Laurent Mauvignier, du vent dans les pages

Roman familial, initiatique, western… Continuer de Laurent Mauvignier est tout cela à la fois. Avec ce livre synesthésique, on ne lit pas seulement une histoire, on la ressent. Rencontre avec ce voyageur immobile.

Et la tournée de la rentrée littéraire se poursuit avec Continuer de Laurent Mauvignier. L’histoire de Sybille, l’histoire d’une femme naufragée dans sa propre vie, qui prend une décision très forte : celle d’aller loin pour reprendre contact avec son fils Samuel, sceptre de Beckett auquel cette mère voue une grande passion. Quand Sybille voit que son fils prend la même direction qu’elle, elle refuse de le voir endosser le même destin. Alors pour se sauver et sauver son ado en perdition, elle décide de l’emmener en cavale équestre. Globalement, tout le monde va mal dans ce roman où apparaissent les dérives d’une mère dépressive, d’un père déresponsabilisé et d’un fils radicalisé.

Les frontières en questions

L’un des sujets du livre reste néanmoins l’agir, car si l’héroïne tombe souvent, elle se montre capable de se relever pour continuer. “La plus grande gloire n'est-elle pas -justement comme le dit Confucius- de ne jamais tomber, mais de se relever à chaque chute” ? Alors Mauvignier écrit peut-être ici une tragédie, mais sans fatalité. Une tragédie où sont réunis tous les ingrédients du western avec les chevaux, les paysages, les lacs, les montagnes… Le romancier évite cependant soigneusement le cliché en choisissant une femme comme colonne vertébrale de ce roman où l’amour filial, inconditionnel, est aussi une sorte de grand paysage et lui-même un personnage à part entière. Ici, le voyage au Kirghi­zistan dépasse forcément le cadre du tourisme. Et “même si mon objectif n’est pas de parcourir le monde entier, je n’avais pas abordé cette partie du globe dans mon précédent roman Autour du monde, avoue l’écrivain. C’est à la lecture d’un article du Monde que je me suis demandé ce qu’était ce pays au nom imprononçable et a la même configuration que la Suisse, avec des montagnes et des lacs. De là, j’ai imaginé plein de gens autour de lacs avec des chevaux. Puis cette idée mère-fils et la question générationnelle s’est ajoutée à la question politique. Je me suis dit que ce serait bien un pays musulman mais pas arabe. Car cela pose la question des préjugés : c’est quoi ces musulmans qui parlent russes, qui boivent beaucoup d’alcool ?” Un moyen aussi de rompre avec les stéréotypes. L’occasion aussi pour Mauvignier de se pencher sur la question des frontières, physiques entre Sybille et son fils, entre l’humain et les chevaux, entre les Français et les Kirghizes…

“On ne peut pas demander au lecteur de faire le travail”

Dans ce récit très synesthésique, le lecteur sent les odeurs, voit les roches, les chemins, les rivières jusqu’à ressentir parfois l’humidité et le froid mordants ou les cailloux sous les semelles. D’ailleurs pour que son roman sonne vrai, l’auteur revient plusieurs fois sur les scènes, les retravaille de manière très fouillée et dit “batailler pour y arriver”. Son obsession de la description et du détail permet de faire vivre ses personnages. “Cette question du comment ils se vivent dans l’espace me permet d’accéder à eux par le biais de leurs sensations, du rapport au corps. Pour moi, le travail sur les sensations est essentiel. On ne peut pas demander au lecteur de faire le travail !” Il est une autre frontière que Mauvignier parvient à franchir, celle de l’incommunicabilité entre une mère et son fils. Il se sert de la figure stéréotypée de l’ado avec son lecteur MP3 pour l’utiliser non pas comme un outil de séparation et d’isolement mais comme un moyen de rapprochement. Les mots que la mère et le fils ne vont pas réussir à se dire vont passer par la lecture du carnet de Sybille et donc, par l’écoute de la musique de Samuel que Sybille lui subtilise pendant son sommeil. Mais ce vol d’oreillettes, assimilable à un viol de l’intimité, seul le lecteur le sait. Un pas de plus vers la complicité entre le lecteur et Mauvignier…

Anne LOCQUENEAUX

Journaliste de profession, l'écriture a toujours été la force qui me meut, comme le jeu avec les mots et l'émotion. Adepte des exercices de style, je connais aussi Paris comme ma poche et comme personne. De l'île de la Réunion à l'île-de-France, “Diversité, c'est ma devise”. Et parce que la proximité, ça me plaît, je me suis fixée comme mission passion l'exploration de ce terrain de jeu géant qu'est le monde avec Vous, ô frères humains.

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