La malbouffe intellectuelle

Introduction

Je n'écris pas le présent article pour faire une généralisation. Il existe toujours des nuances entre des trucs bons et des trucs moins bons. Je ne mets pas tout dans le même sac, bien heureusement.

État des médias

A travers le journalisme contemporain, notamment sur ce support nouveau qu'est Internet, la plupart des articles sont plutôt banals, comme si leurs auteurs étaient en panne d'inspiration.

Dans ma propre conception du journalisme, et plus particulièrement ce qui touche plus ou moins aux sciences, je suis partisan d'un style où les articles sont de qualité, qui fournissent une information pertinente et vraie. C'est-à-dire en conformité avec la charte déontologique dont je vais donner des détails.

J'ai entendu dire que le journalisme est mal rémunéré. C'est ballot, quand on sait qu'écrire des milliers de mots nécessite du temps et un certain effort, surtout quand on fait de la qualité une priorité. Cette précarité ne devrait pas inciter à écrire des piges indigestes de malbouffe intellectuelle.

Souvent un manque de déontologie

Informer est une mission. N'est-ce pas le rôle du journalisme ?

Comme nous le rappelle une charte éthique du journalisme, nous avons droit en tant que lecteurs à une information de qualité, complète, libre, indépendante et pluraliste.

Le journalisme, par définition, consiste à rechercher, vérifier, situer dans son contexte, hiérarchiser, mettre en forme, commenter et publier une information de qualité. Le journalisme ne peut se confondre avec la communication, laquelle consiste à présenter une image édulcorée et biaisée des réalités.

C'est ici que je souligne ce qui caractérise essentiellement le véritable journalisme, par quelques devoirs :

  • l’esprit critique,
  • la véracité,
  • l’exactitude,
  • le devoir de rectifier ce qui se révèle inexact,
  • l’intégrité, l’équité, l’impartialité.

Parmi d'autres devoirs, le journalisme s'abstient de :

  • accuser sans preuve,
  • nuire intentionnellement,
  • altérer des documents,
  • déformer les faits,
  • détourner des images pour créer un faux contexte,
  • mentir,
  • manipuler le lectorat,
  • pratiquer la censure et l’autocensure,
  • ne pas vérifier les faits.

Les manquements envers ces devoirs constituent de graves dérives dans la profession de journalisme.

Sur Internet, l'on constate depuis des lustres que les internautes en tant que lecteurs ne font que de la consommation rapide, comme au fast-food... Des études auraient montré qu'ils portent plus d'attention aux contenus positifs ou provocants avec une abondance  d'images et avec peu de texte...De la malbouffe intellectuelle.

Contre toute déontologie, nombreux sont tentés de miser sur un lectorat d'incultes pour que cela rapporte plus de fric, ou au moins bénéficier d'une certaine publicité pour gagner en notoriété. Les lecteurs naïfs et crédules sont nombreux... Cette faiblesse est fréquemment exploitée.

Au nom de la rentabilité, c'est triste de se voir réduit à diffuser moins de culture réelle, et notamment moins de culture scientifique, pour préférer se contenter d'un contenu abscons et racoleur, vide, sans véritable valeur factuelle. (réf. 1 et 2)

En effet, par exemple, tantôt on lit que le café (ou les brocolis, ou tout autre chose) est bon pour la santé, tandis que d'autres textes sur le même sujet disent exactement le contraire, comme par exemple : le café est cancérigène, les brocolis provoquent le cancer ou contiennent des pesticides. Vu mot pour mot sur le web, via Google : "Des extraits de brocoli pour lutter contre le cancer", et "Le brocoli peut être toxique".

De la désinformation inventée de toutes pièces... Cela fait vendre...

Faites une expérience

  • Mettez les mot-clés "d'après une étude" et "selon une étude", caractéristiques du début d'un texte révélant une info nouvelle en temps réel, comme critère de recherche automatique via Google Alerts, vous vous apercevrez que les études relatées dans la presse du web sont unanimement sans intérêt et souvent bidons...
  • En poussant plus loin, on constate aussi que de nombreuses études sont fausses. D'après le diagramme ci-dessous, avec les produits alimentaires (en anglais) verticalement, et le facteur de risque horizontalement, on observe que les études sont fréquemment contradictoires. Quand il existe deux versions opposées entre elles, l'une d'elle est forcément fausse. Deux propositions contradictoires entre elles ne peuvent être simultanément vraies. Parallèlement à une forme de journalisme qui écrit des salades, le domaine de la recherche scientifique est quotidiennement menacé par les problèmes posés par la fraude scientifique qui, elle aussi, décrédibilise l'information...
La malbouffe intellectuelle

L'émotionnel, un leurre

Le sensationnalisme et la brièveté dénaturent l'information journalistique. Quand la réflexion est remplacée par l'émotionnel et la hâte, ce n'est plus de l'information. C'est dingue que les lecteurs soient dissuadés par des textes plus longs que la moyenne, par manque d'habitude à lire, ou par paresse intellectuelle (ou parce que les médias les ont habitué à ces défauts). Une certaine presse s'adapte à ses lecteurs, plutôt qu'inciter le lectorat à la curiosité et la réflexion, et leur faire prendre le plaisir de lire.

Ce que j'ai appris de l'internet, c'est que les gens vont principalement sur internet pour se distraire, pas  spécialement pour s'informer ni pour apprendre. Le pire, Internet est un terreau fertile pour les théories du complot devenues très populaires, et le terrorisme et surtout les sectes qui parviennent dangereusement à recruter des jeunes gens sans repères... 


Même les réseaux sociaux

J'ai remarqué aussi que les images partagées via Facebook ont un impact émotionnel (sans même solliciter le moindre recul critique), ainsi que des attrape-couillons du style "Êtes-vous un génie ?" avec une colle simplissime de niveau scolaire CP ou CE1... De même que le partage d'inepties comme le Feng Shui, dont j'avais fait un article détaillé et argumenté. Là encore, on retrouve de la malbouffe intellectuelle.

Doit-on écrire des articles plus courts ? Plus concis, mais sans perte de qualité. Pour moi, écrire de la merde poserait un problème de conscience. Sacrifier l'information c'est trahir les lecteurs, c'est aussi se trahir soi-même, en se détournant du devoir d'informer.

Le mouvement sceptique contemporain essaie d'améliorer l'accès et l'implication à la culture rationnelle et scientifique, mais l'art est difficile, peu de gens s'impliquent eux-mêmes et peinent à se remettre en question.

Sur Wikipedia, il s'avère très utile d'écrire des articles afin de replacer des choses dans leur contexte, et de présenter un point de vue sceptique, comme par exemple sur le thème de la physique quantique qui est une théorie scientifique qui est néanmoins détournée et dénaturée par une mouvance sectaire qui tente par divers moyens de légitimer leurs doctrines en les faisant passer pour de la science. Et replacer les choses dans leur contexte ne plaît pas à tout le monde...

L'on se contente de malbouffe cérébrale parce que le plus souvent les médias n'ont rien de mieux à nous proposer... Vitesse et facilité.

Pourtant, sur Internet, il est possible actuellement de bien s'informer, même sur des sujets pointus (du genre Bac scientifique), sans dépenser le moindre centime. Autrefois, quand Internet n'existait pas encore, il fallait consacrer souvent un budget pour acheter des livres utiles (comme les annales du Bac) pour compléter les cours scolaires. Avec Internet de nos jours, cela devient inexcusable de prétendre que l'on ne puisse pas apprendre, c'est de la mauvaise foi, ou de l'ignorance, ou de la paresse.

Via Google Scholar, on peut trouver des ressources académiques authentiques de qualité. Sur le web, on peut aussi retrouver, sans difficulté, les sujets du Bac des dernières années, pour l'ensemble des différentes filières.

Pour s'informer correctement, il faut chercher là où il faut. Il ne faut pas se contenter des contenus sans valeur intellectuelle qui ont envahi le web et qui ont phagocyté jusqu'aux contenus pertinents qui se retrouvent noyés dans une masse informe de sornettes.

La phobie envers l'information

Beaucoup de gens ont peur des mathématiques, comme une vraie souffrance physique et psychique, ils n'ont pas été habitués à l'effort intellectuel. Leur cerveau est court-circuité par de vieux pseudo-savoirs intuitifs (nés d'une mauvaise habitude) et ils croient que penser se résume à ça... Il n'y à qu'à constater les cours de philosophie : les élèves ont d'abord du mal à développer un argumentaire construit, ça demande de l'effort, ils n'ont pas été habitué à ça. Nous devrions apprendre plus tôt à réfléchir plutôt que se soumettre durablement à diverses influences subjectives.

On vit une époque de facilités, de soumission, de résignation. Plutôt que faire leurs devoirs par d'abord un travail personnel et régulier pour comprendre le cours, nombreux sont les élèves (pas tous, je ne généralise pas) qui consultent Google en posant directement la question telle qu'elle est donnée par leur professeur. Ce n'est pas comme ça qu'on travaille et que l'on réussit... Mais la réussite ne doit pas être une fin, c'est l'apprentissage avant tout qui est essentiel. D'aucuns ont voulu proposer une réforme sur le système de notation scolaire, afin de moins pénaliser les élèves. Mieux vaudrait améliorer les diverses façons d'apprendre et de comprendre efficacement, car les notes ne sont qu'une fin et se focaliser sur celles-ci ne fait que contourner le problème.

Le Bac : le niveau dégringole

On se souvient d'une polémique consternante et déconcertante qui concerne les épreuves de mathématiques du Bac scientifique de 2014. Ahurissant... Des candidats au bac avaient lancé une pétition après les épreuves de maths pour protester contre celles-ci, considérée par eux comme trop difficiles...Pourtant, les exercices appartenaient à un thème qui fait bien partie du programme d'enseignement...

Comme si le Bac était un dû pour tous, un bien de consommation qu'on trouve vite au supermarché, alors que le Bac ça se mérite à coup d'efforts. Le Bac, comme tous les diplômes, ça se mérite.

Renier les maths est plutôt normal quand on a suivi une filière scolaire très différente, comme la littérature, ou le droit, ou l'Histoire. Mais se plaindre des maths quand on a choisi une filière scientifique est beaucoup plus difficilement défendable.

Le niveau du Bac est devenu sensiblement plus facile (trop) concernant les sciences, depuis plus de 20 ans.

Ce n'est pas au Bac de s'adapter au niveau des élèves, ce sont les élèves qui doivent s'adapter à la difficulté du Bac. Sans difficulté, il n'y a plus de mérite.

Ce n'est pas la faute des professeurs, ils ont eux-mêmes du mal à gérer les décisions qui viennent d'en-haut... Il suffit d'observer ce qui a été supprimé par exemple lors de la réforme des maths. Les cours se vident de leur contenu. Même l'Histoire se retrouve vidée de sa substance... On va jusqu'à vouloir réformer l'orthographe. Un véritable délire. Le culte de la médiocrité. On ne rend pas service aux jeunes, loin de là... Avec un enseignement au rabais, un nivellement par le bas, on court droit au naufrage.

Un triste constat d'échec

  • En France, 1 élève sur 2 ne sait même pas qui est Louis XIV ou Louis XVI…
  • En France, 1 lycéen sur 2 ignore ce qu’est la Shoah, a affirmé lundi 18 février 2008 sur la radio RTL le ministre de l’Education Xavier Darcos (à l'époque), un sujet d’inquiétude selon lui.
  • 2 jeunes sur 3 ne savent pas à quoi correspond historiquement le 14 juillet 1789 (la prise de la Bastille), d’après un micro-trottoir réalisé par LCI, selon les propos de Laurent Luyat dans l'émission Village Départ, sur France 3, dans la ville de Pau (émission du 15 juillet 2015).
  • Le niveau des collégiens en mathématiques a reculé depuis six ans, selon une étude du ministère de l’Éducation publiée le dimanche 17 mai 2015 : 1 élève sur 5 ne serait capable de traiter que des exercices très simples, de niveau CM2 ou de début du collège...

Nous avançons à grandes enjambées vers  un système que l'on pourrait appeler une bergerie de moutons, et l'école y participe largement. Il est même certain qu'un collégien contemporain ne saurait pas résoudre certains exercices du Certificat d’Études Primaires.

Avec de nouvelles générations de moutons, on court vers le désastre. Avec une instruction et une culture défaillantes, c'est la porte ouverte vers l'obscurantisme. C'est grave, car la situation pourrait favoriser la montée des extrêmes en politique.

En effet, si de nombreux électeurs déçus sont devenus politiquement abstentionnistes, les moutons iront voter, eux...

La malbouffe intellectuelle


Tous sous influence

Internet nous influence grandement vers une culture du superficiel. Quand je regarde les réseaux sociaux et leur utilisation, tout nous pousse à communiquer et véhiculer une image non pas naturelle mais prédéfinie et parfois à l'opposé de ce que nous sommes vraiment.

Le jugement est présent en permanence. Le naturel et le courage d'être soi-même n'est pas du tout une valeur défendue et encore moins reconnue.


L'indifférence

Le superficiel domine nos vies, avec des idées préconçues, déterministes et prémâchées. Au lieu de contribuer au savoir véritable et à un travail collectif de réflexion, Internet participe à l'aliénation mentale des peuples, et désociabilise même les gens, qui ne se parlent plus vraiment face à face. Il n'y a qu'à observer ce qui se passe dans les rues : les gens ont le regard scotché sur l'écran de leur smartphone, en pianotant fréquemment des SMS. Leur vie quotidienne est devenue virtuelle, artificielle, en perdant la saveur des valeurs humaines et empathiques... De nos jours, il y a des mecs qui larguent lâchement leur copine avec un simple SMS, c'est la nouvelle façon de jeter quelqu'un comme un kleenex...

Les gens se croisent dans la rue ou dans le métro, avec une totale indifférence. Lorsqu'une femme se fait agresser dans le métro, les témoins de la scène ne portent pas assistance, ils restent indifférents. Autrefois, dans la plupart des villages, tout le monde se connaissait et s'entraidait, et surtout, se faisait confiance.

Les relations sociales, apparemment, se dégradent. Plus personne ne se fait confiance.

Les racines du problème sont apparus bien avant Internet : notre société de consommation a créé l'individualisme comme modèle.

Pour reparler de l'ère numérique d'Internet, il faut rappeler qu'Internet peut être un outil efficace quand il est correctement utilisé. A condition de vouloir apprendre, ou apprendre en s'amusant, apprendre avec plaisir. Apprendre n'est pas forcément une corvée.


© 2016 Philip Tchelovek

Philip Tchelovek

Blogueur scientifique. Présent sur Skõp depuis le 19/03/2016. Articles sous copyright, mais vous pouvez partager les URL librement.

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