La Pluie

Cet après-midi-là, il ne voulait pas sortir. Éthérée et gracile, la pluie coulait impassible et lui, avachi dans son ennui quotidien, écoutait un prélude de Chopin, main dans les cheveux, un livre à ses pieds, la regardant en spectateur et se demandant pourquoi l'idée était aussi insaisissable que la pluie qui tombait. Il aurait pu sortir s’en imprégner, mais ne bougeait pas, tant il préférait l’enfermement de cette pièce où la fatigue stagnait, incrustée comme une couche de poussière. Immobile et à l’abri, il regardait la pluie se prélasser, se dérober, et sentait en même temps la pique de jalousie de celui qui croit pour un instant vouloir être ce qu’il n’est pas, celui qui agit au lieu d’attendre et voit au lieu de faire semblant. Mais jouer avec l’idée, rester passif le rassurait, et cet inconvenant sentiment s’étiola dans la certitude que mieux valait considérer de loin l'éphémère averse. Il était lui-même dans un intérieur bien rangé et bien pensant et la question de savoir ce qu’était, au fond, cette idée qui creusait du fond de la solitude son isolement, ne lui importait plus ou pas, car elle semblait s’enfuir déjà. 

A travers les graffitis humides, sur le fond brumeux du soir, les carreaux éclaboussés renvoyaient le reflet de son visage impassible et pâle, abrité par des paupières qu’il tenait à moitié ouvertes comme pour feindre un désintérêt excusant quelque emportement subit et rare. Il se trouva beau. La danse de l’eau se mélangeait à ses traits qui évoquaient la finesse grave d’un visage à peine sorti d’enfance, inachevé, pas encore poli par les expressions que la vie ancre dans une physionomie passée par les détours d’angoisses et conflits. Son regard vert et marron mélangeait terre et feuilles mortes, quoiqu’un soupçon de lumière luisit comme une ironie tout près de sa prunelle indécise et petite d’apathie, tout comme une douce onde de culpabilité cachée dans l’iris fuyant, comme s'il avait été complice ou auteur de quelque fait interdit, quelque pensée inavouée. La bouche aux lèvres fines semblait suspendre le silence parmi des mots non-dits car trop confus, mais un rictus dissimulé en commissure laissait entendre toute l’incrédulité de cet enfant gâté qui n'avait qu'à attendre et à soupirer pour tout avoir. La pluie et lui se contemplaient aveugles ; ce qu’elle avait de léger, lui compensait par la lourdeur du corps statique près la fenêtre, absorbé par son visage aimé ; et quand la pluie s'allongeait le long des carreaux l’invitant à l’insouciance et à l’abandon, cet oisif voyeur la regardait en se disant qu'il préférait finalement que sa liquide chorégraphie se déroulât de l'autre côté du miroir. Aucun danger ne guette lorsqu'on se tient à l'écart et, en passant, il est trop tard, pensait-il en remarquant une ride soudainement visible entre ses sourcils. 

Le prélude touchait à sa fin. Joue, pensait-il, que je puisse mieux me taire, et le piano jouait avec l’entrain qu’il lui fallait à lui pour se couper de tout, mieux regarder cette pluie constamment tombant. Regarde-moi, allez, détourne-toi, semblait-elle lui dire de ses coups de langue froids et indolents. Le doute le prit pour une seconde, le temps de se dégourdir les membres dans ce fauteuil qui eût fini par creuser sa tombe à ce rythme-là.

Peut-on ressentir le manque d'une chose à peine conçue, vouloir ce qui ne répond à aucun besoin? Autant présumer qu'on sait tout de ce qui compose la substance dont on est fait, autant se dire qu'on est les mêmes à chaque instant. Goûter un peu à la pluie le sauverait peut-être du talent de la pianiste dont les exploits ornaient chaque jour sa solitude. Oh, elle ne savait pas s’arrêter. Par pitié, que lui coûterait de faire ça ailleurs ! se dit-il un peu honteux, alors qu'il savait l'admiration qu'il lui vouait d'être ce que lui n’était pas. Elle ne vivait que par l'excitation qu'elle se procurait, nourrissant en boulimique sa verve et l'émotion des notes qu'elle jouait comme si sa vie en dépendait. Quelle folle allure quand tout pouvait se laisser vivre facilement, sans risques et sans ardeurs. Pourquoi tant d’intoxication, le mouvement n’était-il pas le fruit naturel du temps, à quoi bon l’attiser, vouloir le provoquer? En réalité, il la craignait autant qu’il l'aimait; c'était sinistre de contenir autant de feu, injustifié, donc menaçant. Cette ivresse lui manquait à lui, que l’absence de tout trouble rassurait. Et plus la pianiste s’emportait plus il se calfeutrait dans ses songeries, tour rassurante peuplée d'objets et sentiments inoffensifs. Enfin, à cet instant-là, il aurait néanmoins préféré être seul, entendre le son léthargique d'une guitare ou mieux, sentir vibrer en lui l’harmonie d'un silence bien gardé. 

Ah oui, ça, il aimait: que l'on se taise avec talent… Mais n’était-il pas futile de se tenir à l'écart, esquiver, se retirer d'une chose avant même d’y avoir goûté ; n’était-il pas puéril d’éviter le danger au prétexte qu’il valait mieux contempler l’idée? Puis, de quoi était-elle faite, cette réalité qu'il craignait ; était-elle inférieure à l’idée, rimait-elle avec défaite ? Cette maison n’était-elle pas déjà son réceptacle, avec l'ampleur de sa structure, ses recoins labyrinthiques et les possibilités de perte qu'elle offrait? N’en était-il pas son prisonnier déjà ? Oui, il pouvait en ignorer les appels et résonances, oui, il pouvait faire semblant. Mais dans cet intérieur ne risquait-il pas autant qu'à l’extérieur, n'était-il pas autant vulnérable ? A supposer qu'il sache d'où vient la menace, à supposer qu'elle ne vienne pas précisément de là où il pense être le plus à l'abri, à supposer que la menace ne vienne pas...de lui ! 

Ainsi ignorait-il l’évidence, ainsi préférait-il passer ses jours à contempler et à attendre, dans cette salle du milieu qui s'ouvrait vers les jardins. Il y avait des pièces de la maison où il s'interdisait d'entrer, tout comme il y avait des souvenirs qu’il niait être les siens. De sa paisible solitude, il se disait que sa vie était juste ça, car rien ne le précédait et rien ne le contraignait; tout était en son pouvoir et lui, ne voulait rien ; voici le détachement et la facilité de renoncer à tout moment à tout affect menaçant, voici la distance gardée de toute peur.

Le plus souvent il se serait arrangé pour ignorer aussi la pianiste, rester enfermé. Mais cette fois-ci, ce fut différent. Le Prélude achevé, suivit une sonate de Beethoven qu'il détestait, pompeuse et trop saillante pour cette pièce ouatée que les notes lourdes et arc boutées s'obstinaient à en emplir chaque recoin, heurter ses pauvres oreilles. Dehors la monotonie de la pluie le consolerait....peut-être. Sans réfléchir, il se mit debout, attrapa une veste et sortit, poussé par une urgence inexpliquée qui devançait sa volonté. Arrivé dans le jardin, la pluie l’accueillit dans une trombe affolée et affolante, avec ses cordes tendues et glaciales fouettant son visage et ses mains, plus encore d’avoir tardé, de l’avoir fait patienter, loin pourtant de vouloir le consoler. Il eut froid et sentit son souffle s’accélérer. Il aimait ça. 

L’idée lui revint alors à l’esprit. Car elle ne le quitta pas tout à fait depuis qu'elle se mit à germer en lui. Cela le tracassait: éprouver une forme d’envie était nouveau et dérangeait ses petites manies. Une envie proche de la fuite, sans que cela rime pour autant avec une libération. Il fait froid, n’est-ce pas, d’atterrir comme un niais au milieu de quelque chose que tu ne voulais pas, disait en lui, ironiquement, la lucidité, dont il ne connaissait que trop bien la voix. Mais l’envie semblait tenir au fil dur, tissé patiemment pour l'accrocher: l’idée et l’envie ou bien l’envie de cette nouvelle idée le poussait en avant. Il déambulait sous son emprise en somnambule, à peine s'il réalisait l'humidité imprégnant ses vêtements et sa peau, tandis que ses pas lourds s'enfonçaient dans le gravier de l'allée qui serpentait à l'intérieur du jardin que l'ombre du soir rendait plus extravagant qu'il ne l'était. Un frisson parcourut ses veines et encercla sa poitrine: "Avoue, inassouvi, que tu refuses de voir ta tempérance troublée, confesse-toi, écorché vif, du calme factice qui couvre ta cicatrice indélébile; admets que ton cynisme est faux, qu'il n'est que fruit d'une innocence perdue de vue ; désavoue-toi d'être sage, d'être bon, d'être loin de tout ce qui meut les autres, de ton rôle de spectateur, intègre, inébranlable donc fort, alors que tu es faible et que la faiblesse te plie, te serre, te barricade, te fait voir dans le brouillard de ton cœur. Regarde donc ! Avoue-toi capable d'être vaincu, brise les murs décrépis de ta conviction que ta vie n'est qu'attente, faux espoir et rêverie. Avoue que tu ne veux qu'une chose - vivre - alors vis!"

Sauvage, la pluie tombait sur son visage. En voilà une qui, sans questions, sans tiraillements, vit le hasard, alors que moi... mais quelle idiotie! s'insurgea-t-il, troublé et inquiet. Je suis tel que je me vois, il n'y a rien d'autre là, rien que ce que l'on voit, ce pauvre ou noble ou fade apparat qui enveloppe la personne que je suis, que je promène de jour en jour, ici et là, à me demander pourquoi je vis, pourquoi j'attends, ce que je veux. Je veux ce que j'ai, évidemment. Mais la pluie semble dire autrement, ses phalanges douces et fraîches me caressent comme une putain qui se donne en feignant. Me voit-elle vraiment, devine-t-elle? Dois-je la croire? Qui me voit et qui voit quoi, au fond, si même moi ne perçois rien, sinon ce bizarre accoutrement que je traîne comme s'il m'appartenait! Oh, que je suis peu convaincant! La pluie, patiente et confiante, persistât en tacite confidente: "Je ne crois pas ton masque; j’efface de ton visage le regard coupable et à la place, t’oblige à me sentir chaude et liquide pluie d'été, la somme et la synthèse de toutes pluies que tu as vues, goûtées ou senties...je ne suis qu'une pluie, je tombe sur quiconque passe, mais maintenant il y a toi, toi dans la nuit grande et généreuse et parmi les taches nocturnes d'indifférences et d'angoisses, tu oses marchant sans cible te perdre dans la lecture de mes larmes extravagantes...nous voilà unis par cette bizarre contingence, ici dans ton jardin qui est aussi le mien... tu ne dis rien et je me tairais des heures durant avec toi, à couler silencieuse dans les sillons de ton corps, laver le doute, le vice, la mécréance, raviver ton innocence, donner du sens à l'espérance enfouie... ne suis-je qu'une pluie ! que puis-je faire sinon pleuvoir, pleurer notre lointaine proximité, le deuil de l’inexistant, notre baiser qui ne sera pas! Si seulement tu me saisissais, me regardais, osais me voir..." Comme elle était belle, comme elle disait bien, et comme il était faible ! 

Étourdi, il ferma les yeux, huma l’humidité, le respiro complice de la terre, les feuilles décomposées et vit l’œil discret du ciel se resserrer autour de lui. Ses sens éclataient alors un à un : les paupières toujours closes, il écarta ses lèvres et accueillit la chute brûlante d’une goutte. Rien de ce qu’il connaissait ne ressembla au vertige qui le prit à cet instant où le corps devint à l'improviste acteur et prisonnier à la fois. La chose s’empara brutalement de lui. Il sera fort ses poings. Il eut envie de crier, mais se retint et en se retenant ouvrit les yeux pleuvant des larmes lâches.

Il vit alors les murs tout autour, les mêmes, les froids et calmes murs de cette maison infernale; il vit la même fenêtre et son reflet, cet homme distrait toujours assis, toujours à l’intérieur. Il sut que rien de ne fut réel, rien de bien ou de mal qu'une idée qui arrive et puis s’en va. Il réalisa le silence qui lui était si cher, que ni piano, ni pianiste, ni même pluie ne venaient troubler. (La pluie, en s'arrêtant, dévoila le ciel et fit place à une lune ronde comme une orange, fière et métallique.) 

Il se sentit d’un coup seul, abandonné, anéanti. Désolation. Car rien ne s’était passé, le même homme devant la même fenêtre, la même absence. Mais son corps ne disait-il pas autrement? Ce n’était plus la coquille vide d’un temps figé sur soi, ce n’était plus le réceptacle passif de stériles songeries, car ce corps semblait soudain exister, trembler, le saisir, lui faire mal ; il avait mal, oui, un mal qui traverse et décompose, qui émiette chaque tissu lentement et sort du sang sa poussière, un mal si ridicule, un mal qui prononçait tout seul la mordante évidence d'être vivant. 

Dans un dernier effort, il regarda par la fenêtre pour rétablir la distinction : voici le réel, voilà le rêve… Hélas, cette fenêtre ne voulait plus de lui, ni de son amour vain de lui-même et méprisant son attente, elle lui montra son insignifiance. Là où avant il s'admirait seul, dans son vide et son manque, la fenêtre lui renvoya l'image distincte, brutale d’une autre chose, autre visage, autre regard, autre bouche, corps nouveau, connu et inconnu à la fois - revers de son miroir. Et il le vit ! Crispé devant le doux fantôme, il la saisit, songeuse d’impossibles, semblable à lui, si différente, lointain souvenir, il la saisit cette maigre fillette à cheveux sombres, Sybille vêtue de blanc, aux yeux incrédules comme les siens, le fixant tremblotante et mouillée par la pluie, elle qui eut parcouru tout ce chemin jusqu’à lui, dans le noir et l’inconnu, débarrassée de peurs et de remords, elle dont les lèvres entrouvertes semblaient dire "Viens..."

Raluca A.

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