La Rose de sable : Montherlant anticolonialiste

"Plus personne ne lit Montherlant" constatait l'écrivain Marc-Edouard Nabe dans un de ses Eclats vidéos parus sur Youtube. Et en effet, hormis quelques écrivains, universitaires ou étudiants en littérature, rares sont ceux qui font aujourd'hui référence à l'académicien borgne, auteur d'une oeuvre pourtant prolifique.

La Rose de sable : Montherlant anticolonialiste

Parmi l'abondante production, largement théâtrale (avec des pièces comme Pasiphae, La Reine morte, Demain il fera jour, mise en scène il y a quelques années par Michel Fau ou encore Un incompris, adapté en court-métrage par François Ozon), un roman semble faire exception et avoir une importante très particulière dans l'esprit de Montherlant : La Rose de sable !

Rédigé à Alger entre août 1930 et février 1932, le texte n'est paru qu'en 1968 dans une version complète ou presque, l'auteur précisant directement à l'intérieur les passages sucrés.

Pourquoi un tel retard ? Qu'est-ce qui a pu pousser l'auteur des Célibataires à ne publier que des bribes ou des vesions allégées du roman ?

L'histoire relate le périple du lieutenant Auligny, "jeune officier d'une intelligence moyenne, élevé dans des idées excellentes mais étroites". Envoyé par sa mère au Maroc pour y gagner ses galons, il tombe sous le charme d'une jeune indigène et s'éprend de la condition du colonisé.

La Rose de sable : Montherlant anticolonialiste

"Auligny amoureux se met à 'penser' la question coloniale, ou plutôt à la sentir : à la sentir à travers celle qu'il aime."

A une période où la critique de l'empire colonial français se fait rare (certains écrivains comme Pierre Loti ou Guy de Maupassant ayant tout de même été précurseurs), et essentiellement dans des milieux très à gauche, Montherlant détonne en prenant le parti des populations autochtones. Sa critique est virulente, sans être totalement antipatriote, internationaliste ou naïvement pro-arabe.

"Les colonies sont faites pour être perdues. Elles naissent avec la croix de mort au front".

Un siècle après la prise de l'Algérie, l'Exposition coloniale organisée à Paris réunit près de 8 millions de visiteurs. C'est cet événement qui lui donne l'envie d'écrire "un roman dont le personnage incarnerait la lutte entre le colonialisme le plus traditionnel et l'anticolonialisme".

La Rose de sable : Montherlant anticolonialiste

Auligny, donc, arrivé au Maroc porté par les ambitions de sa mère, découvre la cohabitation entre des français sûrs d'eux et des marocains dont la docilité semble être un couvercle retenant la haine inhérente à la domination. L'auteur en réfère pour cela en début de chapitre au maréchal Lyautey, grand artisan des conquêtes coloniales, qui lui-même préconisait un respect des populations afin d'éviter des troubles qui ne manqueraient pas d'arriver.

Notre héros rencontre Ram, jeune bédouine de 14 ans, qu'il déflore et avec qui il se lie, jusqu'à tomber peu à peu amoureux. Montherlant fait d'ailleurs particulièrement bien ressentir au lecteur l'évolution de ses sentiments et les quelques signes de réciprocité qu'il semble déceler chez cet être impassible.

De la même façon, plus on avance dans le récit, plus la vision des Arabes par Auligny se complexifie. On peut noter au passage qu'il n'est pas pour autant d'une tendresse déraisonnée  envers certains traits de caractère des gens qu'il côtoie et dont il prend fait et cause.

Ainsi l'ingratitude de Ram, ses revirements et les fausses promesses qu'elle semble faire, juste pour faire plaisir participent des doutes qu'il entretient face aux deux camps, loin de tout manichéisme.

De cette attitude découle d'ailleurs le surnom donné à la jeune fille, cette rose de sable "en surface toute grâce florale, et en réalité froide et inerte comme les pierres".

La Rose de sable : Montherlant anticolonialiste

Mes malgré ses nuances, renforcées par le personnage de Guiscart, préfiguration du Costals des Jeunes filles, peintre loufoque qui ne voit dans les colonies maghrébines qu'un moyen de plaisir et de dépaysement, la décision d'Auligny de ne pas combattre des populations dont il a épousé la cause demeure intacte.

Ironie de l'histoire, le lieutenant est tué dans une attaque de rebelles. Tué par ceux qu'il a refusé de réprimer, se faisant passer pour malade, et dont il a compris le combat. Cette fin, voulue depuis le début par Montherlant, souligne d'ailleurs à la perfection le ton du roman qui n'idéalise aucun camps et qui "pense" (pour reprendre ses mots) la colonialisation de manière assez froide.

Le martyr est donc décoré par la France à titre posthume, au grand bonheur de sa mère qui semble enfin devenir quelqu'un en offrant un fils à son pays.

Montherlant, qui est tout sauf un auteur de gauche (d'aucuns se plaisent à le classer parmi les anarchistes de droite, même si cela semble à nuancer), profite de la situation pour égratigner de façon aussi sèche qu'hilarante ces anciens combattants, prêts à risquer à nouveau leur vie dès demain pour le pays, mais qui ne supporteraient pas que l'on rogne sur leur pension pour le bien de celui-ci.

Seule trace de l'évolution d'Auligny, la volonté inscrite dans sa lettre testamentaire de remettre une somme d'argent à des établissements médicaux indigènes, ce qui sera en partie réalisé en secret par son père.

Une fois le livre refermé, on se rend bien compte de la portée ultra-subversive qu'aurait eu la publication d'un tel texte au moment de son écriture (près de 800 pages dactylographiées). Montherlant explique ses lenteurs par la montée du nazisme et des tensions entre l'Allemagne et la France, ne souhaitant pas diviser et affaiblir cette dernière à l'aube d'une nouvelle guerre dont la menace ne fait que grandir.

http://www.ina.fr/video/CPF86644601

Aujourd'hui encore, la parution serait probablement interdite ou censurée pour pédophilie.

La Rose de sable est donc parue au moment le moins dangereux pour sa diffusion, mais aussi au moment ou son souffre semble le moins puissant. Mais à sa lecture on est saisi par la modernité de certains thèmes, les échos qui peuvent se faire entre le passé et présent. De même, la finesse de l'évolution des relations amoureuses semble intemporelle. 

La Rose de sable,

Henry de MONTHERLANT

(1968) - 583 pages.

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