LES MÉMOIRES DE KA

Prologue

« Il est des morts qu’il faut qu’on tue ! » F. Dénoyer – A Casimir Delavigne

« Nous vous recommandons, Seigneur, l’âme de votre serviteur… Prions pour lui ! Le Dieu de toute grâce, vous a appelés en Jésus-Christ à sa gloire éternelle. Après que vous aurez souffert un peu de temps, Il vous rétablira lui-même, vous affermira, vous fortifiera, vous rendra inébranlables. À lui soient la gloire et la puissance aux siècles des siècles, Amen ! »

Le prêtre venait de finir son homélie funèbre. La famille d’abord, puis les amis, les connaissances et enfin les patients se présentèrent devant la sépulture du défunt pour lui rendre ce dernier hommage fait de signes de croix maladroits et de tristesses plus ou moins réelles.. Le cercueil dans la fosse ressemblait à cet homme, intimement blottit au fond de sa vie, écoutant les malheurs des uns et des autres sans s’apercevoir que le sien l’ensevelissait progressivement jusqu’à l’étouffer dans sa propre chair.

Devant la boîte de l’oubli, que les deux cantonniers commençaient à recouvrir de terre, je ne pouvais qu’avoir ce sentiment de frustration et de culpabilité sur ma passivité face à sa détresse. Je n’avais rien fait pour lui alors que lui, avait écouté mon histoire. Sans que je sois vraiment conscient, il avait opéré en moi une reconstruction méthodique et efficace. Il me restructurait au fur et à mesure qu’il se détruisait. Une sorte de vase communiquant s'immisçait entre nous, un pont qui me menait à la vie alors qu'il se dirigeait vers la mort.

Un an avait passé, séance après séance… Son vide avait grandi pour devenir un véritable trou noir, absorbant toute la matière autour de lui. Quatre jours auparavant, c’est au bout d’une corde à nœud que sa dernière étincelle de vie s’est éteinte à tout jamais.

J’ai dû rester plus d’une heure devant la tombe de mon psy… Le cimetière était maintenant vide, les fossoyeurs eux-mêmes avaient disparu sans même avoir fini leur travail.

La veille de sa mort, pour notre dernière entrevue, notre tout dernier rendez-vous, cet homme m’avait confié un livre… Un vieux grimoire, qu’il détenait de son arrière Grand-père, il s’intitulait « L’Ontogenèse des Gnoses » Lui, qui était resté silencieux pendant toute cette année de traitement, prit la parole en me tendant cet ouvrage. Ses mots testamentaires résonnaient encore dans ma mémoire :

« Monsieur de La Guerronière, voici la fin de vos nombreuses visites en mon cabinet. J’ai été très satisfait de votre assiduité et de votre travail durant toute votre analyse. D’énormes progrès ont été réalisés et seront encore réalisés dans les prochains mois… Vous êtes enfin prêt à sortir de cette nouvelle chrysalide et vivre ce destin qui a été dessiné lors de votre inconsciente traversée du désert. Le jour n’est plus de rechercher vos mémoires mais de les vivres pleinement dans l’acceptation de votre condition. Voici un livre qui a appartenu à mon arrière Grand-père. Livre traduit par un obscur auteur. Il aurait tiré sa substance et son inspiration de l’œuvre écrite par Hermès Trismégiste. Il aurait été, dit-on, la réincarnation de cette personnalité légendaire mais outre ces fadaises, il comporte un enseignement hermétique mais instructif dans sa résultante qu’un cerveau tel que le vôtre peut assimiler et comprendre. Je me suis longtemps penché sur ces mystères mais je n’ai malheureusement pas perçu le millionième du message qu’il transmet… Mon grand-père avant cela et mon père aussi ont essayé mais en vain. Ce livre est à vous, il est pour vous et il vous est destiné. Je ne sais pas par quel miracle ou par quelle intuition je vous dis cela et je vous confie l’ouvrage mais je suis sûr dans cette rationalité qui est mienne, qu’il vous appartient. Je serais heureux que vous l’acceptiez, non pas comme un cadeau, mais comme un point de départ vers votre nouvelle vie. Que ce livre vous restitue la vérité, bien que celle-ci soit souvent très dure à entendre et qu’il vous protège du mensonge, plus facile à exploiter de par sa facilité d’expression mais plus difficile à digérer dans la globalité d’un tout. Je me suis menti toute ma vie et aujourd’hui je veux vivre dans la vérité, fut-elle la mienne, fut-elle contraire à la moralité, fut-elle terrible à vivre et à entendre, mais je ne suis là que pour être l’heureux missionnaire qui a vu votre vie dans le miroir de l’analyse que nous avons faite ensemble. Je dois retrouver d’autres cieux plus cléments et plus indulgents avec ma pauvre carcasse vieillie par le temps et usée par les événements. Je sais Monsieur de la Guerronière que vous ressentez tout cela mais nul besoin de culpabilité pour mener à bien sa véritable dimension, expression diligente de votre évolution. Soyez celui qui est et non pas celui qui voudrait paraître ce qu’il n’est pas… Allez au bout de votre émotion, lâchez les vannes de vos intuitions et partez à la recherche de cette vérité dénuée de tout mensonge, puisse-t-il exister dans votre perception. Je crois être en paix avec moi-même, aucun nœud soit-il coulant ne doit vous détourner de votre route. Seul, le fruit de vos entrailles est béni ! À Dieu, Alexandre de la Guerronière. Prenez ce livre et disparaissez de ma vie maintenant.»

Il était très difficile pour moi de ne pas être troublé par ces mots lourds de conséquences et d’implications personnelles. Aurait-il lu dans ma vie comme je pouvais voir dans la sienne ? Avait-il su, ce que j’avais vécu dans ces cinq années d’absence, alors que moi-même j’ignorais tout ? Avait-il la mission de me transmettre un message, particulièrement impressionnant à travers un livre qui apparemment a traversé les âges pour arriver jusqu’à moi ?

Depuis 3 jours, je n’avais pas ouvert, ni touché ce vieux livre, il était resté sur mon bureau. Je passais à côté, le regard fixé sur ce titre « L’Ontogenèse des Gnoses », avec la peur d’ouvrir une sorte de boîte de Pandore. Les mots à maux ce sont-ils échappés de cet ouvrage pour se répandre dans le monde intérieur de mon psy, se mélangeant en lui jusqu’à l’étouffer… Il venait de refermer cette boîte. Le mal était fait, le livre avait été ouvert !

Symbole des contradictions humaines, cette boîte de Pandore venait-elle vérifier, de son attrait, ma curiosité exacerbée tout en repoussant avec véhémence la tentation de l’ouvrir de peur de faire ressurgir mes anciens démons. Tout cela n’était que balivernes sans fondement. Cet homme m’a donné ces écrits car il a jugé que j’étais peut-être capable d’en décrypter le sens. Au diable les superstitions, il va bien falloir l’ouvrir un jour pour connaître ce qu’il recèle vraiment.

Les allées du cimetière étaient propres, les tombes bien fleuries… Çà et là, les feuilles mortes se déplaçaient en cortèges très serrés au gré de cette petite brise d’automne. La frustration et la culpabilité ressentie quelques minutes auparavant n’avaient plus d’accroche définitive dans mes pensées, et ces sentiments accompagnèrent ces feuilles mortes dans le dernier souffle de leurs existences. Spirale où la mort prend à la vie, ce que la vie donne à la mort. Les pierres tombales se succédaient, je prenais le temps de les regarder, de lire ces noms perdus dans le souvenir de leur famille. J’aurais pu être là, enseveli sous un mètre de terre, une pierre tombale en marbre au dessus, avec l’épitaphe suivante délicatement déposé sur ma stèle :

« Ici gît Alexandre de la Guerronière qui dans l’exercice de ses fonctions a trouvé la mort dans d’étranges circonstances… »

D’étranges circonstances, effectivement. Chacun d’entre nous ne peut prétendre à un nœud aussi coulant fut-il. Certains recherchent la mort, d’autres s’accrochent à la vie et enfin il y a ceux qui, comme moi, ont vécu la mort à travers l’écran de la vie dans un impossible espace-temps.

Où étais-je pendant cinq ans ?

Là ! sur ce lit, fait d’immobilisme et d’escarres que je n’ai jamais eu. Attendant sur le parvis de l’existence la décision que voulait bien prendre le Très Haut !!!

Où étais-je durant tout ce temps ?

Dans les nimbes de ma sanctification. Alexandre sauvé des eaux de l’océan primordial.

Ou alors végétatif dans l’espoir de revoir le jour dans mon obscurité régnante.

Où suis-je aujourd’hui ?

Dans cette vie où je ne me reconnaissais pas. À l’exception faite de Ameline et de mes deux enfants que je n’ai pas encore suffisamment chéri.

Alexandre, le journaliste bien heureux de la condition humaine, faisant ses choux gras sur la misère et la souffrance du monde. Constat amer, mais au combien jubilatoire pour un homme qui n’a qu’une conscience limitée. L’histoire en a voulu autrement… Il ne faut plus détourner les yeux. Maintenant que tu es de nouveau réveillé il faut regarder le monde mourir. Alexandre, tu vois maintenant le grand vide à l’intérieur de cette terre, comme tu as vu le grand vide à l’intérieur de ton psy. Le psy, lui, tu l’as laissé trépasser, aujourd’hui il ne faut plus passer à côté des choses mais te surpasser et donner à cette terre ce qu’elle est en droit de recevoir, compassion amour et bonté. Alexandre le bien heureux d’être encore sur le sol de l'existence, pour pouvoir agir… Je suis resté dans le désert, je suis mort dans ma vie et aujourd’hui, un an après ma nouvelle naissance, je traverse un cimetière pour rencontrer mon psy, ce psy que j’ai laissé tomber au bout d’une corde et qui me permet, aujourd’hui, entre les morts, de mettre mes pieds sur ses traces qu’il a laissés sur le chemin de ma renaissance. Guide à travers les guides, la corde pour instruire mes pas, le nœud coulant pour me sécuriser tout en me laissant autonome quant à mes décisions. Je ne remercierais jamais cet homme fut-il pendu pour que je m’aperçoive de sa toute-puissance.

« Adieu l’ami », dis-je à haute voix, en quittant le cimetière.

Serge Leterrier

Rédacteur, scénariste, auteur, directeur de presse, photographe, graphiste - “Une phrase commence toujours par un mot et se termine le plus souvent par une histoire..." Serge Leterrier

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