Les Invisibles

Au détour d’un couloir de métro, une discussion sillonne les murs, deux femmes murmurent en pointant du coin de la pupille un homme allongé en position fœtale ; Sur le sol. Sa tête repose sur un sac à dos dont déborde des bouteilles de savon à la vanille. Son corps est serré dans une vieille couverture brune. Seul son visage est visible. Il est noir. Des croutes se sont formé sous ses yeux et aux commissures. Il n’a pas d’âge. Il n’en a plus. Il ne dort pas, il regarde en face de lui. Comptant les pieds qui défilent. Il est encore tôt, mais déjà un nombre incroyable de chaussures font partis de son palmarès de la journée. Il y a plus de talons aiguilles qu’hier pense t’il. On doit être un jour de bureau. C’est comme cela qu’il sait à peu près quel jour il pouvait être. Aux chaussures.

Elles pensent qu’il n’entend pas leurs chuchotements. Pourtant il a appris à écouter les dires derrières les courants d’air des passages qui séparent la ligne 6 de la ligne 12. Station Pasteur.

« Tu vois c’est encore un noir. Comme les deux à Saint Lazare. Il y a quand même beaucoup de noir SDF… »

« Pas que des SDF ! L’autre jour j’étais à Rosny pour voir des amis, c’était Bamako »

« C’est ça d’accepter tout le monde aussi. Regarde après ce qu’ils font, ils achètent des grosses voitures avec les aides et ils n’ont plus rien et finissent dans la rue. C’est sale quand même. »

« C’est peut-être raciste de dire ça, mais je préfère les SDF blancs que les noirs »

« Ils sont moins agressifs »

Elles finirent leur discussion après avoir accéléré le pas pour ne pas louper leur correspondance.

Je restais sur le quai. Me fichant d’arriver en retard au travail. Leurs mots me clouaient au sol.

Je ne comprenais pas. J’avais envie de vomir et à la fois d’hurler. Hurler que non, ce n’était pas si simple. Mais en même temps, j’analysais ce que, moi, j’avais pu me dire en voyant, chaque matin, cet homme allongé sur le sol. Il était toujours là. Je le voyais sans jamais le regarder. Il était comme les affiches sur les murs, comme une excroissance du sol. Une statue respirant. Mais jamais, un homme.

Pourtant il l’était. Un homme. Qu’’importe qu’il dorme entre la ligne 6 et la ligne 12 et que sa peau soit noire, il était, avant tout, un homme. Avec le cœur entre les poumons, un peu plus à gauche. Ses lèvres s’abimaient comme les miennes à cause du froid et du vent. Sa peau souffrait de ne pas assez boire. Son regard criait sa douleur. Il était un homme mais personne ne voulait qu’il le soit.

Il devait être un fantôme que l’on ignore pour que son souvenir ne nous hante pas, ou au contraire, il devait être le réceptacle de notre peur, de notre haine. Comme pour ces deux femmes, qui ne faisait que passer en allant travailler, ce lundi matin de juin, ou le temps ne rendait pas honneur à la saison, elles avaient mis sur son dos, les mots des maux. Il incarnait, comme un dieu terrifiant, tout ce qui leur faisait peur : La différence d’une part et l’échec de l’autre.

En lui elles voyaient le prisme de leur cauchemar. Symbole d’une épuration drastique. Etre duquel on aurait ôté tout ce qui pouvait le rendre humain. Alors, il n’était plus un homme à leurs yeux. Juste la source de leur dégout et de leur haine, et sa couleur de peau ne faisait qu’accroitre leur certitude.

J’étais sonné. Je ne savais pas si ce furent ces paroles ou le constat que moi-même je ne voyais plus ces autres qui font notre quotidien. Me rendre compte que nous ne faisons que voir sans regarder, qu’entendre sans écouter, me blessait viscéralement. Avec violence.

Alors, je me suis posé une question simple : Et si, je ne connaissais rien de ce monde, de ses codes, de son histoire, si je regardais, d’en haut, tout ce vacarme, toute cette haine, cette peur, cette injustice, que penserais-je ?

Que nous sommes tous fous.

Profondément fous.


Heloise PRIM

Un regard sur le monde. Des souffles de mots. Tentative de lucidité fantasmagorique. Comme une anthropologie poétique.

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