Les journalistes Africains peuvent-ils se payer le luxe de pratiquer la neutralité?


Tout étudiant en journalisme l'apprend dès le début de sa formation: Le journaliste n’est pas protagoniste, l’histoire n’est pas la sienne, il se met en retrait et laisse parler le sujet. le journaliste n’est que le rapporteur, il expose les faits et se retire, en un mot il est neutre.

C’est la théorie enseignée dans les écoles de journalisme. En théorie aussi, il est dit que les journalistes sont libres, indépendants, ils sont le quatrième pouvoir. Puis vient la pratique, traduite par une réalité simple: les organes de presse appartiennent à des groupes financiers qui emploient des salariés à qui il est demandé non seulement la conformité à une ligne éditoriale plus ou moins imposée, mais aussi à une obligation de résultat.

Les journalistes sont des parents et des époux, devant faire le difficile choix de rester, de démissionner ou de s’auto-employer, entrant en compétition frontale avec une armée de blogueurs, de You tubeurs et de tous les médias alternatifs disponibles en ligne. Très souvent ils restent.

Le scenario à peine décrit est une image de la presse telle qu’elle est vécue en Occident. Cependant, en Europe par exemple, la sécurité sociale et les syndicats sont des couvertures secourables pouvant amortir la précarité dans la profession. Grâce aux luttes ouvrières du passé, aux fortes institutions démocratiques, la liberté d’expression est grosso-modo un acquis. La presse privée peut se vanter de jouir d’une grande marge de liberté, quand les éditeurs ne se font pas trop gourmands et ne se soumettent pas corps et âme aux annonceurs.

En Afrique, les mêmes règles journalistiques précitées sont enseignées dans les écoles : c’est du factuel, il faut être neutre, se dit-il, «le journaliste n’est pas protagoniste». Là, les organes de presse appartiennent aux gouvernements qui imposent les lignes éditoriales sans masques: c’est à prendre ou à laisser. Ceux ayant les bonnes connections s’y pressent, c’est la garantie de la sécurité. La presse privée quant à elle est inondée de parutions saisonnières, éphémères, qui à l’opposé d’Icare, sont brûlées avant d’avoir levé la tête vers le soleil. Par manque d’argent.

 De nombreux journalistes en Afrique appartiennent à la nouvelle catégorie sociale dite du “précariat” (qui n’a rien de nouveau pour eux). Ce sont des travailleurs qui peinent énormément pour joindre les deux bouts, au même titre que le commun des Africains victimes de la mal gouvernance visible dans tous les secteurs de la société.

Dan ces déplorables conditions sociales, quel est le sens d’un journalisme neutre? Le journalisme n’est-il pas ce quatrième pouvoir sensé dénoncer les abus des gouvernements en vue d’un monde meilleur? Le moins qu’on puisse dire c’est qu’en Afrique, on en est loin; et si on s’en tient à la vague migratoire des jeunes fuyant la misère, on n’y tend même pas.

Le Sida, Ebola, la malaria, l’analphabétisme, les guerres civiles, la corruption…sont des fléaux qui déterminent l’Afrique : Ceux qui meurent en Méditerranée sont bien des Africains. Ce sont les mêmes qui sont mis en esclavage dans les pays arabes, et chassés d’Israël. Ce sont eux dont les Présidents passent les vacances en Europe et s’y font soigner en cas de maladie, méprisant le tourisme local et les services de santé transformés en service-mouroir.

Ceux dont les fils vont étudier en Europe sont les Présidents Africains, ceux dont les épouses vont accoucher aux Etats Unis afin d’obtenir la nationalité américaine pour leurs fils sont les Présidents Africains.

L’Afrique est la terre de flagrantes violations des droits humains, des abus inimaginables, la terre des enfants qui pleurent, des avenirs volés, hypothéqués. C’est la terre des femmes impunément battues et des enfants maltraités. La terre des collégiens ignorants, de l’éducation simplifiée, de la misère normalisée. La terre des Présidents qui mettent “toute la nourriture dans leur assiette” et laissent le peuple affamé. La terre de l’exil des jeunes vers une mort certaine dans le désert ou en Méditerranée. La terre du «maboya» (“fatalisme” en langue Béti.)

Dans ces conditions de primitivisme social, les journalistes de ce continent peuvent-ils se permettre d’appliquer des règles de facto disqualifiées par l’état des lieux? Peut-on rester neutre à l’énoncé des maux précédemment énumérés?

Aux Etats Unis, le journalisme d’Opinion est enseigné dans les écoles de journalisme. Tout éditeur peut décider d’épouser une cause sociale et d’en faire une ligne éditoriale pour le bien suprême de la communauté. Une autre forme de journalisme dite de Solution est de plus en plus diffusée. Elle accompagne une cause sociale depuis sa dénonciation et va jusqu’à proposer et provoquer des solutions tangibles.

La neutralité en elle même est une utopie: On est par essence partisan du fait même de son origine géographique, raciale et sociale. Les émotions, les sympathies ou les antipathies sont les determinants de nos expressions.

Aussi, s’abriter derrière le concept de neutralité pour ne pas épouser dans sa ligne éditoriale la dénonciation directe des abus honteux que subissent les Africains est de la part des journalistes de ce continent une démission de leur responsabilité de détendeurs de quatrième pouvoir.

Ce pouvoir s’arrache, en envoyant aux orties des règles journalistiques établies par des systèmes éducatifs non adaptés aux réalités sociales souffrantes du continent.

Cet article est le reflet de journalisme d’opinion et de solution


Régine

Journaliste freelance

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