Les Rocheuses

Le vent lui fouette le visage.

Ses pommettes protubérantes se mettent à rougir, et le froid lui monte à la tête. Cette brise glacée lui fait du bien, elle prend soudain conscience de son corps. L’envie de courir lui vient, elle se lance vers le flanc de la montagne.

La descente est rude. Ses pieds se gonflent et lui font mal. Elle poursuit sa quête sans se rebuter, et enjambe les herbes folles. L’herbe lui glisse sous les pieds. Verte et drue, elle plisse sous le poids de Caroline. La jeune fille se sent maître d’elle-même, et protège jalousement son corps du paysage rocheux, ardent et sournois.

Elle sent la pluie, camouflant les chants inusités des oiseaux de prairie. Lors de sa descente elle s’envole vers l’horizon, et plane au-dessus des aigles. Ceux-ci, en rois des airs, la scrutent de leur trône en slalomant d’un nuage à l’autre.

Caroline reste concentrée. Sa descente verticale lui demande une vision de rapace, son corps surplombant le pic des Ortles. Elle culminait à 3500 mètres, à présent elle sent le vent se réchauffer en elle à chaque respiration.

Ses joues, sculptées par le vent, restent de marbre sur son visage. Elle se revit plus jeune, en face du Mont-Blanc, lorsqu’elle aperçut pour la première fois une chèvre des montagnes. Le petit animal prenait des risques inconsidérés pour parvenir à sa tanière. Que son corps semblait léger !

A présent, la fatigue gagne Caroline. Ses yeux se cernent subrepticement, et ses jambes sont lourdes à force de prendre appui sur les cailloux alpins. Pourtant, elle vit. Son corps est ancré dans le sol, jusqu’au plus profond de la terre. Elle fait partie du monde, autant que la chèvre. Les animaux camouflent leurs forces sous des vulnérabilités apparentes. Comment fait la chèvre pour ne pas glisser ? Elle gambade au plus vite, sans craindre le moindre saut.

La jeune fille aussi se lance sans hésiter. Ses jambes tremblent. Loin de souffrir, l’air frais et le panorama lui retirent toute sensation douloureuse. Elle ne pense pas. A-t-elle déjà pensé ?

Le paysage n’a rien à voir avec celui de sa naissance. Braine-L’Alleud, le petit village belge et silencieux, est bien loin dans ses pensées. D’ailleurs, elle ne fait que sentir. Elle se voit au-dessus du monde, dans son élément comme la fourmi dans son trou, l’écureuil dans son arbre. Ses réflexions se confondent avec son souffle.

Une pluie glacée et douce mouille son corps et sa tête. Les gerbes de pluie assomment son âme, qui aspire au repos. Difficile de bouger ne serait-ce qu’un peu ses doigts lourds et blancs. Elle réalise qu’elle a laissé ses gants en-haut des Ortles.

Le vent siffle à ses oreilles, sans relâche. Elle a froid.

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