Interdiction de travailler !

On dit souvent que l'on ne peut écrire que sur ce que l'on connaît. Je vais donc dresser un portrait de la recherche française, au travers du prisme de mon expérience personnelle.

J'ai obtenu mon doctorat fin 2003 (physique des transferts énergétiques / thermodynamique), et il était clair pour moi à ce moment là que je souhaitais rester dans le monde de la recherche académique. Plusieurs stages en milieu industriel m'avaient définitivement convaincu qu'il se passe très peu de choses nouvelles dans les boîtes, dont l'objectif est la rentabilité à court terme. En revanche, là où les choses nouvelles arrivent, c'est l'université: le chercheur académique est en contact permanent avec les étudiants, et il se doit donc de maîtriser tous les aspects de la connaissance dans son domaine. Pour la même raison, il reçoit sans cesse des sollicitations pour "aller un cran plus loin" dans l'exploration de nouvelles pistes. Dans mon domaine d'activité, bien que la physique soit connue et maîtrisée depuis plus d'un siècle, des innovations apparaissent sans arrêt: on se rend compte qu'à force de jouer avec les mêmes concepts et méthodes, une logique de plus haut niveau apparaît, ouvrant la voie à de nouvelles façons de résoudre les problèmes, plus élégantes, plus efficaces, ou rendant tout simplement la résolution possible dans des cas réputés inattaquables.

A la fin de ma thèse donc, j'ai décidé de poursuivre dans la voie académique. L'avenir était alors bien incertain, car le parcours permettant d'obtenir un poste est semé d'embûches: il ne suffit plus d'avoir un diplôme et de postuler. Il faut des publications dans des revues aussi prestigieuses que possible. On ne peut réaliser ces publications qu'en continuant un travail de recherche, et pour ça il faut décrocher des contrats dits de "post-doc": en gros des CDD assez mal payés, mais qui permettent d'attendre un an ou deux de plus. En espérant que durant ce laps de temps, un poste vienne à se libérer. La crise économique et financière perpétuelle justifie en effet pleinement l'arrêt pur et simple de la création de postes, seuls les départs à la retraite peuvent donner lieu à la libération d'un poste, lorsqu'ils sont maintenus. On pourrait s'arrêter un instant et se demander s'il est bien raisonnable de rogner sur le budget consacré à l'enseignement et à la recherche... mais on pourrait se poser tellement de questions si on prenait un peu de temps !

Les contrats de post-doc s'enchaînent donc les uns après les autres. Les publications aussi. Malheureusement ce n'est pas leur qualité qui est examinée lors des commissions de recrutement, mais leur nombre. Et plus le temps passe, plus le nombre de publications nécessaire pour prétendre à une candidature augmente. Dans le même temps, la crise économique (encore elle !) justifie des réductions de salaire. Je me retrouve parfois dans des situations où il me faut travailler simultanément sur plusieurs projets scientifiques d'envergure, avec le salaire d'une caissière à mi-temps. Ce qui donne l'impression d'être l'unique rameur dans une galère, pendant que le reste des places est occupé par des donneurs d'ordre qui n'hésitent pas à vous fouetter quand les choses n'avancent pas assez vite. Les collègues qui sont dans la même situation désertent les uns après les autres. Pire, même, je me retrouve à former des doctorants qui décrochent un poste avant moi.

Tout va donc pour le mieux tant qu'on me laisse la possibilité de travailler: les labos trouvent de l'argent en déposant des projets, et on m'engage sur CDD pour faire le travail. Les choses se compliquent nettement lorsque le gouvernement décide qu'il faut arrêter cette folie des CDD, et que dorénavant on ne pourra plus effectuer plus de 18 moins de CDD dans un organisme de la fonction publique; après quoi l'employeur est censé proposer un CDI. Je comprends bien l'objectif visé par cette mesure... en pratique cependant, elle a été interprétée de façon totalement différente: une fois les 18 mois effectués, on vous prie d'aller voir ailleurs pour éviter de vous engager en CDI.

Me voilà donc mis proprement à la porte du jour au lendemain: je faisais partie d'une communauté, qui avait lourdement investi dans ma formation, durant de nombreuses années (13 au total après la thèse, qui est elle-même à bac+9). Je m'étais résigné à ne jamais obtenir de poste permanent, mais au moins je pouvais me permettre de soutenir un projet de recherche personnel s'inscrivant dans un cadre plus général. Et subitement, je me suis non seulement retrouvé sans emploi, mais de surcroit persona non-grata. Si les projets et l'argent sont toujours là, il est désormais impossible d'engager quelqu'un plus d'un an et demie. C'est bien entendu malheureux dans mon cas particulier, mais catastrophique à plus grande échelle: comment faire pour former quelqu'un en si peu de temps sur un sujet de recherche très pointu ? Et plus important, comment peut-on justifier la disparition de toute l'expérience acquise par les plus anciens ? Dans mon cas, tout mon travail était concrétisé non seulement par mes connaissances, mais aussi par la mise au point de nouvelles méthodes numériques, par des codes de calcul, des banques de données de résultats, des piles de documentation, de cours, de rapports techniques. Sans parler des 43 publications dans des revues internationales, dont chacune a demandé une quantité de travail se comptant en mois, voire en années pour certaines... hop ! A la poubelle ! Je n'ose imaginer les conséquences à grande échelle de cette politique où on préfère jeter tout le fruit des investissements passés plutôt que de trouver un moyen de le valoriser.

Dorénavant, l'avenir semble encore plus morose d'un point de vue purement personnel: les entreprises ne cherchent plus à recruter des docteurs, malgré tous les avantages fiscaux qui leur sont accordés. Pire, nous connaissons des vagues massives de licenciements de cadres. Qui peut encore se permettre le luxe de se poser des questions, et d'investir sur le long terme ? Les écoles d'ingénieurs, qui se destinent exclusivement à l'industrie, n'ont plus aucun critère de notation relatif aux connaissances acquises, aux compétences dans un quelconque domaine applicatif. Les ingénieurs doivent devenir des gestionnaires, des managers, des chefs de projet, mais ils n'ont plus besoin de rien savoir ni rien savoir faire (l'implicite étant que toute la connaissance est désormais dans l'informatique). Au chômage depuis presque deux ans donc, je ne retrouve plus de place dans cette société. Avec quelques collègues, nous tentons de faire démarrer une startup, et vivons des allocations chômage en attendant d'atteindre le point où nous pourrons nous payer un salaire... allocations qui sont bien faibles dans mon cas, étant donné que mon salaire, et donc mes cotisations, ont toujours été minimes. Pire, lorsqu'en plus du travail que demande la création d'une entreprise, je suis sollicité pour assurer quelques heures de vacation par-ci par-là, les services de pôle-emploi se chargent de retenir le salaire en question, voire de bloquer le versement des allocations. Dans le meilleur des cas, donc, je travaille sans être rémunéré. Le message que je reçois est donc très clair: il est désormais impossible de travailler. Mais comment a t-on pu en arriver là ?

Vincent Eymet

Ancien chercheur en énergétique / transfert radiatif (climatologie, astrophysique, aéronautique). Maintenant directeur de la recherche chez Méso-Star (meso-star.com)

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