Gide et l'écriture

Gide est un auteur inclassable, singulier et unique ; unique dans le sens où on ne peut aucunement séparer sa vie de son œuvre. Laquelle présente son auteur sous les appartenances les plus diverses et les plus contradictoires. C'est toujours un de ses problèmes personnels qui sert de sujet à son œuvre. C'est pourquoi la vie de Gide, de ses revirements et de ses combats intérieurs, sera apparemment mise au clair ; puis, nous serons amenés à jeter la lumière sur ce lien ambivalent entre cet écrivain rebel et l'acte de l'écriture.

La vie de Gide semble connaître des arrêts remarquables, des arrêts qui ont influencé sa façon de penser et sa façon de voir les choses. Après une enfance anxieuse et solitaire, Gide devient un adolescent amoureux, religieux et mystique, mais toujours hanté par le sentiment de la culpabilité. C'est pourquoi à l'âge de sa maturité, il a dénoncé la morale traditionnelle et les préceptes religieux en se laissant aller vers l'aventure. Autrement dit, Gide vivait à cette époque une lutte contre le désir charnel et la foi protestante voire une contradiction de la raison et de la foi. De ce dilemme et de cette impasse, Gide va se délibérer en s'engageant sur la voie d'une nouvelle éthique, une éthique qui n’est apparemment qu'une révolte contre la morale calviniste, révolte qui finit par déculpabiliser ses instincts sexuels, cela dit Gide permet à ses désirs charnels de se croire légitime:

  "Conquérir sa joie vaut mieux que de s’abandonner à sa tristesse."[1] 

 Or, ce n'est pas seulement le conflit et les exigences intérieures qui ont poussé Gide à cette réaction révolutionnaire ; son entrée dans les milieux symbolistes sous l'égide de Mallarmé et son amitié liée avec Valery vont l'amener progressivement à échafaudé une conception de la vie qui est sienne. De plus, la rencontre d'Oscar Wilde à Paris en 1891 est décisive dans le revirement de la pensée gidienne. Esthète et adversaire de toutes les valeurs morales, Wild va, pour ainsi dire, fasciner Gide et son amoralisme et va achever de consolider la nouvelle éthique gidienne. Ainsi, Gide dresse le bilan de vingt années de sa vie morale, enfance, adolescence, et une partie de la jeunesse en ces termes:

"Jusqu'à présent, j'avais accepté la morale du christ, ou du moins certain puritanisme que l'on m'avait enseigné comme étant la morale du christ…je n'avais obtenu qu'un profond désarroi de tout mon être."[2]

C'est dans ce contexte que Gide prend la décision de partir pour l'Afrique du Nord afin d'entrer en contact avec le monde extérieur, non seulement pour se libérer d'un certains nombres de préjugés et de valeurs morales chrétiennes qui avaient pu séduire son adolescence, mais aussi pour chercher sa propre vie et sa propre valeur. Ce n'est certes, pour Gide, un voyage simple vers un nouvel univers, mais vers une nouvelle perspective et vers une nouvelle orientation de sa vie. Ce premier voyage est un voyage émancipateur qui le rend libre de la morale traditionnelle et des contraintes du passé tout en faisant prendre contact avec le nouvel univers. Les nourritures terrestres[3] ainsi que l'immoraliste[4] couvrent cette période révolutionnaire de la vie d'André Gide. Ils décrivent l'état d'esprit de Gide qui se dégage des contraintes de sa jeunesse. C'est la période où Gide vit un état transitoire caractérisé par une défiance croissante à l'égard de la morale traditionnelle et par le désir de se libérer enfin des jougs et des carcans du passé. Cela revient à dire que, Gide s'est libéré du poids du passé par le biais du voyage, un voyage initiatique à une nouvelle éthique, laquelle repousse tout ce qui limitait sa nature et entravait l'épanouissement de son moi. A cette vie inconstante voire houleuse, Gide va tisser un lien singulier avec l'écriture, et l'œuvre, bref avec la création artistique. Laquelle dévoile une démarche qui consiste essentiellement à passer de l'événement à l'œuvre. C'est dans cette entreprise que va s'activer l'effort du romancier, de ne pas rester au niveau de ses préjugés, il s'agit donc de chercher à percevoir les choses avec un regard que le sien, en un mot avec un regard que nous acquérons dès lors que nous nous laissons emporter par la voie de l'inédit, expérience qui nous fait voir les choses de façon nouvelle. A l'encontre des romanciers tournés vers le dehors, Gide est tourné vers lui-même tout en partant à la fois du monde et de soi-même. Il est aisé aussi de remarquer chez André Gide que l'acte scriptural ne se fonde pas sur un centre unique du livre, mais il y a une dualité entre deux foyers sur lesquels l'attention de l'auteur est portée, une dualité entre la donnée extérieure et le souci d'en faire un livre. Gide voit qu'«il n'y a pas un seul centre à ce livre, autour de quoi viennent converger [s]es efforts ; c'est au autour de deux foyers que ces efforts se polarisent. D'une part, l'événement, le fait, la donnée extérieure, d'autre part, l'effort même du romancier pour faire un livre avec cela»[5]. De là, Gide, en tant qu'esthète, a beaucoup réfléchit sur les rapports entre l'artiste et son œuvre. L'œuvre de Gide se caractérise par un double travail. L'écrivain procède en même temps à la création d'œuvres originales et à la réflexion sur son art lui-même. Dans ce sens, le journal rythme une cohérence esthétique que nourrit l'expérience de l'écriture. L'objectif de Gide est la création d'un univers littéraire parfaitement neuf. Il s'est intéressé toute sa vie à ne pas donner une image erronée de lui-même et aussi a-t-il toujours eu la crainte d'être réduit à une part factice de luimême. Il écrit dans son journal du 17 Octobre 1910: «Je crains d'avoir à lutter bientôt contre une fausse image de moi qu'on est en train de se tracer»[6]. Face à cette inquiétude constante d'être incompris, Gide se trouve dans un état conscient de la nouveauté, de la valeur de nouveauté d'où le besoin de déroutes, preuve tangible de l'importance de ce qu'il a à dire. Dans le sens du rapport du moi à l'écriture, l'œuvre de Gide révèle une harmonie interne et vise à représenter des changements subis par le moi dans son vécu. Comme en témoigne ce passage de Gide à Valery: 

 on écrit toujours en retard, c'est-à-dire le moi semble avoir des préoccupations immédiates qui interfèrent et même occultent la première poussée créatrice[7]. 

 Donc, l'expression de la représentation du moi dans l'œuvre exige une histoire du moi qui se trouve elle-même modifiée par l'actualité du vécu. L'écriture, chez cet esthète, devient elle-même sujet de l'œuvre qui s'écrit. Ainsi, le moi gidien est placé non seulement dans sa personnalité morale mais dans son être véritable celui que l'œuvre révèle peu à peu. L'écriture, également, n'est pas un choix, elle devient obligation. 

 Je ne suis pas libre de choisir ce que je dois écrire (…) le livre naît en moi naturellement puis me prend eu collet comme un gendarme. Ecrire c'est une obligation…pour moi.[8] 

 Cette obligation amène Gide à la recherche d'une loi intérieure qui donne sens à l'expérience littéraire. Dans ce sens, l'esthétique Gidienne met à jour un dilemme interne entre le voyage et le passé, l'action et la pensée, la vie et l'art, l'imagination et la conscience du réel, tous ces niveaux se réalisent non comme des axes contraires, mais comme l'assimilation des tendances extrêmes du moi, c'est la coexistence harmonieuse des directions du moi. Tout compte fait, l'écriture Gidienne au lieu de défendre les silences du moi, elle est au contraire une recherche sur son ambiguïté et sa complexité, car c'est une écriture porteuse de sens en tant que générale et personnelle.

[1] André Gide, Journal (1889-1939), Paris, Gallimard. 

[2] André Gide, si le grain ne meurt, Paris, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », 1958, p.550. 

[3] André Gide, Les nourritures terrestres, Éditeur : GALLIMARD (09/06/1972)

 [4] André Gide, l'immoraliste, Éditeur : GALLIMARD (17/10/1972)

 [5] Alain Goulet, Lire des Faux-Monnayeurs de Gide, coll. « Lire », Dunod, 1994, p.51, 52.

 [6] André Gide, Journal 1887-1925, éd. Pléiade, 1996, p. 662.

 [7] André Gide, Correspondance, Gallimard, 1955, p. 385. 

[8] André Gide, Correspondance, Cahiers André Gide , Gallimard, 1979, p. 119,120. 

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