Les affligés attendront

Le journal britannique The Guardian est entré en possession de documents détaillant les violences physiques commises sur les demandeurs d’asile du camp de Nauru, dernière étape avant le paradis australien, autrement dit l’anti-chambre de l’enfer pour nombreux d’entre eux.

Ces textes sont du déjà lu. Avant ce rapport, le monde entier avait vu la vidéo montrant un enfant violenté par un gardien de ce même centre. Cette vidéo aussi était du déjà vu, car avant elle, on avait vu une autre vidéo tournée dans ce même centre montrant un réfugié désespéré en train de s’immoler par le feu. Avant Nauru, on avait vu cela dans le camp des réfugiés de Lampedusa en Italie un an plus tôt. On voit cela tous les jours en Libye.

Les faits australiens n’ont rien d’exclusif ; la preuve : l’information n’a pas été reprise en boucle comme l’a été par exemple l’assassinat d’un prêtre en France par un terroriste. Des« condamnations fermes et sans appel » ne se sont pas fait entendre depuis Washington, Berlin, Londres, Paris…etc On n’a vu aucun chef d’État au bord des larmes annoncer justice et réparation. Au contraire on a eu ceci : « C’est un montage, on m’a rapporté que certains réfugiés vont jusqu’à s’auto-mutiler dans le but d’être transféré en Australie ; nous ne pouvons tolérer la manipulation ». La phrase est de Peter Gutton, ministre australien en charge de l’immigration.

Bientôt, les exactions sur les demandeurs d’asile deviendront des marronniers encore plus détestables.

Dans le jargon journalistique, un marronnier est un sujet d’actualité qui revient chaque année à la même période. Les fêtes de Noël et de fin d’année, les débuts de vacances par exemple sont des marronniers. Les journalistes détestent en parler, c’est monotone, ennuyeux, répétitif, mais c’est social et rentable car ce sont des occasions pour les régies publicitaires de se remplir les poches.

Un tour d’horizon dans le monde infernal de la misère quotidienne des réfugiés témoignera d’actes de violence quotidiens répétés et impunis. C’est social, quotidien, répétitif, monotone, mais hélas pas rentable. Aucune marque de voiture respectable ne voudra associer son image à celle d’un réfugié aux yeux éteints. D’après Will Self, «Le bon journalisme réveille les nantis installés dans leur confort, et réconforte les affligés. »

La majorité des organes de presse sont la propriété des nantis, et les journalistes sont à leur service.

Les affligés attendront donc. Ou mourront.

Régine

Journaliste freelance

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