Le feuilleton du lundi, la suite, n° 2

Nous étions très complémentaires.

Je rangeais mes petits pots, cherchant le couvercle de l'un deux, opposé à l'arrêt de mon activité et vlan !… Voilà ma chemise teintée de pourpre. N'ayant guère le temps de poursuivre ma tâche, je me précipitai vers les étagères à la recherche d'une chemise propre. Paf ! Je dérapai, tombai sur le lit et la couette se couvrit sans raison de cette teinte des rois.

Petit mal de tête et peu de peur, question de nature. Je n'avais plus qu'à chercher les clefs, un pull-over et trois comprimés d'aspirine. Puis ayant trouvé mon bonheur, je pus gaiement rejoindre le lieu du crime. Agnès avait en horreur les complications, erreur fatale qui pourrissait notre contrat de mariage. Entre parenthèses, très loin d'en faire une histoire, j'allais rejoindre ma belle et pas pour danser. Quelle matinée de merde !

Cinq minutes à pieds, pas de quoi se faire une entorse et je la retrouvai lasse, au rond-point. Des uniformes l'interrogeaient, des bleus, jamais je ne ferais la différence entre gendarme et policier. La veille, nous avions annulé un repas au restaurant, qui s'annonçait arrosé.

Les huit poules cuites, tout pour plaire. Intuition divine, je savais que le ballon n'allait pas virer, il ne me restait plus qu'à annoncer mon malus à mon nouvel assureur… L'autre avait craqué. La courbe statistique de sa marge bénéficiaire tirait vers l'arrière.

Quand j'entrai dans son fond de commerce, sa face devenait blême. Son médecin, prévenant, lui avait parlé de cancer, pas de vacances sous les tropiques. Il l'avait écouté et m'avait viré de son agence, me remerciant sans nuance. Heureusement, mes dessins se vendaient plus que correctement, donc nous pouvions payer le devoir de s'assurer. Peu rassuré, cependant, je m'approchai de ma femme. Je n'ignorais rien de son caractère belliqueux et de son plaisir de ne rien oublier.

Ma tasse de ce matin, elle l'avait agitée en chats dans la gorge et curieusement elle n'avait aucune douleur. Or, mon âge grandissant me permettait de me méfier de ses mots blessants et des gros félins.

Guère de sang sur les pavés, je me présentai : Guillaume Durand. Pour un peu j'aurais signé des autographes. Agnès était assise, perplexe, elle pensait à ses cours. Je regardais ses bleus au cou, le choc avait été violent, mais elle semblait se porter comme un charme. Enfin, sous le feu de mon regard, elle n’avait rien d’une esquisse de fantôme : elle était sublime, autant qu'aux temps primaires où je lui faisais la cour. Je souris et perçus un éclair de haine. Vraiment belle !

À l'origine de notre histoire, un quiproquo chez Gilbert avait scellé notre rencontre. Nous dînions, côte à côte, la table était animée, mais pas par nous deux. Nous, nous levions le coude et buvions nos verres : rouge, blanc ou rosé. Peu importait le liquide, pourvu que l'on ait l'ivresse. Quand enfin la brume de notre cerveau s'était installée et que la douce aliénation de l'inhibition, celle qui permet la rencontre, fut une évidence, elle me posa une question bateau :

— Et dans la vie, tu fais quoi ?

Je ne pouvais pas mentir, dire « Je bois ». Non. Alors j'évoquai ma profession :

— Je suis taxi…

J'aurais pu inventer n'importe quoi, taxidermiste ou derviche tourneur, elle s'en foutait :

— Super… Tu vas pouvoir me raccompagner, ce soir.

Et moi, lâche comme tout homme, je profitai de cet instant de confusion et je m'écoutai répondre :

— Euh, oui!…

C'est ainsi que je me retrouvai ici, auprès de ce rond-point triangle, notre bien commun enfoncé dans un arbre, petit signe de liberté offert par le maire. Pourquoi pas de sagesse ? Ce vieux chêne se couvrait moins de glands que d'oiseaux, et la rumeur disait n'importe quoi, comme toutes les rumeurs d'ailleurs et d'ici.

D'après ces murmures de vérité, les voix parlaient d'une colombe et d'un nid. La situation était claire, lumineuse : Agnès m'en voulait à mort. J'avais beau signer tous les papiers qui circulaient devant moi, du coin de l'œil, je voyais bien qu'elle avait les nerfs. Dès potron-minet, elle avait eu cette allure. Nue ou habillée de son parfum d'été, je l'avais sentie agacée. Les lunes pleines n'y étaient pour rien, Agnès traversait cette période d'examen où elle se plaçait au niveau de ses élèves, en angoisse.

L'arbre non plus n'avait rien fait. Bien que jeune, il devait être plus vieux que nous deux, un déraciné d'un parc lointain apporté en camion, sur ce bout de terreau où il se trouvait réfugié et maintenant blessé. Pas de sentimentalisme végétal, je devais trouver une solution et la sortir des bras de la maréchaussée. Les badauds se gaussaient de la scène, moi, j'aurais voulu y plonger, m'y noyer.

D'habitude, je m'évade, il suffit que je pense aux merveilles de la vie sous-marine, à la perfection arithmétique des motifs des corps d'oursin, l'audace de leur couleur aussi : bleu-violet ou ocre-rouge. Souvent des lueurs éclairent mes nuits, quand, autour d'une promenade onirique, je vois les illuminations des méduses ou de ces créatures des grands fonds aux translucides étranges, qui projettent des gaz à faire pâlir un artificier du 14 juillet. J'éternuai. Bizarre, ce froid en été.

Enfin, elle m'adressa la parole, à défaut d'un sourire :

— Guillaume, ça va encore durer longtemps !

Comment ne pas mentir ?

— Non, une dizaine de minutes…

En fait, la communication officielle, les papiers, ce n'est pas mon truc. Je ne suis pas juriste, juste adepte de la taxinomie. Je me battais pour argumenter sur son cas. Elle n'était pas folle, juste furieuse contre moi, car ma tasse de café avait inondé son travail, et elle se sentait négligée, peu soutenue, mal-aimée. Mais je n'allais pas déverser tout mon chagrin sur ces gardiens de la paix, le ciel creva et se mit à cracher ses ondées.

Loin de me rendre furieux, j'insistai et pus ramener Agnès à la maison. De toute façon, un garagiste s'occupait déjà des restes de notre véhicule et le monde tournait sans nous. Je ne vous dis pas comment je montai lentement l'escalier qui menait à notre appartement, je savais pertinemment que derrière la porte se trouvait l'enfer. Arrivé au palier, je fis mes lacets et Agnès rentra. Je ne pouvais pas finir ma vie les pieds collés au paillasson, même en supportant cet anglicisme : welcome.

Alors je fis le dernier pas, prêt à recevoir une déferlante d'insultes à la face, inévitable. Surprise, pas un mot. Je voyais bien qu'elle avait décidé de me contrarier, son mutisme me montrait l'option de sa stratégie, ne rien dire et me laisser me tapir dans ma médiocrité. Absorbé par ce silence, j'arrêtai ma respiration et mon cœur faisait boum boum, splendide et semblable à un amateur de canon qui me laissait con et contrarié.

J'avais pensé résister à Hiroshima, je la savais tornade ou amazone, or là, elle me tuait net. Sur place, je ne pouvais que me taire et la suivre des yeux. Sous le charme, il me fallait d'urgence un exorciste, et je n'avais pas de numéro de téléphone en tête. Alors je l'observai : elle bougeait ses hanches et son pas tranquille m'invitait à la suivre. Elle allait vers la salle de bains, je pouvais la comprendre. Moi aussi, j'avais cette envie de m'asseoir et d'écouter l'eau s'écouler, simple artifice du temps qui s'use…

Rageuse, tout de même, elle m'avait fermé la porte au nez. Là, je la reconnaissais. Je sortis de ma confusion et, retrouvant mes repères, j'entrai dans cette pièce. Agnès avait mis le feu au fond de la baignoire et son air épanoui prenait mille reflets au passage, naviguant de glace en glace. Belle à en tomber sur les fesses, je la poussai et criai :

— Agnès, tu es folle !

En effet, elle souriait et ses yeux me transperçaient. Sa malice me dévisageait, impossible de ne pas succomber, de rester inerte, de ne pas frôler l'arrêt cardiaque. Son charme me comblait depuis qu'elle m'avait ouvert son canapé, un délicieux clic-clac. Muette, je voyais bien qu'elle allumait ses copies, le papier brûlait et la fumée nous piquait les yeux. Nos deux toux s'associaient comme à cette époque où mon regard de fou de Bassan lui lançait des listes de « je t'aime ».

J'ouvris le robinet et elle me laissa seul dans ce demi-naufrage. J'y pataugeais en surface, trouvant inutile au fond de sauver ces papiers aux noms mutilés. L'eau avait tout effacé.

Où était-elle ?

Pas au salon, la chambre n'offrait pas sa lumière et la penser à la cuisine aurait été une offense ridicule. Sans savoir comment, ni pourquoi, j’ouvris la fenêtre. Un taxi l'emportait sans un mot. Difficile à accepter : elle m'échappait de nouveau…

Retrouver le calme d'un champ sans tempête et des nuages de clair de lune. Je cherchais un moyen conscient pour ne pas subir le contrecoup du contretemps. Je bus un verre de limonade aux bulles froides et mangeai une olive. Puis, je partis me plonger dans un monde océan.

Des nautiles aphones, sorte d'escargots calmars, m'envahissaient, je suais. Les éponges artifices m'aspiraient, et un sortilège de couleurs prenait flot : verts rhubarbe, bleus vifs et rouges saumon. Des clowns aux sourires tristes accompagnaient mon destin, allant de corail en coraux, je me troublais devant l'illusion d'être et les mystères de la vie.

J'allais tout au fond de mes pensées et je suivais ces quelques rayons de soleil. Des amis troubles surgissaient du néant, de la nuit de géant, de ce premier mot prononcé, ce moment magique où la parole prit corps. Ces rêves énoncés devinrent réalité, naissance du monde : dinosaures, ours, lamproies et lapins. Sur ma chaise je m'agitais, il est si difficile de ne pas créer quand on se met à dessiner. Mes traits suivaient ma main, j'évitais les rejets d'encre et j'allais jeter mon ancre au salon.

Drôle de journée, je n'avais pas faim. Mon estomac refusait de me dire ce qui n'allait pas et j'allumai le téléviseur. Ce poste est idéal pour les pertes de conscience, deux trois réclames qui réclament toute votre attention, films ou émissions.

Vidé, je voulus utiliser la présence de nos satellites à des années-lumière et chercher de l'information. Une chaîne nous nourrissait de tous les maux du monde, sans émotion, je me tournai vers elle. Et là, non, le choc. C'en était trop, je jetai la télévision par la fenêtre…

La galère ! Ma femme faisait l'actualité. Le lycée Jules Verne, où elle enseignait depuis peu, était le sujet de conversation de toute la population. Agnès ne m'épargnerait aucun traumatisme. Aller se fourrer dans la gueule du loup. Une prise d'otage. Alors là, évidemment, face à ce cas de force majeure, elle était arrivée à l'heure.

Le journal télévisé m'avait informé et je devais réagir. Plus de voiture, je me rabattis sur un de nos vélocipèdes, un deux roues que mes mollets puissants permettaient de lancer à grande vitesse, défiant ces côtes qui s'arrangent parfois à devenir des pentes pour ne pas nous déplaire.

Je poussais sur les pédales, bipède à cheval sur une selle de pacotille, et j'atteignais les trente kilomètres à l'heure dans les folles descentes. J'avoue, en plus, que cet air qui vous fouette le visage me rendait heureux. Échappé d'un film de capes et d'épées, je me sentais héros allant sauver sa reine.

Un dos d'âne, je ralentis. Je n'allais tout de même pas écraser des enfants, ils sont innocents. Le passage clouté avait cassé mon moral et ma moyenne. Toutefois, la chance s'improvisait, une benne à ordure mobile passa sur ma gauche, je m'y accrochai. L'éboueur en chef voulut me virer, plus il aboyait et plus le désordre s'installait, un comble.

Mais ces quelques mètres me rendirent mon ardeur, oubliant mon incompétence au sport, je ne perdais pas de vue les flammes du square. Non, ce ne pouvait pas être vrai : le quartier flambait et je devais sauver mon couple.

Quelle journée !

Les pompiers, aux rouges immuables, tentaient d'éteindre le feu, vert aux séquences d'orange, tout en assurant la sécurité des lieux. Je cherchais une issue, une voie de traverse, quand on cria mon prénom :

— Guillaume.

N'étant pas arrivé à cet âge excuse du sonotone, je levai le regard vers la voix. Victime d'une hallucination psychotique, je restai coi en revoyant la poitrine généreuse d'Astrid au balcon du 56 de la rue Jean-Jacques Rousseau. Elle me proposait de boire un thé, pouvais-je refuser pareille invitation ?

Sans réfléchir, j'entrai. Le hall de l'immeuble sentait le passé. Je rêvais. Petit passage au creux de l'adolescence où des désirs d'ennuis vous immergeaient. Une question d'âge, vous sortez de l'enfance sans comprendre les adultes, une chaise entre deux feux, un peu comme cette journée, inscrite dans ma mémoire et sous le sceau de juillet.

Tout brûlait et ce n'était pas de la fiction. Je sonnai. Dix ans d'absence. La porte s'ouvrit et je m'effaçai. Le trou noir, perte totale de conscience, je m'évanouis. 

jean-françois joubert

Bio, biblio... Qui es-tu jean-François Joubert ? Ah, si je le savais ? Né à Brest en 1969, une année exotique, mon sang est d’un aber, un bras de rivière qui rencontre la mer d’Iroise, un p’tit zef qui aime les îles comme Ouessant, le bateau, les sports nautiques, écrire vient naturellement, comme une évidence, en lisant et y trouvant ce que je cherchais, ouverture d’esprit et fantaisie ! Mr joubert jean-françois 1 rue Lucie Aubrac 29870 plougastel-daoulas contact : un numéro de téléphone. 0630718661 2020 Stories by fyctia Cet été-là, il pleuvait des robots 2020 stories by fyctia Désirs d'îles 2020 stories by fyctia Le naufrage de rose 2016 le petit marchand de sourires aux éditions secrètes 2016 Le carnaval des Cieux aux éditions du pont de l'Europe 2015 Le mage du Rumorvan aux éditions secrètes

Rejoignez Skōp, c'est gratuit!

Le magazine collaboratif qui vous paye pour écrire, voter & partager.

  • Aucune publicité pour les donateurs
  • Auteurs rémunérés par les dons des lecteurs
  • Contenu exclusif et personnalisé
  • Publication facile de tous vos écrits