Le Lit

Blanc. Blanc. Blanc. C’est bien, le blanc, ça laisse tout la place, ça respire.

      Les yeux entrouverts, Ani sourit doucement. Oui, c’est tout à fait ça; ça respire. Il pris une profonde inspiration, et se replongea aussitôt dans ses rêveries. La couette lui faisait un cocon moelleux de plumes et de coton, et il semblait que rien ne pourrait jamais franchir cette muraille de douceur, qu’il n’y aurait jamais une raison valable de la quitter. Il se retourna sur le côté droit en position fœtale, et referma les yeux pour se laisser absorber, s’imbiber tout entier de ce blanc nacré qui l’entourait. Mais venant s’immiscer entre ses paupières, un rayon vert se frayait peu à peu un chemin, cassant la pureté du moment. Ani ne voulu pas y prêter attention mais, de façon aussi efficace qu’un pied de biche fracture une porte récalcitrante, la lumière verte forçait les paupières, agressant ses pupilles. Il se résolut à les ouvrir complètement et contempla ce qui l’avait fait se réveiller à une heure si matinale – il en était certain -, un dimanche. Le réveil en plastique noir trônait sur l’étagère, devant lui. Mur blanc, réveil noir, chiffres vert et brillants. 7H12.

      Pendant un temps qui lui parût très long il tenta par tous les moyens de se soustraire à l’implacable réveil mais, la force de l’habitude aidant (en semaine, il se levait aux aurores), ses paupières restaient résolument ouvertes, indifférentes à l’argument pourtant solide d’une bonne grasse matinée, sincèrement méritée. Bon allez, debout, se dit-il. Ani était homme d’action et sa réalité se composait de décisions et d’initiatives. Et là, son corps lui dictait de se lever. Quitte à être réveillé, autant faire quelque chose, se redit-il encore. Dès lors qu’il avait décidé de quitter le lit, la couette soudain lui parut trop lourde, il avait trop chaud. Comme il avait sans doute un peu transpiré pendant la nuit, il collait. C’était simple et facile: rester dans ce lit n’avait plus aucun sens.

     Il se retourna donc sur le flanc gauche pour sortir. Un dos se trouvait là. Le mouvement d’Ani s’interrompit brutalement. Un dos. Nu, blanc, magnifique, reposait sur le côté, face à lui. Il ne se rappelait absolument pas être rentré avec quelqu’un la veille, mais un seul coup d’œil suffit à lui rafraîchir la mémoire: il tendit le cou vers le reste de la pièce. Un cendrier plein sur la table de nuit juste devant lui, deux verres de whisky encore remplis sur le bureau, et il distinguait également quelques vêtements éparpillés à travers la chambre. Tout dénonçait une nuit mouvementée. Le mal de crâne aussi. Adieu la blancheur virginale du plafond, se dit-il. Une aspirine me fera le plus grand bien. Il soupira, et jeta un œil sur le côté du lit. Le dos était toujours là, immobile, se dressant devant lui comme une barrière infranchissable. Impossible de passer de l’autre côté, le lit était encastré dans l’alcôve de l’appartement. Il faudrait la réveiller, pensa-t-il, fatigué à l’avance de devoir parler, si tôt dans la journée.

      D’un coup, tout lui était de trop. La lumière du soleil l’aveuglait, l’odeur de tabac froid agressait ses narines, le réveil accusait 7H19, encore dix minutes de trop, dix minutes de perdues, dix minutes…seulement? Il avait envie d’une douche fraîche et d’être debout. Non, il avait besoin d’une douche. Allez, action. La patience n’était pas son fort. Ani préférait de loin agir et voir ensuite, plutôt que de ne rien faire et de tergiverser. Il se rendait bien compte qu’il aurait pu apporter des nuances, ce qui lui aurait permis de mieux gérer sa vie – ses amis le bassinait avec le « développement personnel » et toutes ces conneries– mais au fond, voir les choses en noir et blanc avait son avantage: il pouvait faire ses choix et réagir en conséquence bien plus vite que ses collègues. Se redressant sur le coude, il se prépara à passer un bras par dessus le dos immobile pour atteindre le bord du lit. Jetant un regard de l’autre côté, il tenta de voir un peu mieux les traits de la jeune femme. Le visage caché par de longs cheveux noirs, le bras replié contre sa joue, son invitée nocturne ne laissait rien voir. A première vue, personne de sa connaissance. Il s’en sentait un peu soulagé malgré tout: au moins il n’aurait pas à se justifier.

      Avec toute la précaution dont il était capable, il sortit de la couette, centimètre après centimètre, chaque froissement du tissu menaçant de rendre ce moment encore vierge, d’une pauvreté sociale qu’il voyait d’avance affligeante. Mieux valait rester dans le silence et s’esquiver aussi vite que possible dans la cuisine. Au moins cette fois, il était chez lui. Allez, encore un peu… Il passa doucement le bras au dessus de l’épaule de la fille, mais, au moment ou il allait enfin lever sa jambe et s’évader, elle se retourna brusquement et, nichant sa tête au creux de son épaule, elle abattit son bras, qui se referma sur le torse d’Ani.

      Il resta quelques secondes médusé. Ce bras semblait peser deux tonnes. Il respirait fort, la couette était d’une chaleur insupportable mais, pire que tout, il n’osait bouger, de peur de devoir répondre aux questions qu’inévitablement elle poserait: déjà réveillé? Tu veux pas rester encore un peu? Pourquoi tu te lèves? Etc… Il se sentait oppressé de toutes parts. Il voulu contempler à nouveau le plafond. Ouais. Blanc. Blanc comme rien, blanc comme le néant. Il voulait des couleurs, du café, un croissant, aller pisser, se replonger dans ses dossiers, voir ses amis, faire un jogging, apprendre à jongler, même faire du développement personnel, tout, n’importe quoi, plutôt que rester là, à regarder ce plafond vide, dans cette couette désormais rabattue sur lui comme une camisole, et enserré dans ces bras étrangers. Incapable de bouger, il se mit à faire défiler tout ce qu’il pourrait faire plutôt que de perdre son temps et son précieux week-end dans ce cercueil de plumes. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait fait un basket avec ses anciens élèves, fait le marché, vu un spectacle de rue au hasard d’une promenade, discuté avec Yves de la boulangerie d’à côté, joué aux boules, parcouru Le Monde, fumé une cigarette… Il avait envie de tout d’un coup, d’aller voir le désert, d’engueuler son directeur, de jouer de la guitare, de boire du thé avec des indiens, de voir l’Ayers Rock en Australie, de sauter en parachute, de construire un beau meuble en chêne, de pisser sur une voiture de flic, de baiser… Oui c’est ça. Baiser. C’était ça. La sortie. En fin de compte, il n’y avait rien d’autre qu’il pût faire.

      Répondant à l’étreinte de la jeune femme, il lui caressa doucement les cheveux, imprima un léger baiser sur ses joues tièdes, tout en fixant la porte.

Sébastien Joly

Sébastien Joly

Auteur et réalisateur, je mets mon travail au service de plusieurs supports (théâtre, littérature, cinéma) pour y raconter mes histoires sous les formes les plus diverses.

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