'être, ici et dans les mondes parallèles, car au fond, dans le lointain, le temps n'a aucune importance puisqu'il est perpétuité et assassin…

Sortir d'ici et revoir un toit d'étoile. Les compter. Rester des heures la tête levée, absorbé par la curiosité de l'univers, immobile. Regarder en arrière, parcourir les milliards de kilomètres de notre passé commun en jetant un œil en l'air et découvrir la loi d'évolution. La vie est une lutte contre l'éternel recommencement, qu'est-ce que vivre ?

Ouvrir les yeux, se lever, déjeuner, s'activer, prendre un repas, rire, jouer, travailler, dîner, et enfin dormir. Attendre les lendemains et perdre ses forces, sa flamme. Les cernes, les rides, la vieillesse arrive, et on enfonce les clous ou brûle votre peau. Que vous soyez un numéro ou portant nom et prénom, vous n'êtes rien d'autre qu'un regard qui traverse le temps. Si simple et si beau…

J'étais dans une impasse, mes désirs s'amplifiaient, cruelle invitation à la lévitation qui eût pu sortir de ma volonté d'être vivant, mais qui me dérangeait par deux de ses aspects. Le premier : ce don n'était pas volontaire, et pire, la deuxième raison : l'action était totalement incontrôlée, ce qui offre son lot de stress et d'instants de panique absolue.

Je quittai les arbres à malices et m'offris le supplice d'un plongeon dans le lac. Pas plus de nuages que de nénuphars qui ne glissaient à la surface de ce miroir aux adieux, j'avais de la peine à croire que je gardais une conscience.

L'eau avait la transparence du béton, elle accueillait mon errance sans sourciller, pas une éclaboussure. Je marchai et allai plus loin, moi qui me croyais en fin de passage. Dommage que je n'aie pas eu de patins, je serais allé plus vite dans ma fuite en avant.

— Tu m'as appelé ?

Je n'en avais pas la moindre idée, avais-je parlé, crié, qui était cette voix ?

— Non.

— Tu es inquiet… pourtant, et je le répète, aucune tempête, pas de peur, toutes les réponses sont en ton cœur.

Miroir, folie, que se passait-il ?

Et ce refrain, ce désir d'île m'envoûtait. Que ce fantôme qui me connaît se montre, qu'il ose affronter la lumière de mon regard.

— Je suis là.

En effet, la fée toujours sur son oiseau perchée se tenait à mes pieds. Elle souriait et j'avais honte de ma conduite, de mon manque d'hospitalité.

— Je t'écoute…

Perdre ses repères, mourir ni de faim, ni de froid, être en sueur au fond de son malheur d'être un fruit unique. Je voulais quitter cet endroit pour respirer et m'offrir un café. Je pensais à Agnès abandonnée dans sa classe, otage de la bêtise humaine. Je pensais aux flammes et au destin. Drôles d'histoires que ces rencontres à répétition, comme si la vie était une partition écrite, dont le seul problème est de connaître le nom de celui qui tire les ficelles.

— Tu divagues ?

Et, vous n'allez pas me croire, je vis un mur de vague qui ôtait toutes raisons aux murmures de mes lamentations. J'avais de la peine, je me sentais idiot, faible, humilié…

— Ne pleure pas…

Pourquoi, si mon corps saigne, ne pourrais-je pas me couvrir de larmes ? La honte ?

— Moi aussi, je suis sensible, bien que née fée. J'ai des pouvoirs, et aussi le cri des violoncelles.

Une tourterelle ou une tour de Pise, offrez-moi un abri, un bout de terre que je puisse pisser dessus. Devant moi, la mer m'enivrait, ses côtes agitées glissaient ses messages turquoises ou émeraudes, j'avais des bleus à l'âme et la petite fée pleurait.

— Pourquoi pleures-tu ?

— À cause de tes souffrances, tu n'as pas conscience du mal que tu me fais.

À croire que nous étions en plein concours d'écorchés vifs, je m'excusai et la mer se calma. Petit à petit, les vagues perdaient de l'amplitude et le paysage retrouvait son calme. J'avais des envies de nuit et de lune ronde, comme certains ont des humeurs…

— Tu es bien curieux, mais je vais te répondre.

Comment pouvait-elle savoir ce que je pense, était-elle branchée sur ma fréquence ?

— Dix-sept !

— Quoi ?

— Idiot, visite !

— En combien de temps ?

Je croyais qu'elle allait s'éclipser, ne pas répondre.

— Le temps n'a pas d'unité, et aucune utilité. Regarde autour de toi, vois-tu des raisons de comptabiliser ?

À présent aucune, je m'étais égaré dans un conduit d'éternité et, le pire, je voulais en sortir, retrouver mes chaussettes sales, mon robinet saboté et mon univers de dessin. En pleine "auto conversation", ce monologue intérieur avait oublié ma compagne sur son cheval aux ailes dorées. La petite fée volait et portait son attention sur moi.

— Es-tu vivant ou mort ?

Comment pourrais-je le savoir ?

Jamais, je ne m'étais senti aussi vivant que dans les bras d'une femme, quand le désir vous sourit et que le temps s'absente, dans une douceur de soie ou de coton. Vivant, je respirais, non ?

— Tu n'as pas de corps, je te l'ai déjà dit.

Pas de corps, pas de cœur, je jouais à qui perd gagne. J'ignore qui je suis et si ce monde que je visite est un cachot, une fosse aux oubliettes ou un cauchemar récurrent. Je pense, donc j'essuie les plâtres…

— Euh! tu n'aurais pas une autre question ?

— Quel genre ?

— Je ne sais pas, deviner ton prénom ?

Qu'avais-je émis ?

L'hypothèse que, pour exister, il faille avoir une particule et pas des mandibules. Je mettais ma petite fée, celle qui me sauvait de mes peurs de solitudes, dans l'embarras. Je la vis faire trois tours sur elle-même et, souriante, presque aimante, je l'entendis dire :

— Puisque tu es si malin, donne-moi en un de prénom : pour toi ce sera mon nom.

Pas bête l'allumette, elle jouait et je ne devais pas l'agacer. J'observai sa silhouette et décidai de l'appeler :

— Tournesol.

Inutile de lui dire que sa présence était un soleil et qu'elle illuminait ma vie de maudit. Perdu dans mon égocentrisme, je n'avais même pas envisagé mon intérêt d'être, de parler, et de joindre l'utile à l'agréable, en combattant l'ennui. Voire de reprendre pied, de regagner la surface et de l'importance, il suffit de plaire à quelqu'un pour posséder ce sentiment, unique, d'exister.

— Oh joli ! Ce nom me plaît. Désormais je suis Tournesol, pour l'éternité !

Vivant, mon esprit se souvenait du passé à présent. Ce jour où je reçus mes premiers pastels, ces pâtes molles aux tons pâles, une feuille blanche et l'imaginaire qui entre en action. Qu'avais-je dessiné ?

Mon vélocipède et un mur de fleurs près du cimetière. Maintenant, je me rappelle de tous ces instants de vie, anodins pour l'extérieur : une phrase, un mot, le regard fuyant. La perception de soi vis-à-vis des autres est souvent mauvaise. D'ailleurs, il est probable qu'il soit impossible de se faire comprendre des entités transversales, de ceux qui traversent votre vie, en parallèle ou en perpendiculaire. Pourquoi ?

Chacun préserve le gazon de son jardin secret, désire montrer les fleurs et cacher l'engrais.

Tournesol semblait heureuse de posséder une identité sonore, elle me suivait d'un sourire riche en complicité. Une amitié, peu ordinaire, naissait puisque j'étais incapable de savoir si j'étais vivant où mort. Si je réfléchissais un moment ? J'ai une conscience, puisque je raconte et que je cherchais à savoir où je me trouvais.

Cependant, et cette remarque me contrariait, je n'ai plus de notion de temps, et aucun besoin primaire. Pas de pipi ou de popo, rien. Ce qui m'invitait à croire que j'étais mort. Pourtant, sans corps, j'avais la perception, des réactions, des humeurs, une sorte d'entité lumière qui se déplaçait à la vitesse de ses idées. Génial diront certains, un super héros. Sauf que des problèmes innés, nés de cette situation actuelle se créaient. Lesquels ?

Aucun contrôle de mon milieu naturel, tout se transformait de manière irréelle. Le mot sacré est lâché : réalité. Est-ce l'image que l'on perçoit de son corps ?

— Je t'arrête tout de suite, ne cherche pas à comprendre et vis l'instant.

Facile à dire, petite fée, mais j'ai des projets, moi, de l'avenir, des dessins à créer et des desseins pour ma famille.

— Lesquels ?

— Eh ben, en créer une, tiens ! Je tire ma femme de cette odieuse prise d'otage et nous aurons des enfants.

— C'est si facile que cela à faire ?

— Pour un homme, oui, pour la femme neuf mois de transformation et une délivrance douloureuse.

Cette conclusion ne plaisait pas à Tournesol, je la vis disparaître sur son fier destrier. Où partait-elle ?

Était-elle la seule dans cet espace-temps si particulier ?

Non, je pensais qu'une solitude éternelle devait être pire que de mourir, condamné à la jeunesse éternelle, l'horreur. Moi, je pensais au balconnet d'Astrid. C'était encore et toujours lui qui m'avait fait perdre la tête. Cette femme possédait une poitrine maléfique qui m'obsédait par ses mouvements tranquilles. Un trouble obsessionnel normal chez les garçons, paraît-il ?

Surtout je n'irais pas faire de la mauvaise psychanalyse et analyser ce phénomène de manière tri-perceptionnelle, l'enfant, le père et la mère. Et son complexe : celui de se baigner…

Difficile de ne pas devenir con quand on n'a même pas un miroir pour se parler, la vie devient un vase clos et, de loin, je préfère l'enclos des animaux : vache, chèvre, et dromadaire. Au moins, eux, ils discutent de la pluie et du beau temps.

Difficile de croire justement, que le temps influe autant sur notre humeur, nos nerfs sont paisibles ou agités les jours de rage où la misère crève le ciel à coups de boules. Un oncle me racontait, quand j'étais petit, que des dieux jouaient aux boules les jours d'orage, et je l'ai aperçue cette boule de feu qui scalpait ma grand-mère. Ses cheveux gris brûlaient et moi je me cachais derrière les manteaux ruisselants de gouttes d'eau. Ça tonnait et m'étonnait que ces adultes du ciel ne prennent pas la peine d'isoler leur terrain de jeu. La terre n'est pas virtuelle, que je sache ?

— Tu délires, Guillaume. Tu n'es pas capable de savoir si ton ego est mort ou vivant, et tu juges une ancre de la nature.

— C'est-à-dire ?

Elle était furieuse j'aurais dû l'appeler Annabelle, mais je me taisais…

— Tu as une vie et des envies, laisse les problèmes domestiques aux adultes, aux gardiens de la circulation.

— De la circulation ?

— Oui, la vie est une vulgaire circulation d'énergie et celle-ci n'est pas venue toute seule. Il a fallu la penser et croire en ses songes, si forts, qu'ils sont devenus des mensonges, ceux que vous appelez : Réalité.

— Tu es sûre ?

Alors là, je venais de couper un arbre de certitude. Elle était sciée.

— Il a fallu que vous les inventiez ces mots, sûr et sécurité, crois-tu que quelqu'un contrôle le hasard ?

D'essence timide, je comprenais bien ce que Tournesol évoquait, mais en était-il de même pour tout le monde ?

Là encore, n'ayant aucune réponse, je devins pierre tombale et attendis. Ce qui en soi est pratique ici, puisque aucune piqûre de rappel de l'écoulement planétaire n'était visible. Je n'avais qu'à attendre…

Disparu l'oiseau-lyre et sa fée, je restais dans ce point d'interrogation. Le hasard ?

Ce jeu de dé, il paraît qu'il suffit de placer une surface magnétique, une petite chape de plomb, sur une face pour faire des suites de six, mais quand l'on veut un un, ou un trois…

La terre a ses pôles magnétiques, se pourrait-il que nous soyons juste un dé, sous contrôle ?

— Tu raisonnes en homme, et ces pensées résonnent en moi.

Elle était revenue et je compris que rien ne lui échappait : elle était ma pluie et arrosait mon champ d'ignorance, cherchant sans savoir à éliminer mes mauvaises graines.

— Raconte…

Je m'attendais à une attaque de mots et ce fut une émotion indigo, ne me croyez pas fou. Mon horizon prit cette teinte, entre le bleu et le violet, et une droite d'un turquoise indicible éveilla ma curiosité. J'ignorais où se trouvaient le haut et le bas, mais les mouvements, l'agitation primaire du décor, venaient de la partie dite basse. Et des accords confus sonnèrent : cornemuses, guitares et contrebasse, une touche aiguë de piano… j'avais la berlue. La droite se décomposait en suivant les notes, et des formes aux allures rondes et rouges pourpres prenaient vie en pointillés et se regroupaient en tirets.

Une sorte de crabe araignée au regard glauque me fixait et j'étais loin de la touche finale. Je tremblais. Une onde secoua le tableau. Le fond immuable conservait sa couleur et deux traits épais, marron et cyan, naissaient devant mon regard troublé. Des roues, un engrenage émouvant qui bougeait et formait une ligne vague qui ondulait et ordonnait mon mal de mer. Au-dessus, des reflets fantômes mauve confus…

Tous mes sens étaient en éveil. Je n'avais jamais été père, mais voilà que j'assistais à une naissance de couleur émotion. Comment retranscrire, odeurs, tons, douleurs et son s?

Emporté dans un tourbillon de pensées, la petite fée me livrait son message. Je comprenais que tout est illusion, le ciel et l'eau, la terre et l'arbre, l'ours et le lapin. Je comprenais que la vie est un voyage qui ne nécessite aucun mérite et que les humains sont des adeptes de la complication. Pourquoi ne pas pleurer quand le vent caresse votre visage ?

La vie est un cadeau étrange et inutile, aussi incroyable que cela puisse paraître. Un jour l'ennui immobile du grand éclat blanc jaillit, il inventa son contraire : le noir. Noir et blanc complémentaires, fruits de lumières et de pigments, ses couleurs se décomposèrent et créèrent les spectres que l'on connaît : Rouge orangé, vert, bleu violet pour l'un et rouge, jaune, bleu, pour l'autre. Naissance du cœur lumière et du cœur matière, l'illusion et la réalité, le noir et le blanc.

Je posai une question :

— Tes invités, les dix-sept… Ils étaient humains ?

Un nuage d'orangé éclaira sa pupille, Tournesol resplendissait sans soleil et sans horizon…

— Bien sûr que non !

Ma curiosité s'installait. Qui étaient ceux qui avaient connu ce passage ?

Je devais savoir leur nom, adresse, numéro de téléphone et s'ils possédaient une carte de séjour…

— Tu es le deuxième humain et le premier homme.

Une femme avait franchi ce cap et défriché le chemin de la connaissance source. Qui était-elle ?

La fée me glissa une réponse :

— À l'époque de sa visite, je ne lui ai pas demandé son nom. Ce système de reconnaissance d'un individu m'était jusqu'alors inconnu.

La petite Tournesol semblait perplexe.

— J'apprends au fur et à mesure le futur, pour moi aussi le temps s'écoule, je suis semblable à tout le monde.

Une larme délicate et translucide coulait sur sa joue.

Derrière elle, un élan de curiosité m'aspirait. La métamorphose devenait de plus en plus spectaculaire, plus impressionnante que le déploiement de l'aube au large et ses effervescences ocres jaunes, turquoises.

Tout autour de moi devenait trouble et troublant, plus de teinte marron mais des effets de poussières de lumières bleues, mauves et grises, accéléraient mes pulsations. Du fond intermédiaire, il ne restait que deux carrés excentrés et un ciel. Le reste était des formes en folies et éclats d'émeraudes ou de rubis. Le bleu outremer semblait feindre l'horizon, et la tempête de couleur agissait sur mon âme. Chaleur et froid se succédaient. Une profusion de sentiments arrivait de ce puits intarissable et me rendait presque raisonnable.

Chapitre 3

Quand je sortais de ce songe incertain, je n'étais pas indemne. J'avais perdu mes certitudes, arrogantes, d'être humain : celle de se placer au-dessus des autres animaux de la terre. Si quinze autres personnes étaient passées ici, dans cette voie sans issue, ce ne pouvait être que des bêtes ou des Martiens ?

J'avais vu un reportage sur l'existence de l'eau sur Mars. Dans l'état de mes connaissances actuelles, c'est un élément essentiel de toute vie. Enfin, c'est ce que je croyais !

Dans ce conduit hors du temps, j'apprenais que je n'avais pas de besoin alimentaire, élémentaire mon cher Buffone…

Mais depuis combien de temps suis-je perdu dans ce no man's land ?

Je n'avais ni montre, ni calculatrice. Encore moins d'ordinateur, et je me trouvais dans l'état de ceux qui ont pour gourmandise les paradis artificiels, dont la mission sous acide devient impossible, évaluer les unités temporelles : une seconde passe à la vitesse d'un quart d’heure et une journée ressemble au supplice d'une fuite d'eau.

Désorienté et désappointé, je ne pouvais même pas pointer au chômage et reprendre un peu les couleurs de la civilité et ses règles de société. Non, rien. Je ne pouvais exister que par les souvenirs et ses délires d'enfance.

Mon premier bain, ce devait être en été, et peu au courant des phénomènes de marée. Je nageais sauce Guillaume. Les mains au fond grattant le sable, la vase, et j'avançais. Aussi fier qu'un cheval en rut, je m'amusais. Mes parents étaient lointains, comme d'habitude.

Serein, je continuais mes découvertes et m'éloignais de quelques mètres. Quand soudain, plus de fond, et loin de fondre en larmes, je bougeais pieds et mains. Miracle, ce n'était ni un crawl, ni une brasse, mais la nage petit chien, pour un peu j'en aurais aboyé de plaisir…

Je m'évadai de ce flou artistique en suivant les coursives de mon passé. L'illusion d'exister devenait réelle et je m'y abandonnai. Pêché de jeunesse, offense de justice, tout y passait, ainsi j'évitais la crise de nerf et les paroles en l'air. Je me souviens de ses courses folles en vélo, mon tas de ferraille avait des vitesses et je me prenais pour un champion, sur les routes de mes turbulences.

Combien de fois avais-je levé les bras ?

Pire que si j'avais gagné la grande boucle…

Peu modeste, j'aimais dépasser les autres, montrer ma puissance. Or, souvent le gazon à eu raison de moi et de mes excès de motivation. Moins violent cependant que les répétitions de perte de contrôle, et le dos sur le bitume qui déchire votre peau, blessant votre amour propre. Combien de chutes au total ?

Je cherchais un passage, une piste d'atterrissage dans ma vie et je devais contenir des envies de vieillesse. La fée, une nouvelle fois, avait pris la tangente et je devais trouver des ressources en vase clos. Je voulais avancer alors j'avançais.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, mes pensées volaient et je devais en convenir, l'univers avait des vrais airs de labyrinthe. Pas un classique, noir et gris poussière, non. Celui-là avait un arrière goût d'années soixante et des ballades de coccinelles. J'y évoluais sans souffrance, sans défiance et sans orientation. Où était le sud, le nord ?

Aucun soleil, un désastre qui me laissait songeur et désappointé. J'avais perdu mes points de repère et je naviguais dans le brouillard, sans l'aide électronique d'un G.P.S.. J'allais de couloirs en couloirs à la recherche de questions et je ne pouvais pas retenir les leçons de mes lectures d'enfant, le petit Poucet s'était égaré dans ma mémoire.

L'horreur éternelle. Je n'arrivais pas à éteindre ma parole interne, mes pensées revenaient sans cesse, affligeantes de fatigue. Insomnie permanente qui promenait sa démence dans mes entrailles, ou si j'ose le dire, mes viscères.

Une balade en errance sans projet, le boulet de la conscience en éveil. J'avançais, vite, vitesse supersonique, pouvoir unique et stagnation au carrefour de mes points d'interrogations. Plus je voulais m'éteindre, me mettre à l'arrêt, trouver une aire de repos, moins je conservais ma patience.

Au final, une certaine violence ôtait ses chaînes de pudeur et sortait de l'ombre. J'avais oublié mon fond de nature, celui de mes gènes. L'instinct de conservation et la négation de la mort. Triste conversation souterraine, qui prenait son essence dans mes veines. La solitude est vraiment vilaine qu'elle soit volontaire ou provoquée par un système, un homme sans son contraire est un corps mort. Aussi vrai que le vert et le rouge sont complémentaires. Face à moi un œil de puma s'ouvrait…

Inutile de dire que la peur du cauchemar récurrent revenait. Avez-vous déjà imaginé pénétrer une tête de guépard ?

Toute raison gardée, ce n'était qu'un gros chat, pas une panthère célibataire et je profitais d'un léger éclair de génie. Mort ou vivant ?

Si je suis le premier, je ne risque plus rien. Rien d'autre que l'errance éternelle aux confins des ténèbres. Ce qui, en soi, ne pouvait être pire que ma situation actuelle.

Seconde solution, vivant, je risquais la mort et donc la fin de mon calvaire. J'avoue maintenant que je sentais ce risque limité, un ange devait me protéger. Je sentais son aura qui éloignait mes doutes. Alors j'avançais vers cette lueur dominante l'esprit ouvert, presque libre et sûr.

Un champ de lumière vert et bleu s'alignait devant moi, barreau d'une prison imaginaire. J'avais une peur électrique de ce qui se trouvait derrière. Pourtant, je devais savoir et ma curiosité était plus forte que mon fond d'angoisse. Que risquais-je, une hallucination ?

Il faut toujours se méfier des apparences tranquilles, derrière peut se cacher l'enfer. Ainsi sont faits les faux-semblants, j'avançais…

Je pensais au mystère Océan et ses ressources insoupçonnables, que je dessinais : calmars géants, méduses translucides aux tentacules folles et dangereuses. Les nuits sous-marines sont étranges et lumineuses. Je souriais en pensant aux artifices phosphorescents de ses gaz qui se projettent en spectacle.

Les harpons des crinières de lion, spécialement urticants ne m'effrayaient plus, pas plus que ces lignes vertes qui s'agitaient dans ce bleu et devenaient magnifiques, leur mariage créant des étincelles vermillon. Ce bijou d'un rouge magique naissait devant moi, il illuminait ma conscience, et tout devenait clair. Je devais aller chercher le centre du diamant, ce carré qui m'invitait dans son œil.

Avant de devenir solide, la vie était un voyage de mots et de couleurs florissantes. Plus l'on va vers le ventre de l'univers, moins il existe de lumière. Ainsi par contraste et contradiction, chaque éclair de couleur devient une hallucination permanente, pour celui qui la perçoit.

La pensée créatrice avait dû croire ce qu'elle pouvait voir et ainsi était née la vie.

Moi, dans ce cas présent, je devais oublier mon identité de perception et redevenir nourrisson. Avide de découverte, j'avais des envies de crèche et de compagne. Ce besoin de revoir le paréo d'Agnès, son front et ses colères. Me fondre d'amour et me glisser dans ses draps, volutes évanescentes de joie et d'équilibre.

Les grilles accaparaient tous mes sens, cette prison que j'imaginais sans gardien me vidait. Depuis le début, je cherchais des portes, des fenêtres, une ouverture pour une éventuelle sortie vers mon train train de vie. Retrouver mes encres de Chine et les traits ensorcelants du dessin. En quelque sorte, je rêvais de retrouver le cocon de mes habitudes.

Petit cocon deviendra papillon et prendra son envol d'un jour, écrasé par le défi du temps. L’œil cachait sa forêt de sang, je me retrouvais en son cœur et j'écoutais ses battements. Le signe que l'âme respire et donc par déduction : la certitude d'exister.

Loin de m'enfoncer dans cette solitude, je nageais dans des seaux de globules blancs, des bancs et des bancs, une mère…

— Tu as trouvé ta vérité, et elle enlève tout tes maux, non ?

Terrible coïncidence et effacement du silence. Pour une fois, je me sentais bien dans ce bain, dans ma peau. La petite fée resplendissait, aussi belle et sensible qu'un rayon de soleil. Je l'entendais, elle remplissait mes artères de joie de vivre. J'avais chaud.

— Attention petit homme, l'orange parfois s'avère amère!

Agaçant l'animal, elle avait toujours raison et je me sentais perdu dans ce nuage bleu. Tout l'alentour se transformait et le fruit, que naguère on distribuait à Noël, disparaissait sans trace, ne laissant autour de mon entité que le liquide de notre terre. Ce dernier ôtait en moi toute trace de douleur, en fonçant sa teinte outremer.

La vanité est une bien mauvaise habitude, au creux de cette majesté envoûtante, cette attitude, soyez en certains, rendrait fou. La camisole isole et sans came je continuais à dériver dans ce monde de connaissance où pas une célébrité ne circulait. Tournesol se montrait toujours servile et aimable, elle accompagnait mon destin, de peur que je ne marche dans la fosse à purin et que de ma personne, il ne reste plus rien…

Le bleu devint indigo, des murs, enfin du solide. J'avoue que l'idée même de revoir, ne serait-ce qu'un instant, un repère spatial animait mon esprit et le remplissait de joie. Le fond d'une pièce, était-ce la fin de mes vagues à l'âme ?

Suspendu dans les airs, en lévitation, un bois de traverse bleu clair. Curieux. Puis naissance simultanée de deux entités lumières, vert cyan et rose peau, aux éclats complémentaires qui semblaient créer un oeuf qui me transperçait. Une voix sortit d'outre-tombe :

— Ne tremble pas, ce n'est pas une révélation.

Je ne croyais pas à l'anthropomorphisme. Mais là, je restais coi, glacé et je n'avais aucun miroir à porté de mains. Et par conséquent, je n'avais plus connaissance de mes propres contours, avais-je encore une image ?

Et si oui, est-ce que ce monstre de courant magnétique et d'une beauté maléfique me copiait ?

Ignorant et agnostique, je tentais de ne pas ressembler à une feuille morte, peu curieux de me voir réfléchir sur cette paroi devinée.

— Avance, n'aie pas peur !

Facile à dire, donner des ordres. Je me sentais un peu comme un fantassin partant à l'assaut, or aucune substance secrète ne vidait mon corps de ses sensations. Désarmé, j'allais en pantin vers le filet que l'on me tendait, espérant seulement, et un brin veule, que ce ne soit pas un piège.

J'étais vert et la poisse englobait mon âme de tout son poids. Plus à l'aise face à une fée que face à des hologrammes je perdais des kilos et des certitudes. Petit, petit, j'étais menu, simplement prêt à être dévoré tout cru.

Au tapis, je ne voulais pas jouer. Par conséquent j'avançais, de peur que l'on me mette de force, à genoux…

Me voilà dans un verger entouré de murs et les murmures d'avant-guerre s'absentaient. Des poires, des raisins émeraudes, des cerisiers, un prunier et ses fruits pourpres se défendaient du vent. Enfin, je retrouvais des bases de la planète terre, et si mon voyage était hors du temps, ce qui quelque part était désespérant, je pouvais sentir l'odeur des prés et du gazon foulé. Oublié les menaces, oublié cette symphonie de folie, je marchais sur les traces de ma vie.

J'aurais voulu voir une taupe et sentir la patte d'un chat de gouttière. Mais, une fois de plus, je devais remarquer que j'étais enfermé dans un monde d'hypothèses inconnues. Pas l'ombre de l'esquisse d'une aile d'oiseau, pas de merles, de corbeaux, rien. Et pire, le ciel avait cet air d'absence, alors je sombrais dans le vide absolu. Le néant.

Que dire du néant ?

Rien !

Pourtant, je l'ai entrevu…

— Maintenant, tu sais !

Bien sûr que je percevais le message profond, celui des racines du mystère. Tout est histoire de contraires, et ce sujet tient ses promesses, celles de nous faire réfléchir. La mort est un sommeil profond, un transfert de données, et un jour tu renais. Pourquoi ?

Puisque la vie est éternelle, un besoin sans faille d'énergie sans morale, où se trouvait la frontière entre le bien et le mal ?

— Pas ici !

Je n'avais rien demandé, mais j'avais ce cri blessant de celui qui regrette les coups bas et les coups de couteau : viols et violences. Parfois, je me disais que certains crétins ne méritent pas d'exister, tellement ils sont inconscients que chaque jour est une chance, eux qui ne pensent qu'aux finances. Destructeurs de matière, ils profanent pensées et cimetières, ignorant l'âme des fleurs…

La frontière du réel, celle qui sépare de ces deux courants contraires n'existe pas. Courants chauds et froids circulent dans le même tube, l'un en dessous de l'autre, et parfois à contresens. Jamais ils ne s'arrêtent ou se bousculent, car au final et une fois de plus, ils sont complémentaires, l'un éclaire l'obscure lumière de l'autre, et au final ce que je crois : la matière grise n'existe pas !

L'énergie est le moteur de toute vie, même de l'audace technologique, celle de nos robots de demain. Si l'intelligence existe, elle est artificielle !

Pourquoi ?

Ces tas de ferrailles sont dénués de vice et de morale. Ces conditions sont certifiées sur le papier. Si un être suprême existe, il devait s'ennuyer enfermé dans son halo d'éternité. Alors il a eu sa plus belle idée, celle de l'excellence. Celle de créer la conscience, et les humains se croyant malins inventèrent la science. Le début de la fin, si on en conserve le préfixe…

L'ego a pris son essence, et l'homme voit son reflet quand il voyage en face d'une glace. Reflet d'apparence, de suffisance, préservé par une excroissance de barrière sociale, profusion de regard qui accroît, je crois, l'amour-propre. Naissance de l'anthropomorphisme et de ses déviances, oiseaux de fer qui brûlent, délivrance d'enfer, souffrance et référence utopique : le paradis.

Si ce dernier existe vraiment, croyez-vous que c'est en tuant que l'on gagne son billet, son droit de visite ?

Je l'ignore.

L'être ne sait pas, s'il est une marionnette, dont je ne sais qui tire sur les fils. Dieu non plus !

— En es-tu sûr ?

— Certain !

Imaginez que l'on puisse remonter le temps, que nos vaisseaux voyagent plus vite que la lumière et que l'on trouve la première pierre, cette poussière visible aux confins de l'univers. Imaginez que l'on trouve la clef de l'énigme qui a mi-bas, notre père ou notre mère ?

 Imaginez que des solutions existent à ces questions, aussi futiles qu'inutiles, car elles n'aident en rien à la qualité de vie au présent. Vous pleurez ?

Non, votre soif de curiosité serait un souvenir et la réponse en créerait une autre de manière symptomatique ou par réflexion systématique. Dieu est notre père, oui !

Pourquoi pas ?

Alors qui a créé Dieu ?

Les questions sont infinies car nous venons tous d'un ventre ou d'un oeuf…

Seule la peur de la mort est, au final, une raison valable de chercher son salut dans le cœur de la religion ou des sectes. Puisque la peur est à l'évidence la conservation de notre instinct animal. C'est inscrit !

Où cela ?

Dans nos gènes.

La partition de notre patrimoine cellulaire nous montre que nous sommes prisonniers de la vie, guère de nos envies et de nos caprices de derniers-nés.

Nous ne sommes que de vulgaires pigeons à qui certains donnent sans complexe des coups de pieds, car ils ont le tort de trop baiser.

La nature est notre punition, la terre notre galère, et c'est certainement le plus beau cadeau que l'on m'ait fait…

Un son de corne de muse me sortit de mon évanescence brumeuse. Cette suite de notes sans logique me remplissait de gaieté et soudain, je me sentis bien. J'avais l'envie fabuleuse de découvrir mon environnement, devenir un moment le Colomb de l'anti-matière et je respirais la joie.

Les conquêtes, aujourd'hui, sont difficiles. La terre est un jardin cultivé de partout et les bibliothèques croulent sous les livres. J'avais ce vent de liberté qui me nourrissait de son charme et un désir épuré d'éviter les drames. Ma balade devait me sortir du vide obscur de l'ennui et n'ayant aucune recette pour vaincre la monotonie, je me laissais guider par la douceur des harmonies.

Nul besoin de scaphandre dans ce lieu pour fendre les parois, et naviguer dans les délices de ces pièces éphémères. L'univers est fabuleux, il suffit de voir une fois dans sa vie une photographie du cosmos et les délires du télescope Hubble. Ce dernier est doué, l'espace est son terrain de jeu et la pellicule marque mon esprit. Ainsi pas étonnant que ma mémoire emprunte cette voie de traverse pour expliquer ce que je ressentais face aux paysages qui naissaient…

Les couleurs possèdent ce potentiel de transfert d'émotion, seuls quelques troublions font mine de ne pas le savoir. Nos artères sont vives sous les attaques de rouge, d'orange ou de jaune, sereines en présence de champs de verdure et violentes dans le noir. Faut-il le croire ?

Que sais-je ?

Moi, je venais d'atteindre une source merveilleuse, une nébuleuse. Des nuages éclairs se promenaient devant mes yeux. Des personnages hauts en couleur se dénudaient sans complexe. Nuances et flammes vert absinthe, nez turquoise et poussières d'émeraudes, tout tournait et rodait autour de moi. Emporté dans un tourbillon de lumière, j'avais cet écrin autour du cou et je priais pour qu'il ne fuie pas…

Je vivais l'instant comme un réflexe de présent, un cadeau au goût réfléchissant. Ne calculez pas !

Sa valeur est infinie, puisqu'elle appartient au domaine du rêve.

J'inventais des étoiles aux contours roses, et le plus beau, c'est qu'elles s'invitaient dans mon songe et me tournaient la tête. Des formes se levaient, chiens de terriers ou gardiens de secrets. La nuit avait son charme et sa voix ensorcelait mes lueurs d'esprit. Tranquillement installé dans ses mouvements de l'espace, j'y trouvais ma place de voyeur.

Rien de solide dans ce jeu qui m'enchante, juste des associations de volumes de fumées et des créations d'individualités. Sur un semblant de terre de sienne se tenait un Saint-Bernard ou un épagneul breton. Une falaise en granit rose contrariait les turquoises, et dessous se reposait un sorcier, peu vilain. Des nuées de météorites donnaient une harmonie grandiose à cette folie artifice, et j'écoutais les voix d'enfants sages.

Au contact de cette fluorescence, je retrouvais la douceur inconsciente du bain de l'enfance et je visitais ce terrain imaginaire, sans planche de merisier. Soulagé de revoir des dauphins, sans blessure. Peu avare de côtes assassines, j'en avais trop vu souffrir, sujets de ces documentaires, évasion.

Là je les voyais en chair et en os, sans phare illusion, je nageais dans leurs sillages et je plongeais pour jouer à avaler des milles et des marées de plancton. Égaré dans ce charme évanescent, les nuages devenaient notre bassin et nos yeux pétillaient de malice, champagne. Nous buvions notre chance de vivre, à chaque mouvement, toute une aventure.

J'aurais pu y vivre une éternité tant leur demeure est compagnie, mais j'avais encore ce chemin à finir, cette trace d'humain à rechercher. Une obsession. Laissant ces lendemains s'évanouir, je replongeais dans mes projets, ceux de reprendre mon cours d'eau, ma vie.

J'ignore pourquoi j'avais cette nécessité de me retrouver ?

Une question d'habitude, un vice caché, une peur de l'aventure, un besoin de routine, que sais-je ?

Disons que nous mettons tous un temps certain à s'habituer à notre reflet aux multiples changements, et quand soudain vous vous acceptez, tout s'efface…

Et je désirais fuir cette menace. Nostalgique de mes tartines beurrées, j'avais faim de vie et j'aurais tout donner, moi qui ne possédais plus rien…

Dauphins et marsouins s'éloignaient, une bande d'amis qui rigolent et oublient votre présence, un ou deux sauts et ils tiraient leur révérence. Asphyxié par cette nébuleuse de solitude, je voulais comprendre ce qui n'allait pas. Pourquoi la haine, les guerres et leurs chants ?

Je m'égarais dans ma peine d'appartenir à une race qui domine et qui ne maîtrise rien d'autre que la bêtise absolue. L'humain était ma chaîne, pourtant je ne cherchais pas une solution pour couper cet appendice. Au contraire, je voulais retrouver cette route fuyante et sortir de ce labyrinthe.

Overdose de sympathie pour mon triste ego, est-ce un tort de s'aimer ?

Nuit fictive je suivais le ruisseau de points d'interrogations, avide de folie ordinaire. J'éprouvais ce besoin de retrouver mes entrailles, mes ancêtres, petit embryon de cette conquête d'espace. Je les imaginais sur les mers et je vis des bateaux, célestes, qui me faisaient face.

Plongées dans une lenteur sublime, des étoiles reliées les unes au travers des autres formaient ces navires de l'étrange. Une armada de conquistadors aux rêves d'or arrivait sur la toile que je tissais, glissant sans vague d'humeur vers mon entité.

Sublime image, sans aucun mot ils me parlaient en me faisant revivre ce voyage. La mer se taisait, les vents aussi, je n'étais pas tombé dans une page d'histoire, je voyais simplement la réponse à cette question obsédante : Sommes-nous surveillés par le passé ?

La réponse est : oui !

Croyez-vous que le monde se soit construit en six lunes, un petit tour de magie et me voici…

Non. Le monde a pris son essence et conservé son envol. La création de la souffrance est une obligation, cette force est nécessaire dans sa contradiction, elle donne du piquant au bonheur. Voyez les naissances, sans anesthésie elles ne sont que douleur.

La mémoire est la clef de l'existence, sans elle, on n’est rien.

L'empreinte du temps, tous les massacres, ce sang qui coule rouge ou bleu, est là pour rappeler que, aussi petite que soit notre planète, elle mérite le respect. Inventer les contraires est juste là pour rompre les monotonies, polygamies, monothéismes et tutti quanti…

La diversité est une question d'individualité, elle est nécessaire pour donner de l'importance à ce qui en soit n'est rien. Combien d'humains sur terre, et l'on pleure pour un père ?

Voilà une raison d'exister, de posséder ce courage et d'avancer sur ce terrain glissant qui est d'aimer. La haine et la colère peuvent servir à gagner une compétition, la triche aussi, mais tout au fond regardez le ciel et vous y trouverez ses joyaux.

La couronne australe ou boréale, et la chevelure de Bérénice, une colombe sur l'épaule. Le cygne qui coupe la croix du Sud et qui croise le petit cheval surpris par la chaleur du fourneau de ce dragon immobile. La grande ourse qui s'amuse aux côtés de la petite et qui oriente les âmes en mer. Hercule, l'Oiseau indien et leur horloge qui attendent et se balancent. Toutes ses étoiles reliées en filin nourrissent notre appétit de vie et nous éloignent du désir de certains de nous entraîner par suffisance dans un suicide collectif…

La planète respire et elle est sous l'influence de notre confort technologique qui, lui, est sans logique. Après avoir décimé de vieilles populations pour l'attrait de métaux couleur or ou argent, ces cas nous guident dans leur programme, une conquête de l'espace et acheter des parcelles de miracle pour sauver notre peau de la pollution. Effet de serre, effet de sourd et remèdes d'aveugle. Nous n'avons qu'un berceau à transmettre…

L'économie est une invention de sauvage, elle laisse des gens sans lendemain, le cœur meurtri par le temps. Les avares avides ne cessent d'économiser et détruisent tant de vies, ils pensent construire et dépensent toute leur énergie pour détruire. Et le comble de l'histoire : ils trouvent cette justice juste pour flatter les flatulences de leur ego. Tristes gamins qui combinent dans le trouble, incapables de saisir la puissance des déflagrations en chaîne, insensibles à l'odeur si fétide de leurs cervelles non comestibles.

J'ai de la peine pour ces hommes et ces femmes, qui ne comprennent aucun des fondamentaux de l'existence. Leurs âmes risquent un jour de devenir notre soleil, et si l'enfer existe, ils iront le nourrir et finiront par atteindre leur but ultime : flamber et nous éblouir pour de longues années…

Moi j'avais des vertiges en voyant l'illusion d'un navire en bois qui survolait mon ciel, une reproduction en association d'étoiles d'un semi-clipper dessiné par Niels Kierkegaard, immense navire en poutre qui tapissait mon univers imaginaire. Je ne le voyais pas voguer dans le détail, sa poupe et sa proue me guidaient et m'entraînaient dans ce voyage, hors du temps et des tempêtes. Le pavois invisible, j'avais envie de m'accrocher au bastingage et de poursuivre la route en compagnie de ces fantômes.

Je sentais leur souffle et les muscles tendus envoyaient toute la toile. Un voile de voile tapissait mon écran, celui-ci se fixait au grand mât, au mât de misaine, à l'artimon et au beaupré. Inutile de tenir le gouvernail, l'orthodromie n'est pas le meilleur chemin. Ce beau soir ces bosseurs de la pénombre arpentaient le pont, de la voûte arrière à la figure de proue, et l'étrave qui glissait si sagement m'envoûtait…

— Et toi, tu le connais le bon chemin ?

Quelle question, bien sûr que non. Je voyageais en mon âme et conscience sans aucune autre certitude que le plaisir d'être. Et je cherchais toujours cette voie lactée, non pas pour plaire, mais pour atteindre le sommet de la délivrance, se sentir épanoui, sans âge.

— Regarde cette plante, elle est ton arbre à choix.

Je voyais cette gorgone. Dans son tronc circulaient des veines et un chemin se traçait, une fluorescence de jaune vert marquait tous mes choix. Cet affluent, de oui et de non, était le tableau de ma vie. Mon influence positive ou négative sur le monde. Ça aurait pu être une plume de mer, le résultat aurait était le même, je voyais la trace de mon histoire.

Aussi futile qu'un insecte, j'avais pourtant autant d'importance que l'un d'eux, dans le grand livre de l'Histoire. Criquets migrateurs ou libellules translucides enchantent nos prés, les puces sont savantes, les mouches nous agacent et les moustiques nous piquent notre savoir en volant notre sang. Qu'ils soient voleurs ou travailleurs les guêpes, poux de terre et fourmis, sont comme les humains : des parasites. Parasites nécessaires à l'écosystème, ce qui, en soi, est le paradoxe de tout le système.

— Pas de frontière entre le bien et le mal ?

Aucune. Ce sont des aimants aux surfaces attractives qui attirent dans l'un ou l'autre sens, l'abeille fait du miel et l'ours le vole. Ainsi vont la vie et les oiseaux, l'essentiel est dans la survie sans retenue. Pas besoin de corde pour escalader une montagne, il suffit d'être pied nu et d'avancer pas à pas, en suivant les conseils de son père.

— Et de sa mère ?

— Évidemment !

 Les fées ont de ces questions, comme si elles n'avaient jamais été nourrisson élevé au biberon de lait chaud. Ses ailes s'agitaient en substance et sa réponse fut cinglante :

— Non.

L'auto création, je me sentais bien bête, si humain. Et pour éviter ses pleurs je l'invitai à ma rencontre.

— Ais-je fait de mauvais choix, je veux dire, dans l'orientation de mon destin.

Elle souriait, et me dit :

— L'espèce humaine est amusante, pour vous la curiosité est un jeu, tu veux savoir ?

Oh, la là ! Où étais-je tombé ?

Revoir le tableau de mes choix, le domaine du possible et de l'impossible, je me souviens que je voulais gagner des titres, être champion du monde. Pas pour faire pleurer maman, de joie, juste pour faire chier mon frère qui me mettait dans l'ombre et cette sœur qui m'appelle un jour et transforme mon destin.

— Allô, tu veux habiter chez moi ?

Je n'avais plus le choix, l'échec était un jeu de stratégie ou je ne brillais pas, en plus d'être ma finalité scolaire, ce qui sur terre ne pardonne pas. Je réfléchis, pèse le pour et le contre, d'un côté s'ouvrir au monde, entendre de nouvelles voix, de l'autre baisser les bras face à l'impossible secret. Réponse :

— Oui !

Sans plaisir, sans rancœur, juste ce constat de prendre la voie, tourner à gauche au carrefour, surtout chercher à ne pas se perdre et vogue la galère. La gorgone me montrait l'intersection, sur la huitième branche en partant du côté droit, un point rose sur une grosse section. Je comprenais la métaphore de cet animal primaire. Tournesol utilisait ce biais illusoire pour me montrer mon passé et ses interactions.

Découverte d'une ville et de ses galeries de personnages, la contrepartie d'une perte d'idéal. Voilà à quoi tient le destin, et un simple oui provoque une ouverture de hasard, de rencontres. Ce oui vous entraîne dans l'œil du cyclone, tourbillon étrange qui vous rend les idées mauves et des ciels de traîne : Beaux ou alarmants.

Une forêt de nuage sème le doute. Sur tous chemins, il est difficile de s'asseoir dans un square, sur un banc, et de regarder voler les goélands. Nous avons tous besoin du regard de quelqu'un pour remplir notre auge.

Cette gorgone jaune lumière représentait la gamelle de mes souvenirs et j'y puisais une certaine satisfaction dans ce séjour imprévisible. Je remarquais que la partie haute, de ma chaîne n'était pas colorée, comme s'il manquait une pièce à mon puzzle. Un peu d'espoir…

Agnès et son premier regard, quand elle frôle ma main et touche mon cœur. Nous avions la recette parfaite de la séduction, aucun compliment, que des compléments. Elle aimait les magasins et allait au marché, moi je cuisinais ou admirais son décolleté. Elle souriait aux passants de passage, turbulents ou bien sages.

Moi, comme un oiseau sans griffe, je m'évadais de ma cage et l'étourdissais de plaisir, quand elle plongeait sa vue dans mes dessins, clairs et propres. Elle aimait les chants lyriques, moi les casseroles et les films de série Z, légèrement lubriques. Je voulais des enfants et elle m'y entraînait, nous étions de vraies images qui s'associaient, ce qui enlevait toute morosité au voyage de notre couple.

Une indigestion de champignon hallucinogène, j'admirais l'animal qui me montrait ce diagramme et cette route liquide, si fluide. Mes choix ?

Là, devant moi, l'ensemble de ma vie s'écoulait comme une larme. La gorgone possède des branches épaisses, d'autres, plus fines et j'entrais dans ce marais des souvenirs…

 Je voulais savoir, si j'avais donné d'autres réponses à mes questions, et si j'avais prolongé le peut-être, aurais-je eu un autre destin et ma vie une autre finalité ?

 — Tu veux voir ?

Évidemment, je fixais le point de ma réponse, le rouge. L’abandon de l'idéal, et je lui demandais si j'avais dit non à ma sœur. Là, le courant jaune vert pris une autre rive, d'autres branches et un violet soudain, me donna mal à la tête.

— Tu as ta réponse ?

Oui, je l'avais, je serais déjà mort. Accident ou autre chose, je ne pouvais et ne voulais savoir…

Cependant, je comprenais, que nous avons une très très mince maîtrise de notre destin. La loi du hasard est simple, les morts et les vivants se remplacent tour à tour, évitant ainsi les vides, et la résurrection du néant.

La source créatrice a eu de l'inspiration, celle de créer une race à problèmes, ainsi elle évitait l'ennui. Et il lui en a fallu des ronds dans le ciel pour y arriver. Puisque cette tache n'était pas évidente, au départ. Combien de planètes ont explosé, avant que le Neandertal, ne devienne le Sapiens sapiens ?

L'évolution.

J'ai un homo rictus, et une bave de sourire, quand je pense à ceux qui croient que Dieu nous a créés à son image.

Quelle image ?

Celle des grottes de Lascaux, des dinosaures ou autres chimères…

Non, l'homme est fier de savoir que le poisson rouge fait un tour de bocal et quand il revient offrir sa bulle de tristesse, il ne sait plus qu'il nage enfermé dans ce ballon ouvert. Sourd et aveugle à cette détresse, vous ne l'entendez pas et il est plus facile de penser qu'il ne crie pas sa misère. Qu’il a oublié, car sa mémoire est dix fois plus fragile que son squelette. Alors il ne souffre pas, pense certains humains…

Et si Dieu est anthropomorphiste, peut-être est-ce-lui son fils : ce poisson-lune ?

Sa notion du temps est plus fugace, et je fustige ceux qui oublient que sa perception est autre, offrez-lui un bassin et des algues, ce poisson aura une réponse : un sourire translucide. Et il rendra heureux ceux qui perdent leur temps à le regarder, les contemplatifs. Improductif mais lucide…

Le hasard ?

Une onde se libère, un réseau de fréquence est né : votre pensée. Dans votre sang vous avez un trésor, les gènes. J'ignore pourquoi il existe chez certains des anomalies qui rendent le quotidien si difficile à vivre, peu mobile ou esclave d'une vieillesse intempestive. Pardonnez-moi d'avance, si d'aventure, vous êtes dans ce cas !

Je crois qu'il ne peut s'agir que d'un instant d'inattention ou de la règle de l'imperfection. Imaginez la monotonie d'un monde parfait !

Même les nuances d'ambiance d'une toile monochrome sont nécessaires à la vie pour qu'elle ne devienne pas morose. Tout est dans la diversité, des petits et des grands nains, des jaunes et des noirs, des Russes et des Roumains, l'homme et la femme, et tant de défauts : des ovales carrés, des excroissances de pets, des violences d'idées. La nature est sans morale, elle crée c'est tout !

— Et l'intelligence ?

Tournesol me fixait sur son oiseau-lyre, heureuse de sentir que je réfléchissais en son sein. Et moi, Guillaume Durand, je cherchais juste à revoir ma vie, reprendre mes activités et cesser de me plaindre…

— Tu as raison.

De quoi ?

Qu'avais-je pu dire, une bêtise ?

— La vie nous fait rire, pleurer, crier, mais il ne faut pas se plaindre.

Aussi sensible qu'un roseau agité par les vents, l'humain doit se tordre mais ne doit pas plier, juste résister…

Je crois que la vie a commencé comme un vieux film de cinéma muet, noir et blanc. Puis des variantes ont explosé : le lapis-lazuli a lâché ses bleus, la malachite accouchée de ses vers, les effluves de vinaigre ont brûlé l'assiette de cuivre et le vert de gris apparaît…

La diversité est une nécessité et ce n'est pas une rime. Sans elle, la vie serait triste et uniforme, kaki. Incroyable non, que de penser !

De savoir si nos cheveux sont roux et nos yeux sont bleus, avoir un sexe, une sexualité, jouer. Souvent, quand un homme croise l'horreur sur son chemin, il se plie mais ne rompt pas et il devient digne, seule réponse à la fatalité.

— Tu m'amuses et je crois que tes ancêtres aussi…

— Lesquels ?

Petite moue songeuse et point d'interrogation.

— Tous.

Oh la là ! Jugé par ceux qui draguaient à coup de gourdin, les constructeurs de pyramides et les autres, les inventeurs de la censure.

— La censure, qu'est-ce que c'est ?

Mais c'est une question à l'envers, si j'avais encore des yeux, je crois qu'ils se seraient chargés d'humidité. Que me faisait-elle ma petite fée, elle m'interrogeait ?

Elle protège mais ce n'est pas une ceinture, pourtant elle est chaste, voire prude. Ce sont des gens qui, en groupe, pensent pour l'individu, à sa place, ils essayent de créer un mur de gêne.

— De gène ?

Mais non, comment t'expliquer, little Tournesol, perchée sur ton monde d'éternité, si loin des réalités du mortel et de ses angoisses…

La censure s'est créée une brigade des mœurs prête à tuer pour la conserver. Le tout, et ne serait-ce pas dans ce fait : le comble, ces groupuscules y trouvent une morale.

Mes ancêtres, ceux qui coulent dans mes veines, ont appartenu à cette époque de l'âge moyen où l'on brûlait des êtres par peur ou par volonté de créer cette peur. D'autres plus tard, et si proches de nous, tuaient pour éliminer la diversité de race, et aujourd'hui encore le racisme banal existe, ainsi que la haine de la différence : homosexuelle aussi…

— Encore une peur ?

La phobie des erreurs, l'arbre à choix que l'on efface de sa mémoire. Mentir !

Et se mentir, regarder la glace, sa face, et n'y voir que la surface, le reflet. Derrière le masque se terrent des mauvais choix, des remords, des regrets et l'impossibilité de retrouver un second souffle. Le temps est comme les voitures : il ne circule par obligation que dans un sens. Les contresens sont rares, mais ils existent…

Une conscience collective surveille nos moindres faits et gestes, mais comment font-ils pour juger ?

— Ils ne jugent que les cas extrêmes, ceux qui nuisent à la partition, les fausses notes.

— En suis-je un ?

La fée se gaussait et son cœur rougit…

— Imbécile, tu vis…

Je vois, je n'étais pas tombé dans la fosse à canard. Si je n'avais pas passé l'âme à gauche comment se faisait-il que je n’aie pas faim ? Si j'ai encore un corps, je dois aussi en avoir les besoins !

Or, j'étais manchot empereur défunt fuyant un marécage, celui de l'âge de pierre, de bronze et des lumières…

Croyez-moi sur parole, jamais je n'avais cherché à comprendre quoi que ce soit, si la ville brûlait et que ma femme était victime d'une prise d'otage, je n'y étais pour rien. Moi, j'aimais les oiseaux marins, ceux aux pattes palmées : albatros, pingouins et craves. Admirateur de chevaliers guignettes et de chants de courlis cendré. Je n'ai pas de souvenirs d'avoir pêché autre chose que du poisson, lieus et loups. Alors pourquoi moi ?

Devant moi, je vis une porte, un mur de trois portes. Laquelle ouvrir ?

Chapitre 4

Un gris épave de croiseur de l'armée française avait pris place et une pièce naissait. Du rouge carmin descendait en ligne droite, et créait un mur lointain, associé au noir. Une dune bleutée me touchait par sa beauté azur et les transparences me permettaient de voir derrière le sujet.

Des éclats de silence rose fleur et un soleil arborescent, m'éblouissaient. Au centre des signes cabalistiques que je ne pouvais déchiffrer, un tourbillon d'idées venu d'un pays inconnu. Une flûte de Pan me tranquillisait en jouant une musique douce et souterraine, je me laissais envahir les sens et j'étais bien. Cependant, l'ensemble de la pièce semblait fragile et l'instant refusa de se figer.

Aussi turbulent qu'un vent tournant, la transformation n'était pas terminée. Un rond gris profond venait d'apparaître en hublot et les lettres ne voulaient pas se stabiliser, appelant les nuages et la terreur de mon for intérieur. Était-ce ma fin ?Jamais je n'avais compris cette expression populaire et il fallait qu'Astrid fasse trembler mes six sens pour me retrouver ainsi dans les pommes, enfin, sur des pommes : des bleues, des jaunes. Fruits murs ou verts à la peau douce ou rosée, je voyageais dans ce terrain obscur du subconscient. J'ignore comment, mais ma balade ne faisait que commencer, à croire que la réalité devenait lointaine.

Après cette pluie de cidre, me voici dans une forêt de questions, un voyage curieux au cœur de points d'interrogation, inévitable lévitation qui m'attirait sans cesse vers l'attrait grandissant des points de suspension…

Vertiges de couleur psychédélique, je marchais, je volais, enfin j'allais de couloir en couloir, de porte en porte, sans rien à vendre et tout à découvrir, mais avec une obsession cependant, me sortir de cette impasse spatio-temporelle. Perdu dans mon inconscience, comme au sein d'une cuite au vin violet, je trouvais que le lieu avait des airs de mystère et des allures de labyrinthe.

D'ailleurs, depuis peu, je ne voyais que du bleu, aux spasmes d'orange très clairs. Vraiment curieux. Puis survint à ma droite une attaque de vert, moi qui sentais la soif venir, et des mauves lancinants. Enfin une porte et une question : qu'est-ce que l'existence ?

Pas de chance, de la philosophie, je n'allais jamais pouvoir guérir de ce contretemps, ouvrir les yeux et revoir ma douce. Non, emporté dans ce vent de folie, je ne voyais que des peaux de chagrin lumineuses, des étoiles diverses et des averses de gris aux rayures rosées. Tout était en mouvement, et j'étais le seul à l'arrêt. D'une seconde à l'autre, je m'attendais à voir le grand esprit, celui qui aspire nos consciences et définit nos vies, sans nous demander notre avis.

Sans réponse à cette première question, je fis demi-tour et rejoignis le pont. Une peur fidèle accompagnait tous mes pas et pour l'oublier, je pensai à un repas. Un gigot d'agneau aux morilles fraîches, une laitue de mer et des frites, pas d'excès, ce n'était pas le Jour de l'An. Mais je l'avais ma réponse, par le simple fait de chercher le fond de l'énigme, cette notion d'existence était enfouie dans ma notion de vie, et ma voie était cette petite voix qui avait faim, alors je retournai vers cette porte et, sûr de moi, je l'ouvris.

Me voilà, auprès d'un lac, un symbole de naissance. Ce lieu est si tranquille qu'il en devient magique. Perdu dans l'œil du monde, je cherchais à me réveiller, à entendre les cris des oiseaux.

Était-ce à cause de l'ouverture de mon appétit ?

Un miaulement sortait de l'ombre. Le passereau, petit oiseau-chat au plumage chatoyant se jouait de mes humeurs et m'attirait dans son piège. J'allais à la recherche de vie, donc de sons, prêt à mordre à l'hameçon. Toutefois, l'âme joueuse, mon for intérieur souriait. Je respirais l'envie de sortir de cette magnifique galerie, ce goût inné de liberté, sans doute.

Une chanson revenait de nulle part. L'oiseau de Jupiter prenait son essence et son vol dans ma raison. Le miroir aux traits bleus de cette masse d'eau inerte me soutenait dans cette nuit d'étincelles aux fluorescences rouges, vertes, jaunes. L'aigle aux couleurs d'absence me parlait, sans mauvais œil. Je l'accompagnais, et inventais des montagnes.

Des envies de pétrels et des tempêtes se levaient, le lac transformiste délivrait sa furie et des vagues océanes accompagnaient mes émotions. Mort, oublié, jamais je n'avais eu autant le sentiment de vivre au creux d'un rêve, mais j'en étais prisonnier et je recherchais en vain la douce colombe.

Le temps n'existait plus, j'étais en vacances. Ma conscience se heurtait aux murs de mon imaginaire et j'avançais en cadence, à l'écoute du moindre signe. Quelques pas de danse, l'oiseau rare peu bavard m'offrait sa délivrance oisive. Ce cygne me berçait et animait mes ampoules intérieures. Mais comment sortir d'ici ?

J'éprouvais le besoin de partager cette folie. Triste solitude, l'ennui de ne pouvoir communiquer, apprendre sans enseigner. J'allais m'asseoir sur un banc, mû par ce besoin éternel d'osmose, défini par ce mot : amour.

Cette pause ne fut pas longue, bien que les temps fussent confus dans cet espace de ténèbres ponctué de lumières éclatantes. Je devais sortir de ce mensonge sans fin et retrouver mes couleurs, les bruits de mon cœur, mes désirs d'envies. Tiens, une autre porte. Je l'avais prise pour une fenêtre, et je cherchais la question. Le temps est une notion intérieure ou extérieure à soi ?

Oh la là ! vraiment pas de bol. Comme je navigue sur le plan d'eau de mon arrière-cour, alors que je ne sais même plus qui je suis, si j'ai un passé, de l'avenir, voilà que l'on me pose une question des plus complexes, sans notion de base mathématique. Ce qui est mon cas. Mis à part les dimensions et les projections de droites qui agissent sur nos perceptions en dessin. Que dire ? Le temps, ne serait-ce pas l'horloge de l'humanité et des mondes parallèles ?

Temps atomique ou séquence de rotations des planètes, c'est une unité de mesure gageant d'un postulat : un début et qui nécessite une fin. Ce qui écarterait la notion d'infini. Cosmos, galaxies, planètes, ne sont que des météores, des étoiles que brûle le temps et qui entraînent des vœux, si l'on voyage dans leurs métaphores.

Seul, l'être ultime, le créateur de créatures, la première pensée est hors du temps et de l'espace. Elle nous accompagne partout. Dans un sourire, au croisement d'une envie, au creux des racines d'un arbre, sur les pétales d'une fleur. La vie n'est que pensées et, sans celles-ci, tout est vide.

— Tu cherches quelqu'un, quelque chose ?

D'abord je n'avais vu que l'oiseau-lyre et je restai sans voix. Comment croire que ce petit être, à califourchon sur cette légende monstre, n'était pas un colibri mais une fée.

— Tu t'appelles comment ?

— Guillaume.

— D'où viens-tu ?

Alors là, que dire à ce petit animal ? Que je viens de la Terre, une planète qui a un soleil et de l'oxygène et des désirs de dieux, et que j'aimerais savoir où je suis ?

— De pas très loin, d'un lac et de son pont.

— Je peux t'aider, tu sais ?

Non, je ne le savais pas. Mais connaissait-elle les clefs de l'univers, les règles élémentaires du temps et des temps ? Je l'ignorais.

— J'aimerais aller derrière cette porte-fenêtre.

Elle se frotta le menton, ses couleurs complémentaires changèrent d'intensité, ses colonnes de jaune de cadmium et de vert de chrome devinrent terre de sienne brûlé et laque pourpre, et l'effet fut saisissant.

— Si tu veux, je peux répondre à ta question.

— Tu m'ôterais une épine du pied.

Là, je la devinai songeuse. L'expression que je venais d'employer l'intriguait et elle semblait perdue dans ses pensées. Pouvait-elle, vraiment, me venir en aide ?

— Tu n'as pas d'épine et pas de pieds.

Perplexe… Pas de pieds ? Mais si, j'ai un corps et des idées, que voit-elle sinon ?

— Je t'ouvre la porte puisque les réponses aux questions sont au fond de toi et que tu dois encore apprendre…

La fée avait ses pouvoirs et sans savoir quel subterfuge elle avait utilisé, ma perception fut victime d'une explosion de lumière. Enchanté, je devais m'habituer à ce lieu artifice et apprécier ses délices.

Après tout, j'avais le temps, et mes factures d'électricité attendraient… avant d'être payées. Difficile d'expliquer cet univers : cinq poteaux, arbres aux troncs translucides et feuillages multicolores plongeaient leurs racines dans un lac de glace acide, des volutes arc-en-ciel fuyaient en tout sens.

Effet transparence et diffusion dans les sens, de bleus : turquoise, cyan, outremer et céruléen, transpercés de fumées orangées, jaune Océan et vert lumière. Des reflets pourpres, violets, circulaient dans les airs, aux côtés de blancs suggérés et d'ocres jaunes, d'ambres brûlés, d'alizarines cramoisies. Tout était en mouvement, sauf ce miroir qui me glaçait le sang. Où allais-je trouver une sortie ?

Je cherchais à revenir en arrière, or je pouvais constater simplement que le paysage quitté, celui traversé précédemment, avait fui, évaporé. Aussi sensible que l'impression des secondes sur le cadran d'une montre, je ne pouvais pas reculer, obligé d'aller de l'avant, sans repères et ne sachant pas rappeler la fée qui venait de m'offrir ce mirage.

Un rat dans une cage de laboratoire ; j'avais des envies de fuite, mais je sentais bien que le temps n'était rien. Une illusion. Seules mes cellules m'enfermaient dans la prison de l'obsession de vivre. Comme tous les humains, j'avais cette peur inerte en mon sein, de vieillir.

Je sais que l'éternité n'est pas une solution, que la nature cruelle nous oblige à nous bouffer les uns les autres, bêtes sauvages ou élevées à la chaîne. Le propos ne se trouvait pas là, là c'était un principe de chaîne alimentaire, rien de plus. Mais quelle beauté étrange que ce paysage tout en couleurs volatiles.

Pas un seul panneau de signalisation et ses souvenirs de femmes, de flammes, cette perte de connaissance. Je décidai d'avancer, sachant pertinemment que le recul ne m'avancerait à rien. Peu placide et nullement désireux de disparaître dans ce lac acide, je me projetai dans ces arbres.

Pour un peu, des ailes venaient de me pousser. La légende du Minotaure m'accompagnait, et j'aurais bien joué au fil d'Ariane, araignée d'un seul jour. Tisser ma toile et m'offrir un parachute, aller de couloir en couloir sans valise, et y trouver la paix.

Le silence n'était pas roi, une cacophonie peu ordinaire me suivait, une sorte de cocotte- minute de sons bizarres, des chansons de baladins et de contemporains, du classique, du jazz et pas de java. J'avais cette impression folle de voler de feuilles en feuilles, des rouges aux veines mandarine, celles qui se dessinent en automne.

Par moments, je trouvais l'endroit idyllique, romantique, si joli et quasi magique par l'évocation de toutes ses couleurs. Si ce lieu fût partage, il eût été mon Utopie, mais isolé entre rêve et réalité, qui pouvais-je inviter ?

Au lieu de cela, ces chênes étaient ma prison et j'avais peur d'y trouver ma tombe. Je devais me faire une raison, trouver de la logique à cette histoire, ne pas me plaindre de sentir mon cœur battre et recevoir ce florilège d'odeurs ensorcelantes.

Avais-je répondu à l'énigme ? Le temps vit en soi si on en a conscience. Mais avez-vous vu une montre à la patte d'une tortue ? Non, pourtant rien ne prouve qu'elle ne se trouve pas lente et qu'elle ignore le passage des minutes. Le temps, c'est ce cercle de particules qui tourne autour de l'univers et vous entraîne dans sa tourmente, années-lumière ou trou noir.

Ce sentiment pénible, mais si vrai, d'exister. D'être aussi puissant qu'une puce. Les quatre saisons sont bien plus que des ingrédients garnissant une pâte italienne, elles établissent des règles de circulation des airs sans droit de douane. L'unité absolue du temps n'a pas de lieu d'être, ici et dans les mondes parallèles, car au fond, dans le lointain, le temps n'a aucune importance puisqu'il est perpétuité et assassin…

Sortir d'ici et revoir un toit d'étoile. Les compter. Rester des heures la tête levée, absorbé par la curiosité de l'univers, immobile. Regarder en arrière, parcourir les milliards de kilomètres de notre passé commun en jetant un œil en l'air et découvrir la loi d'évolution. La vie est une lutte contre l'éternel recommencement, qu'est-ce que vivre ?

Ouvrir les yeux, se lever, déjeuner, s'activer, prendre un repas, rire, jouer, travailler, dîner, et enfin dormir. Attendre les lendemains et perdre ses forces, sa flamme. Les cernes, les rides, la vieillesse arrive, et on enfonce les clous ou brûle votre peau. Que vous soyez un numéro ou portant nom et prénom, vous n'êtes rien d'autre qu'un regard qui traverse le temps. Si simple et si beau…

J'étais dans une impasse, mes désirs s'amplifiaient, cruelle invitation à la lévitation qui eût pu sortir de ma volonté d'être vivant, mais qui me dérangeait par deux de ses aspects. Le premier : ce don n'était pas volontaire, et pire, la deuxième raison : l'action était totalement incontrôlée, ce qui offre son lot de stress et d'instants de panique absolue.

Je quittai les arbres à malices et m'offris le supplice d'un plongeon dans le lac. Pas plus de nuages que de nénuphars qui ne glissaient à la surface de ce miroir aux adieux, j'avais de la peine à croire que je gardais une conscience.

L'eau avait la transparence du béton, elle accueillait mon errance sans sourciller, pas une éclaboussure. Je marchai et allai plus loin, moi qui me croyais en fin de passage. Dommage que je n'aie pas eu de patins, je serais allé plus vite dans ma fuite en avant.

— Tu m'as appelé ?

Je n'en avais pas la moindre idée, avais-je parlé, crié, qui était cette voix ?

— Non.

— Tu es inquiet… pourtant, et je le répète, aucune tempête, pas de peur, toutes les réponses sont en ton cœur.

Miroir, folie, que se passait-il ?

Et ce refrain, ce désir d'île m'envoûtait. Que ce fantôme qui me connaît se montre, qu'il ose affronter la lumière de mon regard.

— Je suis là.

En effet, la fée toujours sur son oiseau perchée se tenait à mes pieds. Elle souriait et j'avais honte de ma conduite, de mon manque d'hospitalité.

— Je t'écoute…

Perdre ses repères, mourir ni de faim, ni de froid, être en sueur au fond de son malheur d'être un fruit unique. Je voulais quitter cet endroit pour respirer et m'offrir un café. Je pensais à Agnès abandonnée dans sa classe, otage de la bêtise humaine. Je pensais aux flammes et au destin. Drôles d'histoires que ces rencontres à répétition, comme si la vie était une partition écrite, dont le seul problème est de connaître le nom de celui qui tire les ficelles.

— Tu divagues ?

Et, vous n'allez pas me croire, je vis un mur de vague qui ôtait toutes raisons aux murmures de mes lamentations. J'avais de la peine, je me sentais idiot, faible, humilié…

— Ne pleure pas…

Pourquoi, si mon corps saigne, ne pourrais-je pas me couvrir de larmes ? La honte ?

— Moi aussi, je suis sensible, bien que née fée. J'ai des pouvoirs, et aussi le cri des violoncelles.

Une tourterelle ou une tour de Pise, offrez-moi un abri, un bout de terre que je puisse pisser dessus. Devant moi, la mer m'enivrait, ses côtes agitées glissaient ses messages turquoises ou émeraudes, j'avais des bleus à l'âme et la petite fée pleurait.

— Pourquoi pleures-tu ?

— À cause de tes souffrances, tu n'as pas conscience du mal que tu me fais.

À croire que nous étions en plein concours d'écorchés vifs, je m'excusai et la mer se calma. Petit à petit, les vagues perdaient de l'amplitude et le paysage retrouvait son calme. J'avais des envies de nuit et de lune ronde, comme certains ont des humeurs…

— Tu es bien curieux, mais je vais te répondre.

Comment pouvait-elle savoir ce que je pense, était-elle branchée sur ma fréquence ?

— Dix-sept !

— Quoi ?

— Idiot, visite !

— En combien de temps ?

Je croyais qu'elle allait s'éclipser, ne pas répondre.

— Le temps n'a pas d'unité, et aucune utilité. Regarde autour de toi, vois-tu des raisons de comptabiliser ?

À présent aucune, je m'étais égaré dans un conduit d'éternité et, le pire, je voulais en sortir, retrouver mes chaussettes sales, mon robinet saboté et mon univers de dessin. En pleine "auto conversation", ce monologue intérieur avait oublié ma compagne sur son cheval aux ailes dorées. La petite fée volait et portait son attention sur moi.

— Es-tu vivant ou mort ?

Comment pourrais-je le savoir ?

Jamais, je ne m'étais senti aussi vivant que dans les bras d'une femme, quand le désir vous sourit et que le temps s'absente, dans une douceur de soie ou de coton. Vivant, je respirais, non ?

— Tu n'as pas de corps, je te l'ai déjà dit.

Pas de corps, pas de cœur, je jouais à qui perd gagne. J'ignore qui je suis et si ce monde que je visite est un cachot, une fosse aux oubliettes ou un cauchemar récurrent. Je pense, donc j'essuie les plâtres…

— Euh! tu n'aurais pas une autre question ?

— Quel genre ?

— Je ne sais pas, deviner ton prénom ?

Qu'avais-je émis ?

L'hypothèse que, pour exister, il faille avoir une particule et pas des mandibules. Je mettais ma petite fée, celle qui me sauvait de mes peurs de solitudes, dans l'embarras. Je la vis faire trois tours sur elle-même et, souriante, presque aimante, je l'entendis dire :

— Puisque tu es si malin, donne-moi en un de prénom : pour toi ce sera mon nom.

Pas bête l'allumette, elle jouait et je ne devais pas l'agacer. J'observai sa silhouette et décidai de l'appeler :

— Tournesol.

Inutile de lui dire que sa présence était un soleil et qu'elle illuminait ma vie de maudit. Perdu dans mon égocentrisme, je n'avais même pas envisagé mon intérêt d'être, de parler, et de joindre l'utile à l'agréable, en combattant l'ennui. Voire de reprendre pied, de regagner la surface et de l'importance, il suffit de plaire à quelqu'un pour posséder ce sentiment, unique, d'exister.

— Oh joli ! Ce nom me plaît. Désormais je suis Tournesol, pour l'éternité !

Vivant, mon esprit se souvenait du passé à présent. Ce jour où je reçus mes premiers pastels, ces pâtes molles aux tons pâles, une feuille blanche et l'imaginaire qui entre en action. Qu'avais-je dessiné ?

Mon vélocipède et un mur de fleurs près du cimetière. Maintenant, je me rappelle de tous ces instants de vie, anodins pour l'extérieur : une phrase, un mot, le regard fuyant. La perception de soi vis-à-vis des autres est souvent mauvaise. D'ailleurs, il est probable qu'il soit impossible de se faire comprendre des entités transversales, de ceux qui traversent votre vie, en parallèle ou en perpendiculaire. Pourquoi ?

Chacun préserve le gazon de son jardin secret, désire montrer les fleurs et cacher l'engrais.

Tournesol semblait heureuse de posséder une identité sonore, elle me suivait d'un sourire riche en complicité. Une amitié, peu ordinaire, naissait puisque j'étais incapable de savoir si j'étais vivant où mort. Si je réfléchissais un moment ? J'ai une conscience, puisque je raconte et que je cherchais à savoir où je me trouvais.

Cependant, et cette remarque me contrariait, je n'ai plus de notion de temps, et aucun besoin primaire. Pas de pipi ou de popo, rien. Ce qui m'invitait à croire que j'étais mort. Pourtant, sans corps, j'avais la perception, des réactions, des humeurs, une sorte d'entité lumière qui se déplaçait à la vitesse de ses idées. Génial diront certains, un super héros. Sauf que des problèmes innés, nés de cette situation actuelle se créaient. Lesquels ?

Aucun contrôle de mon milieu naturel, tout se transformait de manière irréelle. Le mot sacré est lâché : réalité. Est-ce l'image que l'on perçoit de son corps ?

— Je t'arrête tout de suite, ne cherche pas à comprendre et vis l'instant.

Facile à dire, petite fée, mais j'ai des projets, moi, de l'avenir, des dessins à créer et des desseins pour ma famille.

— Lesquels ?

— Eh ben, en créer une, tiens ! Je tire ma femme de cette odieuse prise d'otage et nous aurons des enfants.

— C'est si facile que cela à faire ?

— Pour un homme, oui, pour la femme neuf mois de transformation et une délivrance douloureuse.

Cette conclusion ne plaisait pas à Tournesol, je la vis disparaître sur son fier destrier. Où partait-elle ?

Était-elle la seule dans cet espace-temps si particulier ?

Non, je pensais qu'une solitude éternelle devait être pire que de mourir, condamné à la jeunesse éternelle, l'horreur. Moi, je pensais au balconnet d'Astrid. C'était encore et toujours lui qui m'avait fait perdre la tête. Cette femme possédait une poitrine maléfique qui m'obsédait par ses mouvements tranquilles. Un trouble obsessionnel normal chez les garçons, paraît-il ?

Surtout je n'irais pas faire de la mauvaise psychanalyse et analyser ce phénomène de manière tri-perceptionnelle, l'enfant, le père et la mère. Et son complexe : celui de se baigner…

Difficile de ne pas devenir con quand on n'a même pas un miroir pour se parler, la vie devient un vase clos et, de loin, je préfère l'enclos des animaux : vache, chèvre, et dromadaire. Au moins, eux, ils discutent de la pluie et du beau temps.

Difficile de croire justement, que le temps influe autant sur notre humeur, nos nerfs sont paisibles ou agités les jours de rage où la misère crève le ciel à coups de boules. Un oncle me racontait, quand j'étais petit, que des dieux jouaient aux boules les jours d'orage, et je l'ai aperçue cette boule de feu qui scalpait ma grand-mère. Ses cheveux gris brûlaient et moi je me cachais derrière les manteaux ruisselants de gouttes d'eau. Ça tonnait et m'étonnait que ces adultes du ciel ne prennent pas la peine d'isoler leur terrain de jeu. La terre n'est pas virtuelle, que je sache ?

— Tu délires, Guillaume. Tu n'es pas capable de savoir si ton ego est mort ou vivant, et tu juges une ancre de la nature.

— C'est-à-dire ?

Elle était furieuse j'aurais dû l'appeler Annabelle, mais je me taisais…

— Tu as une vie et des envies, laisse les problèmes domestiques aux adultes, aux gardiens de la circulation.

— De la circulation ?

— Oui, la vie est une vulgaire circulation d'énergie et celle-ci n'est pas venue toute seule. Il a fallu la penser et croire en ses songes, si forts, qu'ils sont devenus des mensonges, ceux que vous appelez : Réalité.

— Tu es sûre ?

Alors là, je venais de couper un arbre de certitude. Elle était sciée.

— Il a fallu que vous les inventiez ces mots, sûr et sécurité, crois-tu que quelqu'un contrôle le hasard ?

D'essence timide, je comprenais bien ce que Tournesol évoquait, mais en était-il de même pour tout le monde ?

Là encore, n'ayant aucune réponse, je devins pierre tombale et attendis. Ce qui en soi est pratique ici, puisque aucune piqûre de rappel de l'écoulement planétaire n'était visible. Je n'avais qu'à attendre…

Disparu l'oiseau-lyre et sa fée, je restais dans ce point d'interrogation. Le hasard ?

Ce jeu de dé, il paraît qu'il suffit de placer une surface magnétique, une petite chape de plomb, sur une face pour faire des suites de six, mais quand l'on veut un un, ou un trois…

La terre a ses pôles magnétiques, se pourrait-il que nous soyons juste un dé, sous contrôle ?

— Tu raisonnes en homme, et ces pensées résonnent en moi.

Elle était revenue et je compris que rien ne lui échappait : elle était ma pluie et arrosait mon champ d'ignorance, cherchant sans savoir à éliminer mes mauvaises graines.

— Raconte…

Je m'attendais à une attaque de mots et ce fut une émotion indigo, ne me croyez pas fou. Mon horizon prit cette teinte, entre le bleu et le violet, et une droite d'un turquoise indicible éveilla ma curiosité. J'ignorais où se trouvaient le haut et le bas, mais les mouvements, l'agitation primaire du décor, venaient de la partie dite basse. Et des accords confus sonnèrent : cornemuses, guitares et contrebasse, une touche aiguë de piano… j'avais la berlue. La droite se décomposait en suivant les notes, et des formes aux allures rondes et rouges pourpres prenaient vie en pointillés et se regroupaient en tirets.

Une sorte de crabe araignée au regard glauque me fixait et j'étais loin de la touche finale. Je tremblais. Une onde secoua le tableau. Le fond immuable conservait sa couleur et deux traits épais, marron et cyan, naissaient devant mon regard troublé. Des roues, un engrenage émouvant qui bougeait et formait une ligne vague qui ondulait et ordonnait mon mal de mer. Au-dessus, des reflets fantômes mauve confus…

Tous mes sens étaient en éveil. Je n'avais jamais été père, mais voilà que j'assistais à une naissance de couleur émotion. Comment retranscrire, odeurs, tons, douleurs et son s?

Emporté dans un tourbillon de pensées, la petite fée me livrait son message. Je comprenais que tout est illusion, le ciel et l'eau, la terre et l'arbre, l'ours et le lapin. Je comprenais que la vie est un voyage qui ne nécessite aucun mérite et que les humains sont des adeptes de la complication. Pourquoi ne pas pleurer quand le vent caresse votre visage ?

La vie est un cadeau étrange et inutile, aussi incroyable que cela puisse paraître. Un jour l'ennui immobile du grand éclat blanc jaillit, il inventa son contraire : le noir. Noir et blanc complémentaires, fruits de lumières et de pigments, ses couleurs se décomposèrent et créèrent les spectres que l'on connaît : Rouge orangé, vert, bleu violet pour l'un et rouge, jaune, bleu, pour l'autre. Naissance du cœur lumière et du cœur matière, l'illusion et la réalité, le noir et le blanc.

Je posai une question :

— Tes invités, les dix-sept… Ils étaient humains ?

Un nuage d'orangé éclaira sa pupille, Tournesol resplendissait sans soleil et sans horizon…

— Bien sûr que non !

Ma curiosité s'installait. Qui étaient ceux qui avaient connu ce passage ?

Je devais savoir leur nom, adresse, numéro de téléphone et s'ils possédaient une carte de séjour…

— Tu es le deuxième humain et le premier homme.

Une femme avait franchi ce cap et défriché le chemin de la connaissance source. Qui était-elle ?

La fée me glissa une réponse :

— À l'époque de sa visite, je ne lui ai pas demandé son nom. Ce système de reconnaissance d'un individu m'était jusqu'alors inconnu.

La petite Tournesol semblait perplexe.

— J'apprends au fur et à mesure le futur, pour moi aussi le temps s'écoule, je suis semblable à tout le monde.

Une larme délicate et translucide coulait sur sa joue.

Derrière elle, un élan de curiosité m'aspirait. La métamorphose devenait de plus en plus spectaculaire, plus impressionnante que le déploiement de l'aube au large et ses effervescences ocres jaunes, turquoises.

Tout autour de moi devenait trouble et troublant, plus de teinte marron mais des effets de poussières de lumières bleues, mauves et grises, accéléraient mes pulsations. Du fond intermédiaire, il ne restait que deux carrés excentrés et un ciel. Le reste était des formes en folies et éclats d'émeraudes ou de rubis. Le bleu outremer semblait feindre l'horizon, et la tempête de couleur agissait sur mon âme. Chaleur et froid se succédaient. Une profusion de sentiments arrivait de ce puits intarissable et me rendait presque raisonnable.

Chapitre 3

Quand je sortais de ce songe incertain, je n'étais pas indemne. J'avais perdu mes certitudes, arrogantes, d'être humain : celle de se placer au-dessus des autres animaux de la terre. Si quinze autres personnes étaient passées ici, dans cette voie sans issue, ce ne pouvait être que des bêtes ou des Martiens ?

J'avais vu un reportage sur l'existence de l'eau sur Mars. Dans l'état de mes connaissances actuelles, c'est un élément essentiel de toute vie. Enfin, c'est ce que je croyais !

Dans ce conduit hors du temps, j'apprenais que je n'avais pas de besoin alimentaire, élémentaire mon cher Buffone…

Mais depuis combien de temps suis-je perdu dans ce no man's land ?

Je n'avais ni montre, ni calculatrice. Encore moins d'ordinateur, et je me trouvais dans l'état de ceux qui ont pour gourmandise les paradis artificiels, dont la mission sous acide devient impossible, évaluer les unités temporelles : une seconde passe à la vitesse d'un quart d’heure et une journée ressemble au supplice d'une fuite d'eau.

Désorienté et désappointé, je ne pouvais même pas pointer au chômage et reprendre un peu les couleurs de la civilité et ses règles de société. Non, rien. Je ne pouvais exister que par les souvenirs et ses délires d'enfance.

Mon premier bain, ce devait être en été, et peu au courant des phénomènes de marée. Je nageais sauce Guillaume. Les mains au fond grattant le sable, la vase, et j'avançais. Aussi fier qu'un cheval en rut, je m'amusais. Mes parents étaient lointains, comme d'habitude.

Serein, je continuais mes découvertes et m'éloignais de quelques mètres. Quand soudain, plus de fond, et loin de fondre en larmes, je bougeais pieds et mains. Miracle, ce n'était ni un crawl, ni une brasse, mais la nage petit chien, pour un peu j'en aurais aboyé de plaisir…

Je m'évadai de ce flou artistique en suivant les coursives de mon passé. L'illusion d'exister devenait réelle et je m'y abandonnai. Pêché de jeunesse, offense de justice, tout y passait, ainsi j'évitais la crise de nerf et les paroles en l'air. Je me souviens de ses courses folles en vélo, mon tas de ferraille avait des vitesses et je me prenais pour un champion, sur les routes de mes turbulences.

Combien de fois avais-je levé les bras ?

Pire que si j'avais gagné la grande boucle…

Peu modeste, j'aimais dépasser les autres, montrer ma puissance. Or, souvent le gazon à eu raison de moi et de mes excès de motivation. Moins violent cependant que les répétitions de perte de contrôle, et le dos sur le bitume qui déchire votre peau, blessant votre amour propre. Combien de chutes au total ?

Je cherchais un passage, une piste d'atterrissage dans ma vie et je devais contenir des envies de vieillesse. La fée, une nouvelle fois, avait pris la tangente et je devais trouver des ressources en vase clos. Je voulais avancer alors j'avançais.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, mes pensées volaient et je devais en convenir, l'univers avait des vrais airs de labyrinthe. Pas un classique, noir et gris poussière, non. Celui-là avait un arrière goût d'années soixante et des ballades de coccinelles. J'y évoluais sans souffrance, sans défiance et sans orientation. Où était le sud, le nord ?

Aucun soleil, un désastre qui me laissait songeur et désappointé. J'avais perdu mes points de repère et je naviguais dans le brouillard, sans l'aide électronique d'un G.P.S.. J'allais de couloirs en couloirs à la recherche de questions et je ne pouvais pas retenir les leçons de mes lectures d'enfant, le petit Poucet s'était égaré dans ma mémoire.

L'horreur éternelle. Je n'arrivais pas à éteindre ma parole interne, mes pensées revenaient sans cesse, affligeantes de fatigue. Insomnie permanente qui promenait sa démence dans mes entrailles, ou si j'ose le dire, mes viscères.

Une balade en errance sans projet, le boulet de la conscience en éveil. J'avançais, vite, vitesse supersonique, pouvoir unique et stagnation au carrefour de mes points d'interrogations. Plus je voulais m'éteindre, me mettre à l'arrêt, trouver une aire de repos, moins je conservais ma patience.

Au final, une certaine violence ôtait ses chaînes de pudeur et sortait de l'ombre. J'avais oublié mon fond de nature, celui de mes gènes. L'instinct de conservation et la négation de la mort. Triste conversation souterraine, qui prenait son essence dans mes veines. La solitude est vraiment vilaine qu'elle soit volontaire ou provoquée par un système, un homme sans son contraire est un corps mort. Aussi vrai que le vert et le rouge sont complémentaires. Face à moi un œil de puma s'ouvrait…

Inutile de dire que la peur du cauchemar récurrent revenait. Avez-vous déjà imaginé pénétrer une tête de guépard ?

Toute raison gardée, ce n'était qu'un gros chat, pas une panthère célibataire et je profitais d'un léger éclair de génie. Mort ou vivant ?

Si je suis le premier, je ne risque plus rien. Rien d'autre que l'errance éternelle aux confins des ténèbres. Ce qui, en soi, ne pouvait être pire que ma situation actuelle.

Seconde solution, vivant, je risquais la mort et donc la fin de mon calvaire. J'avoue maintenant que je sentais ce risque limité, un ange devait me protéger. Je sentais son aura qui éloignait mes doutes. Alors j'avançais vers cette lueur dominante l'esprit ouvert, presque libre et sûr.

Un champ de lumière vert et bleu s'alignait devant moi, barreau d'une prison imaginaire. J'avais une peur électrique de ce qui se trouvait derrière. Pourtant, je devais savoir et ma curiosité était plus forte que mon fond d'angoisse. Que risquais-je, une hallucination ?

Il faut toujours se méfier des apparences tranquilles, derrière peut se cacher l'enfer. Ainsi sont faits les faux-semblants, j'avançais…

Je pensais au mystère Océan et ses ressources insoupçonnables, que je dessinais : calmars géants, méduses translucides aux tentacules folles et dangereuses. Les nuits sous-marines sont étranges et lumineuses. Je souriais en pensant aux artifices phosphorescents de ses gaz qui se projettent en spectacle.

Les harpons des crinières de lion, spécialement urticants ne m'effrayaient plus, pas plus que ces lignes vertes qui s'agitaient dans ce bleu et devenaient magnifiques, leur mariage créant des étincelles vermillon. Ce bijou d'un rouge magique naissait devant moi, il illuminait ma conscience, et tout devenait clair. Je devais aller chercher le centre du diamant, ce carré qui m'invitait dans son œil.

Avant de devenir solide, la vie était un voyage de mots et de couleurs florissantes. Plus l'on va vers le ventre de l'univers, moins il existe de lumière. Ainsi par contraste et contradiction, chaque éclair de couleur devient une hallucination permanente, pour celui qui la perçoit.

La pensée créatrice avait dû croire ce qu'elle pouvait voir et ainsi était née la vie.

Moi, dans ce cas présent, je devais oublier mon identité de perception et redevenir nourrisson. Avide de découverte, j'avais des envies de crèche et de compagne. Ce besoin de revoir le paréo d'Agnès, son front et ses colères. Me fondre d'amour et me glisser dans ses draps, volutes évanescentes de joie et d'équilibre.

Les grilles accaparaient tous mes sens, cette prison que j'imaginais sans gardien me vidait. Depuis le début, je cherchais des portes, des fenêtres, une ouverture pour une éventuelle sortie vers mon train train de vie. Retrouver mes encres de Chine et les traits ensorcelants du dessin. En quelque sorte, je rêvais de retrouver le cocon de mes habitudes.

Petit cocon deviendra papillon et prendra son envol d'un jour, écrasé par le défi du temps. L’œil cachait sa forêt de sang, je me retrouvais en son cœur et j'écoutais ses battements. Le signe que l'âme respire et donc par déduction : la certitude d'exister.

Loin de m'enfoncer dans cette solitude, je nageais dans des seaux de globules blancs, des bancs et des bancs, une mère…

— Tu as trouvé ta vérité, et elle enlève tout tes maux, non ?

Terrible coïncidence et effacement du silence. Pour une fois, je me sentais bien dans ce bain, dans ma peau. La petite fée resplendissait, aussi belle et sensible qu'un rayon de soleil. Je l'entendais, elle remplissait mes artères de joie de vivre. J'avais chaud.

— Attention petit homme, l'orange parfois s'avère amère!

Agaçant l'animal, elle avait toujours raison et je me sentais perdu dans ce nuage bleu. Tout l'alentour se transformait et le fruit, que naguère on distribuait à Noël, disparaissait sans trace, ne laissant autour de mon entité que le liquide de notre terre. Ce dernier ôtait en moi toute trace de douleur, en fonçant sa teinte outremer.

La vanité est une bien mauvaise habitude, au creux de cette majesté envoûtante, cette attitude, soyez en certains, rendrait fou. La camisole isole et sans came je continuais à dériver dans ce monde de connaissance où pas une célébrité ne circulait. Tournesol se montrait toujours servile et aimable, elle accompagnait mon destin, de peur que je ne marche dans la fosse à purin et que de ma personne, il ne reste plus rien…

Le bleu devint indigo, des murs, enfin du solide. J'avoue que l'idée même de revoir, ne serait-ce qu'un instant, un repère spatial animait mon esprit et le remplissait de joie. Le fond d'une pièce, était-ce la fin de mes vagues à l'âme ?

Suspendu dans les airs, en lévitation, un bois de traverse bleu clair. Curieux. Puis naissance simultanée de deux entités lumières, vert cyan et rose peau, aux éclats complémentaires qui semblaient créer un oeuf qui me transperçait. Une voix sortit d'outre-tombe :

— Ne tremble pas, ce n'est pas une révélation.

Je ne croyais pas à l'anthropomorphisme. Mais là, je restais coi, glacé et je n'avais aucun miroir à porté de mains. Et par conséquent, je n'avais plus connaissance de mes propres contours, avais-je encore une image ?

Et si oui, est-ce que ce monstre de courant magnétique et d'une beauté maléfique me copiait ?

Ignorant et agnostique, je tentais de ne pas ressembler à une feuille morte, peu curieux de me voir réfléchir sur cette paroi devinée.

— Avance, n'aie pas peur !

Facile à dire, donner des ordres. Je me sentais un peu comme un fantassin partant à l'assaut, or aucune substance secrète ne vidait mon corps de ses sensations. Désarmé, j'allais en pantin vers le filet que l'on me tendait, espérant seulement, et un brin veule, que ce ne soit pas un piège.

J'étais vert et la poisse englobait mon âme de tout son poids. Plus à l'aise face à une fée que face à des hologrammes je perdais des kilos et des certitudes. Petit, petit, j'étais menu, simplement prêt à être dévoré tout cru.

Au tapis, je ne voulais pas jouer. Par conséquent j'avançais, de peur que l'on me mette de force, à genoux…

Me voilà dans un verger entouré de murs et les murmures d'avant-guerre s'absentaient. Des poires, des raisins émeraudes, des cerisiers, un prunier et ses fruits pourpres se défendaient du vent. Enfin, je retrouvais des bases de la planète terre, et si mon voyage était hors du temps, ce qui quelque part était désespérant, je pouvais sentir l'odeur des prés et du gazon foulé. Oublié les menaces, oublié cette symphonie de folie, je marchais sur les traces de ma vie.

J'aurais voulu voir une taupe et sentir la patte d'un chat de gouttière. Mais, une fois de plus, je devais remarquer que j'étais enfermé dans un monde d'hypothèses inconnues. Pas l'ombre de l'esquisse d'une aile d'oiseau, pas de merles, de corbeaux, rien. Et pire, le ciel avait cet air d'absence, alors je sombrais dans le vide absolu. Le néant.

Que dire du néant ?

Rien !

Pourtant, je l'ai entrevu…

— Maintenant, tu sais !

Bien sûr que je percevais le message profond, celui des racines du mystère. Tout est histoire de contraires, et ce sujet tient ses promesses, celles de nous faire réfléchir. La mort est un sommeil profond, un transfert de données, et un jour tu renais. Pourquoi ?

Puisque la vie est éternelle, un besoin sans faille d'énergie sans morale, où se trouvait la frontière entre le bien et le mal ?

— Pas ici !

Je n'avais rien demandé, mais j'avais ce cri blessant de celui qui regrette les coups bas et les coups de couteau : viols et violences. Parfois, je me disais que certains crétins ne méritent pas d'exister, tellement ils sont inconscients que chaque jour est une chance, eux qui ne pensent qu'aux finances. Destructeurs de matière, ils profanent pensées et cimetières, ignorant l'âme des fleurs…

La frontière du réel, celle qui sépare de ces deux courants contraires n'existe pas. Courants chauds et froids circulent dans le même tube, l'un en dessous de l'autre, et parfois à contresens. Jamais ils ne s'arrêtent ou se bousculent, car au final et une fois de plus, ils sont complémentaires, l'un éclaire l'obscure lumière de l'autre, et au final ce que je crois : la matière grise n'existe pas !

L'énergie est le moteur de toute vie, même de l'audace technologique, celle de nos robots de demain. Si l'intelligence existe, elle est artificielle !

Pourquoi ?

Ces tas de ferrailles sont dénués de vice et de morale. Ces conditions sont certifiées sur le papier. Si un être suprême existe, il devait s'ennuyer enfermé dans son halo d'éternité. Alors il a eu sa plus belle idée, celle de l'excellence. Celle de créer la conscience, et les humains se croyant malins inventèrent la science. Le début de la fin, si on en conserve le préfixe…

L'ego a pris son essence, et l'homme voit son reflet quand il voyage en face d'une glace. Reflet d'apparence, de suffisance, préservé par une excroissance de barrière sociale, profusion de regard qui accroît, je crois, l'amour-propre. Naissance de l'anthropomorphisme et de ses déviances, oiseaux de fer qui brûlent, délivrance d'enfer, souffrance et référence utopique : le paradis.

Si ce dernier existe vraiment, croyez-vous que c'est en tuant que l'on gagne son billet, son droit de visite ?

Je l'ignore.

L'être ne sait pas, s'il est une marionnette, dont je ne sais qui tire sur les fils. Dieu non plus !

— En es-tu sûr ?

— Certain !

Imaginez que l'on puisse remonter le temps, que nos vaisseaux voyagent plus vite que la lumière et que l'on trouve la première pierre, cette poussière visible aux confins de l'univers. Imaginez que l'on trouve la clef de l'énigme qui a mi-bas, notre père ou notre mère ?

 Imaginez que des solutions existent à ces questions, aussi futiles qu'inutiles, car elles n'aident en rien à la qualité de vie au présent. Vous pleurez ?

Non, votre soif de curiosité serait un souvenir et la réponse en créerait une autre de manière symptomatique ou par réflexion systématique. Dieu est notre père, oui !

Pourquoi pas ?

Alors qui a créé Dieu ?

Les questions sont infinies car nous venons tous d'un ventre ou d'un oeuf…

Seule la peur de la mort est, au final, une raison valable de chercher son salut dans le cœur de la religion ou des sectes. Puisque la peur est à l'évidence la conservation de notre instinct animal. C'est inscrit !

Où cela ?

Dans nos gènes.

La partition de notre patrimoine cellulaire nous montre que nous sommes prisonniers de la vie, guère de nos envies et de nos caprices de derniers-nés.

Nous ne sommes que de vulgaires pigeons à qui certains donnent sans complexe des coups de pieds, car ils ont le tort de trop baiser.

La nature est notre punition, la terre notre galère, et c'est certainement le plus beau cadeau que l'on m'ait fait…

Un son de corne de muse me sortit de mon évanescence brumeuse. Cette suite de notes sans logique me remplissait de gaieté et soudain, je me sentis bien. J'avais l'envie fabuleuse de découvrir mon environnement, devenir un moment le Colomb de l'anti-matière et je respirais la joie.

Les conquêtes, aujourd'hui, sont difficiles. La terre est un jardin cultivé de partout et les bibliothèques croulent sous les livres. J'avais ce vent de liberté qui me nourrissait de son charme et un désir épuré d'éviter les drames. Ma balade devait me sortir du vide obscur de l'ennui et n'ayant aucune recette pour vaincre la monotonie, je me laissais guider par la douceur des harmonies.

Nul besoin de scaphandre dans ce lieu pour fendre les parois, et naviguer dans les délices de ces pièces éphémères. L'univers est fabuleux, il suffit de voir une fois dans sa vie une photographie du cosmos et les délires du télescope Hubble. Ce dernier est doué, l'espace est son terrain de jeu et la pellicule marque mon esprit. Ainsi pas étonnant que ma mémoire emprunte cette voie de traverse pour expliquer ce que je ressentais face aux paysages qui naissaient…

Les couleurs possèdent ce potentiel de transfert d'émotion, seuls quelques troublions font mine de ne pas le savoir. Nos artères sont vives sous les attaques de rouge, d'orange ou de jaune, sereines en présence de champs de verdure et violentes dans le noir. Faut-il le croire ?

Que sais-je ?

Moi, je venais d'atteindre une source merveilleuse, une nébuleuse. Des nuages éclairs se promenaient devant mes yeux. Des personnages hauts en couleur se dénudaient sans complexe. Nuances et flammes vert absinthe, nez turquoise et poussières d'émeraudes, tout tournait et rodait autour de moi. Emporté dans un tourbillon de lumière, j'avais cet écrin autour du cou et je priais pour qu'il ne fuie pas…

Je vivais l'instant comme un réflexe de présent, un cadeau au goût réfléchissant. Ne calculez pas !

Sa valeur est infinie, puisqu'elle appartient au domaine du rêve.

J'inventais des étoiles aux contours roses, et le plus beau, c'est qu'elles s'invitaient dans mon songe et me tournaient la tête. Des formes se levaient, chiens de terriers ou gardiens de secrets. La nuit avait son charme et sa voix ensorcelait mes lueurs d'esprit. Tranquillement installé dans ses mouvements de l'espace, j'y trouvais ma place de voyeur.

Rien de solide dans ce jeu qui m'enchante, juste des associations de volumes de fumées et des créations d'individualités. Sur un semblant de terre de sienne se tenait un Saint-Bernard ou un épagneul breton. Une falaise en granit rose contrariait les turquoises, et dessous se reposait un sorcier, peu vilain. Des nuées de météorites donnaient une harmonie grandiose à cette folie artifice, et j'écoutais les voix d'enfants sages.

Au contact de cette fluorescence, je retrouvais la douceur inconsciente du bain de l'enfance et je visitais ce terrain imaginaire, sans planche de merisier. Soulagé de revoir des dauphins, sans blessure. Peu avare de côtes assassines, j'en avais trop vu souffrir, sujets de ces documentaires, évasion.

Là je les voyais en chair et en os, sans phare illusion, je nageais dans leurs sillages et je plongeais pour jouer à avaler des milles et des marées de plancton. Égaré dans ce charme évanescent, les nuages devenaient notre bassin et nos yeux pétillaient de malice, champagne. Nous buvions notre chance de vivre, à chaque mouvement, toute une aventure.

J'aurais pu y vivre une éternité tant leur demeure est compagnie, mais j'avais encore ce chemin à finir, cette trace d'humain à rechercher. Une obsession. Laissant ces lendemains s'évanouir, je replongeais dans mes projets, ceux de reprendre mon cours d'eau, ma vie.

J'ignore pourquoi j'avais cette nécessité de me retrouver ?

Une question d'habitude, un vice caché, une peur de l'aventure, un besoin de routine, que sais-je ?

Disons que nous mettons tous un temps certain à s'habituer à notre reflet aux multiples changements, et quand soudain vous vous acceptez, tout s'efface…

Et je désirais fuir cette menace. Nostalgique de mes tartines beurrées, j'avais faim de vie et j'aurais tout donner, moi qui ne possédais plus rien…

Dauphins et marsouins s'éloignaient, une bande d'amis qui rigolent et oublient votre présence, un ou deux sauts et ils tiraient leur révérence. Asphyxié par cette nébuleuse de solitude, je voulais comprendre ce qui n'allait pas. Pourquoi la haine, les guerres et leurs chants ?

Je m'égarais dans ma peine d'appartenir à une race qui domine et qui ne maîtrise rien d'autre que la bêtise absolue. L'humain était ma chaîne, pourtant je ne cherchais pas une solution pour couper cet appendice. Au contraire, je voulais retrouver cette route fuyante et sortir de ce labyrinthe.

Overdose de sympathie pour mon triste ego, est-ce un tort de s'aimer ?

Nuit fictive je suivais le ruisseau de points d'interrogations, avide de folie ordinaire. J'éprouvais ce besoin de retrouver mes entrailles, mes ancêtres, petit embryon de cette conquête d'espace. Je les imaginais sur les mers et je vis des bateaux, célestes, qui me faisaient face.

Plongées dans une lenteur sublime, des étoiles reliées les unes au travers des autres formaient ces navires de l'étrange. Une armada de conquistadors aux rêves d'or arrivait sur la toile que je tissais, glissant sans vague d'humeur vers mon entité.

Sublime image, sans aucun mot ils me parlaient en me faisant revivre ce voyage. La mer se taisait, les vents aussi, je n'étais pas tombé dans une page d'histoire, je voyais simplement la réponse à cette question obsédante : Sommes-nous surveillés par le passé ?

La réponse est : oui !

Croyez-vous que le monde se soit construit en six lunes, un petit tour de magie et me voici…

Non. Le monde a pris son essence et conservé son envol. La création de la souffrance est une obligation, cette force est nécessaire dans sa contradiction, elle donne du piquant au bonheur. Voyez les naissances, sans anesthésie elles ne sont que douleur.

La mémoire est la clef de l'existence, sans elle, on n’est rien.

L'empreinte du temps, tous les massacres, ce sang qui coule rouge ou bleu, est là pour rappeler que, aussi petite que soit notre planète, elle mérite le respect. Inventer les contraires est juste là pour rompre les monotonies, polygamies, monothéismes et tutti quanti…

La diversité est une question d'individualité, elle est nécessaire pour donner de l'importance à ce qui en soit n'est rien. Combien d'humains sur terre, et l'on pleure pour un père ?

Voilà une raison d'exister, de posséder ce courage et d'avancer sur ce terrain glissant qui est d'aimer. La haine et la colère peuvent servir à gagner une compétition, la triche aussi, mais tout au fond regardez le ciel et vous y trouverez ses joyaux.

La couronne australe ou boréale, et la chevelure de Bérénice, une colombe sur l'épaule. Le cygne qui coupe la croix du Sud et qui croise le petit cheval surpris par la chaleur du fourneau de ce dragon immobile. La grande ourse qui s'amuse aux côtés de la petite et qui oriente les âmes en mer. Hercule, l'Oiseau indien et leur horloge qui attendent et se balancent. Toutes ses étoiles reliées en filin nourrissent notre appétit de vie et nous éloignent du désir de certains de nous entraîner par suffisance dans un suicide collectif…

La planète respire et elle est sous l'influence de notre confort technologique qui, lui, est sans logique. Après avoir décimé de vieilles populations pour l'attrait de métaux couleur or ou argent, ces cas nous guident dans leur programme, une conquête de l'espace et acheter des parcelles de miracle pour sauver notre peau de la pollution. Effet de serre, effet de sourd et remèdes d'aveugle. Nous n'avons qu'un berceau à transmettre…

L'économie est une invention de sauvage, elle laisse des gens sans lendemain, le cœur meurtri par le temps. Les avares avides ne cessent d'économiser et détruisent tant de vies, ils pensent construire et dépensent toute leur énergie pour détruire. Et le comble de l'histoire : ils trouvent cette justice juste pour flatter les flatulences de leur ego. Tristes gamins qui combinent dans le trouble, incapables de saisir la puissance des déflagrations en chaîne, insensibles à l'odeur si fétide de leurs cervelles non comestibles.

J'ai de la peine pour ces hommes et ces femmes, qui ne comprennent aucun des fondamentaux de l'existence. Leurs âmes risquent un jour de devenir notre soleil, et si l'enfer existe, ils iront le nourrir et finiront par atteindre leur but ultime : flamber et nous éblouir pour de longues années…

Moi j'avais des vertiges en voyant l'illusion d'un navire en bois qui survolait mon ciel, une reproduction en association d'étoiles d'un semi-clipper dessiné par Niels Kierkegaard, immense navire en poutre qui tapissait mon univers imaginaire. Je ne le voyais pas voguer dans le détail, sa poupe et sa proue me guidaient et m'entraînaient dans ce voyage, hors du temps et des tempêtes. Le pavois invisible, j'avais envie de m'accrocher au bastingage et de poursuivre la route en compagnie de ces fantômes.

Je sentais leur souffle et les muscles tendus envoyaient toute la toile. Un voile de voile tapissait mon écran, celui-ci se fixait au grand mât, au mât de misaine, à l'artimon et au beaupré. Inutile de tenir le gouvernail, l'orthodromie n'est pas le meilleur chemin. Ce beau soir ces bosseurs de la pénombre arpentaient le pont, de la voûte arrière à la figure de proue, et l'étrave qui glissait si sagement m'envoûtait…

— Et toi, tu le connais le bon chemin ?

Quelle question, bien sûr que non. Je voyageais en mon âme et conscience sans aucune autre certitude que le plaisir d'être. Et je cherchais toujours cette voie lactée, non pas pour plaire, mais pour atteindre le sommet de la délivrance, se sentir épanoui, sans âge.

— Regarde cette plante, elle est ton arbre à choix.

Je voyais cette gorgone. Dans son tronc circulaient des veines et un chemin se traçait, une fluorescence de jaune vert marquait tous mes choix. Cet affluent, de oui et de non, était le tableau de ma vie. Mon influence positive ou négative sur le monde. Ça aurait pu être une plume de mer, le résultat aurait était le même, je voyais la trace de mon histoire.

Aussi futile qu'un insecte, j'avais pourtant autant d'importance que l'un d'eux, dans le grand livre de l'Histoire. Criquets migrateurs ou libellules translucides enchantent nos prés, les puces sont savantes, les mouches nous agacent et les moustiques nous piquent notre savoir en volant notre sang. Qu'ils soient voleurs ou travailleurs les guêpes, poux de terre et fourmis, sont comme les humains : des parasites. Parasites nécessaires à l'écosystème, ce qui, en soi, est le paradoxe de tout le système.

— Pas de frontière entre le bien et le mal ?

Aucune. Ce sont des aimants aux surfaces attractives qui attirent dans l'un ou l'autre sens, l'abeille fait du miel et l'ours le vole. Ainsi vont la vie et les oiseaux, l'essentiel est dans la survie sans retenue. Pas besoin de corde pour escalader une montagne, il suffit d'être pied nu et d'avancer pas à pas, en suivant les conseils de son père.

— Et de sa mère ?

— Évidemment !

 Les fées ont de ces questions, comme si elles n'avaient jamais été nourrisson élevé au biberon de lait chaud. Ses ailes s'agitaient en substance et sa réponse fut cinglante :

— Non.

L'auto création, je me sentais bien bête, si humain. Et pour éviter ses pleurs je l'invitai à ma rencontre.

— Ais-je fait de mauvais choix, je veux dire, dans l'orientation de mon destin.

Elle souriait, et me dit :

— L'espèce humaine est amusante, pour vous la curiosité est un jeu, tu veux savoir ?

Oh, la là ! Où étais-je tombé ?

Revoir le tableau de mes choix, le domaine du possible et de l'impossible, je me souviens que je voulais gagner des titres, être champion du monde. Pas pour faire pleurer maman, de joie, juste pour faire chier mon frère qui me mettait dans l'ombre et cette sœur qui m'appelle un jour et transforme mon destin.

— Allô, tu veux habiter chez moi ?

Je n'avais plus le choix, l'échec était un jeu de stratégie ou je ne brillais pas, en plus d'être ma finalité scolaire, ce qui sur terre ne pardonne pas. Je réfléchis, pèse le pour et le contre, d'un côté s'ouvrir au monde, entendre de nouvelles voix, de l'autre baisser les bras face à l'impossible secret. Réponse :

— Oui !

Sans plaisir, sans rancœur, juste ce constat de prendre la voie, tourner à gauche au carrefour, surtout chercher à ne pas se perdre et vogue la galère. La gorgone me montrait l'intersection, sur la huitième branche en partant du côté droit, un point rose sur une grosse section. Je comprenais la métaphore de cet animal primaire. Tournesol utilisait ce biais illusoire pour me montrer mon passé et ses interactions.

Découverte d'une ville et de ses galeries de personnages, la contrepartie d'une perte d'idéal. Voilà à quoi tient le destin, et un simple oui provoque une ouverture de hasard, de rencontres. Ce oui vous entraîne dans l'œil du cyclone, tourbillon étrange qui vous rend les idées mauves et des ciels de traîne : Beaux ou alarmants.

Une forêt de nuage sème le doute. Sur tous chemins, il est difficile de s'asseoir dans un square, sur un banc, et de regarder voler les goélands. Nous avons tous besoin du regard de quelqu'un pour remplir notre auge.

Cette gorgone jaune lumière représentait la gamelle de mes souvenirs et j'y puisais une certaine satisfaction dans ce séjour imprévisible. Je remarquais que la partie haute, de ma chaîne n'était pas colorée, comme s'il manquait une pièce à mon puzzle. Un peu d'espoir…

Agnès et son premier regard, quand elle frôle ma main et touche mon cœur. Nous avions la recette parfaite de la séduction, aucun compliment, que des compléments. Elle aimait les magasins et allait au marché, moi je cuisinais ou admirais son décolleté. Elle souriait aux passants de passage, turbulents ou bien sages.

Moi, comme un oiseau sans griffe, je m'évadais de ma cage et l'étourdissais de plaisir, quand elle plongeait sa vue dans mes dessins, clairs et propres. Elle aimait les chants lyriques, moi les casseroles et les films de série Z, légèrement lubriques. Je voulais des enfants et elle m'y entraînait, nous étions de vraies images qui s'associaient, ce qui enlevait toute morosité au voyage de notre couple.

Une indigestion de champignon hallucinogène, j'admirais l'animal qui me montrait ce diagramme et cette route liquide, si fluide. Mes choix ?

Là, devant moi, l'ensemble de ma vie s'écoulait comme une larme. La gorgone possède des branches épaisses, d'autres, plus fines et j'entrais dans ce marais des souvenirs…

 Je voulais savoir, si j'avais donné d'autres réponses à mes questions, et si j'avais prolongé le peut-être, aurais-je eu un autre destin et ma vie une autre finalité ?

 — Tu veux voir ?

Évidemment, je fixais le point de ma réponse, le rouge. L’abandon de l'idéal, et je lui demandais si j'avais dit non à ma sœur. Là, le courant jaune vert pris une autre rive, d'autres branches et un violet soudain, me donna mal à la tête.

— Tu as ta réponse ?

Oui, je l'avais, je serais déjà mort. Accident ou autre chose, je ne pouvais et ne voulais savoir…

Cependant, je comprenais, que nous avons une très très mince maîtrise de notre destin. La loi du hasard est simple, les morts et les vivants se remplacent tour à tour, évitant ainsi les vides, et la résurrection du néant.

La source créatrice a eu de l'inspiration, celle de créer une race à problèmes, ainsi elle évitait l'ennui. Et il lui en a fallu des ronds dans le ciel pour y arriver. Puisque cette tache n'était pas évidente, au départ. Combien de planètes ont explosé, avant que le Neandertal, ne devienne le Sapiens sapiens ?

L'évolution.

J'ai un homo rictus, et une bave de sourire, quand je pense à ceux qui croient que Dieu nous a créés à son image.

Quelle image ?

Celle des grottes de Lascaux, des dinosaures ou autres chimères…

Non, l'homme est fier de savoir que le poisson rouge fait un tour de bocal et quand il revient offrir sa bulle de tristesse, il ne sait plus qu'il nage enfermé dans ce ballon ouvert. Sourd et aveugle à cette détresse, vous ne l'entendez pas et il est plus facile de penser qu'il ne crie pas sa misère. Qu’il a oublié, car sa mémoire est dix fois plus fragile que son squelette. Alors il ne souffre pas, pense certains humains…

Et si Dieu est anthropomorphiste, peut-être est-ce-lui son fils : ce poisson-lune ?

Sa notion du temps est plus fugace, et je fustige ceux qui oublient que sa perception est autre, offrez-lui un bassin et des algues, ce poisson aura une réponse : un sourire translucide. Et il rendra heureux ceux qui perdent leur temps à le regarder, les contemplatifs. Improductif mais lucide…

Le hasard ?

Une onde se libère, un réseau de fréquence est né : votre pensée. Dans votre sang vous avez un trésor, les gènes. J'ignore pourquoi il existe chez certains des anomalies qui rendent le quotidien si difficile à vivre, peu mobile ou esclave d'une vieillesse intempestive. Pardonnez-moi d'avance, si d'aventure, vous êtes dans ce cas !

Je crois qu'il ne peut s'agir que d'un instant d'inattention ou de la règle de l'imperfection. Imaginez la monotonie d'un monde parfait !

Même les nuances d'ambiance d'une toile monochrome sont nécessaires à la vie pour qu'elle ne devienne pas morose. Tout est dans la diversité, des petits et des grands nains, des jaunes et des noirs, des Russes et des Roumains, l'homme et la femme, et tant de défauts : des ovales carrés, des excroissances de pets, des violences d'idées. La nature est sans morale, elle crée c'est tout !

— Et l'intelligence ?

Tournesol me fixait sur son oiseau-lyre, heureuse de sentir que je réfléchissais en son sein. Et moi, Guillaume Durand, je cherchais juste à revoir ma vie, reprendre mes activités et cesser de me plaindre…

— Tu as raison.

De quoi ?

Qu'avais-je pu dire, une bêtise ?

— La vie nous fait rire, pleurer, crier, mais il ne faut pas se plaindre.

Aussi sensible qu'un roseau agité par les vents, l'humain doit se tordre mais ne doit pas plier, juste résister…

Je crois que la vie a commencé comme un vieux film de cinéma muet, noir et blanc. Puis des variantes ont explosé : le lapis-lazuli a lâché ses bleus, la malachite accouchée de ses vers, les effluves de vinaigre ont brûlé l'assiette de cuivre et le vert de gris apparaît…

La diversité est une nécessité et ce n'est pas une rime. Sans elle, la vie serait triste et uniforme, kaki. Incroyable non, que de penser !

De savoir si nos cheveux sont roux et nos yeux sont bleus, avoir un sexe, une sexualité, jouer. Souvent, quand un homme croise l'horreur sur son chemin, il se plie mais ne rompt pas et il devient digne, seule réponse à la fatalité.

— Tu m'amuses et je crois que tes ancêtres aussi…

— Lesquels ?

Petite moue songeuse et point d'interrogation.

— Tous.

Oh la là ! Jugé par ceux qui draguaient à coup de gourdin, les constructeurs de pyramides et les autres, les inventeurs de la censure.

— La censure, qu'est-ce que c'est ?

Mais c'est une question à l'envers, si j'avais encore des yeux, je crois qu'ils se seraient chargés d'humidité. Que me faisait-elle ma petite fée, elle m'interrogeait ?

Elle protège mais ce n'est pas une ceinture, pourtant elle est chaste, voire prude. Ce sont des gens qui, en groupe, pensent pour l'individu, à sa place, ils essayent de créer un mur de gêne.

— De gène ?

Mais non, comment t'expliquer, little Tournesol, perchée sur ton monde d'éternité, si loin des réalités du mortel et de ses angoisses…

La censure s'est créée une brigade des mœurs prête à tuer pour la conserver. Le tout, et ne serait-ce pas dans ce fait : le comble, ces groupuscules y trouvent une morale.

Mes ancêtres, ceux qui coulent dans mes veines, ont appartenu à cette époque de l'âge moyen où l'on brûlait des êtres par peur ou par volonté de créer cette peur. D'autres plus tard, et si proches de nous, tuaient pour éliminer la diversité de race, et aujourd'hui encore le racisme banal existe, ainsi que la haine de la différence : homosexuelle aussi…

— Encore une peur ?

La phobie des erreurs, l'arbre à choix que l'on efface de sa mémoire. Mentir !

Et se mentir, regarder la glace, sa face, et n'y voir que la surface, le reflet. Derrière le masque se terrent des mauvais choix, des remords, des regrets et l'impossibilité de retrouver un second souffle. Le temps est comme les voitures : il ne circule par obligation que dans un sens. Les contresens sont rares, mais ils existent…

Une conscience collective surveille nos moindres faits et gestes, mais comment font-ils pour juger ?

— Ils ne jugent que les cas extrêmes, ceux qui nuisent à la partition, les fausses notes.

— En suis-je un ?

La fée se gaussait et son cœur rougit…

— Imbécile, tu vis…

Je vois, je n'étais pas tombé dans la fosse à canard. Si je n'avais pas passé l'âme à gauche comment se faisait-il que je n’aie pas faim ? Si j'ai encore un corps, je dois aussi en avoir les besoins !

Or, j'étais manchot empereur défunt fuyant un marécage, celui de l'âge de pierre, de bronze et des lumières…

Croyez-moi sur parole, jamais je n'avais cherché à comprendre quoi que ce soit, si la ville brûlait et que ma femme était victime d'une prise d'otage, je n'y étais pour rien. Moi, j'aimais les oiseaux marins, ceux aux pattes palmées : albatros, pingouins et craves. Admirateur de chevaliers guignettes et de chants de courlis cendré. Je n'ai pas de souvenirs d'avoir pêché autre chose que du poisson, lieus et loups. Alors pourquoi moi ?

Devant moi, je vis une porte, un mur de trois portes. Laquelle ouvrir ?

Chapitre 4

Un gris épave de croiseur de l'armée française avait pris place et une pièce naissait. Du rouge carmin descendait en ligne droite, et créait un mur lointain, associé au noir. Une dune bleutée me touchait par sa beauté azur et les transparences me permettaient de voir derrière le sujet.

Des éclats de silence rose fleur et un soleil arborescent, m'éblouissaient. Au centre des signes cabalistiques que je ne pouvais déchiffrer, un tourbillon d'idées venu d'un pays inconnu. Une flûte de Pan me tranquillisait en jouant une musique douce et souterraine, je me laissais envahir les sens et j'étais bien. Cependant, l'ensemble de la pièce semblait fragile et l'instant refusa de se figer.

Aussi turbulent qu'un vent tournant, la transformation n'était pas terminée. Un rond gris profond venait d'apparaître en hublot et les lettres ne voulaient pas se stabiliser, appelant les nuages et la terreur de mon for intérieur. Était-ce ma fin ?

jean-françois joubert

Bio, biblio... Qui es-tu jean-François Joubert ? Ah, si je le savais ? Né à Brest en 1969, une année exotique, mon sang est d’un aber, un bras de rivière qui rencontre la mer d’Iroise, un p’tit zef qui aime les îles comme Ouessant, le bateau, les sports nautiques, écrire vient naturellement, comme une évidence, en lisant et y trouvant ce que je cherchais, ouverture d’esprit et fantaisie ! Mr joubert jean-françois 1 rue Lucie Aubrac 29870 plougastel-daoulas contact : un numéro de téléphone. 0630718661 2020 Stories by fyctia Cet été-là, il pleuvait des robots 2020 stories by fyctia Désirs d'îles 2020 stories by fyctia Le naufrage de rose 2016 le petit marchand de sourires aux éditions secrètes 2016 Le carnaval des Cieux aux éditions du pont de l'Europe 2015 Le mage du Rumorvan aux éditions secrètes

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