Il reste la poussière - Sandrine Collette

Il reste la poussière – Sandrine Collette


T’es déjà allé en Patagonie ? Pas moi.

J’ai vu des images, des photos, des reportages. J’ai vu des trucs, quoi.

Dans ce roman, Sandrine Collette elle t’emmène là-bas, et ça a pas l’air d’être la destination touristique que j’imaginais.

Ce là-bas, c’est de la poussière et du vent. Y a que les moutons qui arrivent à s’en sortir. La nature, elle te fait pas de cadeaux.

Les moutons et la mère, Mauro, Steban, Joaquin, et Rafael.

Eux, ils vivent au bout du chemin. Le chemin qui mène à rien.

Pas de mots, juste des maux. La mère, elle parle pas. Juste elle donne des ordres à ses fils. Comme si eux aussi, ils faisaient partie du bétail.

Le père, il est pas là. Il est parti, peut-être, ou il a disparu. On sait pas. Enfin, moi je sais, mais je te dis pas.

Rafael, ses frangins, ils l’aiment pas trop. Ils le cognent tout le temps, surtout l’aîné, qu’est vachement plus balèze que les autres. La mère elle s’en tape un peu de ce qu’ils lui font. Une espèce d’indifférence liée à la haine qu’elle semble avoir des hommes en général.

C’est comme un enfer sur terre, sauf que l’hiver, il y fait sans doute moins chaud.

L’enfer parce que quand t’as le sentiment que ta mère elle préfère ses moutons à ses fils, ça aide pas vraiment à grandir droit dans ses bottes.

Alors t’as pas le choix, il faut que tu trouves le moyen de t’élever tout seul.

Le plus étonnant, sans doute, c’est l’immensité des paysages racontés, liée à cette estancia qui ne tourne qu’autour de ceux qui fabriquent l’histoire qu’elle nous donne à lire. Une espèce de huis-clos, au milieu des espaces presque infinis.

La cruauté de cette femme, son indifférence perpétuelle à ses fils, j’espère que t’as pas connu ça. Ça défabrique l’amour, et c’est sûrement pas simple de le refabriquer après.

Pourtant, Rafael, il est presque solaire, malgré tout.

Les galops sur son cheval sont sans doute aussi ce qui lui permet de survivre et de rire, aux éclats parfois, loin du vent, des moutons, et du désamour de la mère.

Le désamour, tu le touches quand la mère, après s’être défoncée à la ville, comme elle le fait régulièrement à coups de verres qu’elle avale sans discontinuer, elle va perdre au poker ce que certains passent leur vie à protéger.

Le roman se déroule vachement loin d’ici, je te l’ai dit. Le truc, c’est que l’histoire pourrait avoir été écrite sur le plateau des mille-vaches. Pas loin de chez toi.

Tu sais, ces histoires de familles, ces secrets qui tuent les gens, ces non-dits qui pèsent sur des générations.

Pour la mère, les fils ne sont que des bras, plus ou moins utiles en fonction de la taille des muscles qui les composent. Rien d’autre.

La Patagonie, c’est grand. De l’espace en pagaille, surtout à l’époque du roman. Pourtant, les quatre fils, ils sont dans une cage, une prison dont ils peuvent pas sortir. L’avenir qu’ils aperçoivent, c’est juste mourir au bout de la vie. Une vie passée à répéter des gestes, toujours les mêmes, et à espérer une bière à la ville, quand ils seront en âge.

Tu vois le désespoir ?

Sandrine Collette, juste avec son stylo, elle te laisse voir les non-dits, les maux, tout ce qui est caché derrière les cailloux de la steppe.

Un bout du roman, pour que tu comprennes :

« Elle les déteste tout le temps, tous. Mais ça aussi, c’est la vie, elle n’a pas eu le choix. Maintenant qu’ils sont là. Parfois elle se dit qu’elle aurait dû les noyer à la naissance, comme on le réserve aux chatons dont on ne veut pas ; mais voilà, il faut le faire tout de suite. Après, c’est trop tard ; Ce n’est pas qu’on s’attache : il n’est plus temps, c’est tout. Après, ils vous regardent. Ils ont les yeux ouverts. Et vraiment la mère l’a pensé, mais elle a manqué le coche. Alors les jours où elle ne supporte plus les fils, elle se venge en se rappelant qu’elle aurait pu le faire. Elle les a eus à portée de main. Il n’y avait qu’à les lâcher dans l’eau. « 

Tu vois mieux maintenant ?

Et malgré tout, il y a cet amour inconditionnel qui ne dit jamais son nom :

« Qu’ils l’adorent ou la haïssent, selon les jours et les humeurs, la mère est la femme sacrée. Ils en découlent, eux qui en ont bu le lait, nourrissons crieurs et minuscules dont elle a fait des hommes. »

Tout le roman tourne autour de ça. Peut-on aimer et haïr en même temps ?

Moi, j’ai adoré.

Donc comme d’hab, va voir ton libraire…

http://www.leslivresdelie.com


Nicolas Elie

J'écris, je lis, puis j'écris...

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