Et si la bête était un énorme chat mutant ?

La bête du Touquet : depuis le 30 juillet, une grande panthère noire hante les dunes. Le commissaire Babinski, lui, n'y croit guère jusqu'au moment où il découvre de superbes empreintes. Et les gendarmes, fusil au poing, ratissent les plages.

Derrière les hautes dunes, Dominique fait sa promenade de surveillance dans la résidence Férinel – un petit village de vacances, des maisonnettes à carrés d'herbes clôturés. Tout le monde se connaît. Depuis un mois, il en est le gardien. Un job en or. La liste des postulants n'avait pas tenu dans une page.

C'est un homme de conscience, Dominique. Les gens de la résidence l'adorent, ce jeune et grand gaillard au visage rond et malicieux. Comme chaque matin, il serpente entre les prés miniatures des cottages, vérifiant, s'informant. Il est neuf heures. La journée est déjà lourdement ensoleillée et bleue, ce jeudi 30 juillet. À un kilomètre de là, le Touquet-Paris-Plage (Pas de Calais) s'éveille.

Dominique lève les yeux vers les dunes épineuses qu'il a plantées d'oyats pour retenir le sable. Il y jette toujours un œil, comme ça. Le public n'a pas trop le droit d'y errer.

Et soudain, là, dans son regard, à quatre-vingts mètres de lui, c'est l'incroyable apparition, sur fond de sable : une panthère noire !

Une bête d'un mètre vingt, à peu près. Il a bien eu le temps d'admirer sa grâce, son élégance. C'est un chasseur, il a l'œil exercé. De plus, elle était à ce moment freinée par un treillage qu'elle contourna malgré tout rapidement.

- Je n'ai pensé qu'à la regarder, ramassée sur elle-même, puis elle s'est détendue, majestueuse. Une très belle bête.

La bête. Dominique, le charme évanoui dans le sable, fait aussitôt son devoir. Il retourne en courant au bureau d'accueil de Férinel et téléphone à la gendarmerie et au commissariat. La première réaction est un tantinet moqueuse :

- Hé, Dom, tu n'aurais pas un peu trop fait la fête cette nuit ?...

Mais Dominique, on le connaît au pays, il est né à une borne de là. Les années précédentes, il était sauveteur en mer. Plusieurs fois, il a failli être emporté par les vagues en ramenant des familles saines et sauves sur le sable. On peut le croire, surtout lorsqu'il insiste.

Le commissaire Bruno Babinski arrive le premier sur les lieux. À moitié convaincu, il relève quelques traces d'empreintes que le vent du Nord achève d'effacer. Les recherches commencent tout de même dès midi, avec gendarmes mobiles, hélico et fusils prêts à abattre la Bête à vue.

Entre-temps, vers onze heures, Dominique aperçoit une seconde fois la panthère près du terrain de tennis de Férinel. Il est avec le commissaire, mais le temps que ce dernier tourne les yeux dans la direction indiquée, la Bête a disparu. Ne reste que le sable chaud, aveuglant. Toujours est-il que, mirage ou pas, les joueurs du ping-pong géant s'entassent dans une voiture bien fermée et filent se barricader sous les cieux moins fauves de leurs maisonnettes préfabriquées.

De mémoire de lapins, renards, biches, chevreuils et même sangliers qui peuplent ces centaines d'hectares d'épines et de sable, on n'avait jamais vu un tel chambardement. Les gendarmes mobiles prennent position du côté de Stella, la plage voisine, et rabattent vers l'endroit où pour la dernière fois Dominique a entrevu la Bête. La sueur roule sous les képis, avec l'excitation et le goût du sang. On pourra tuer. Tant et si bien que deux groupes de gendarmes se surprenant dans le fouillis de la végétation faillirent bien s'envoyer en l'air au pays des chauves-souris.

L'hélico rase le sol dans un vacarme guerrier. Dominique, le commissaire, et ses hommes, et ses chiens attendent. Mais la battue est difficile dans cet inextricable maquis. Même les chiens s'y déchirent, et parfois refusent d'avancer. Pourtant, au point nommé la Mer de sable, le commissaire s'arrête, se penche : de belles traces toutes fraîches s'y dessinent, de véritables empreintes, comme celles d'un fauve. Mais le vent souffle fort sur cette étendue inabritée, et les marques sont balayées avant qu'on puisse prendre le moindre moulage.

À cinq heures, l'opération Panthère est terminée. L'hélico a fait quatre fois le plein (quatre cents litres de kérosène à chaque giclée), les hommes sont fatigués, déçus. Mais de panthère noire point.

Le lendemain, elle réapparut à sept heures au point d'eau de May-Village, une cité à moitié lacustre. Deux gendarmes postés dans les hauteurs la cadrèrent dans leurs jumelles. La Bête buvait. Mais ils étaient bien trop éloignés pour l'abattre. Les recherches reprirent ce jour-là et les suivants, vainement. La panthère narguait la ville. On recueillit cinq autres témoignages dans la journée. La bête avait été aperçue en plusieurs endroits différents entre Berck-Plage et Férinel.

Les vacanciers suivirent l'affaire à la télévision avec beaucoup d'intérêt, mais sans hystérie, ni panique. Les enfants continuèrent de jouer dans les dunes en sifflotant le refrain de la Panthère rose. Les vieux de la région disent :

- Tu parles, une panthère. Mais non, ce sont des chats sauvages, le coin en est truffé.

D'autres rétorquent :

- Mais alors, pourquoi ne sont-ils apparus qu'à partir du 30 juillet et pas avant. On aurait déjà dû les signaler…

C'est aussi l'avis de Jeanne, une vieille dame de Férinel :

- Dominique, il n'a pas eu la berlue, vous savez. Je l'ai vu le bestiau, moi. Et je ne l'aurais pas approché. Je vous assure que ce n'était pas un chat, ni un chien.

L'enquête était ouverte. On interrogea systématiquement les propriétaires de cirques et de zoos, aucun animal ne manquait à l'appel. La Bête appartenait-elle à quelque particulier excentrique ? On vérifia du côté des vétérinaires, des bouchers, des hôtels, sans succès. Et puis, dans une petite ville comme Le Touquet, il est difficile de passer inaperçu, tout se sait, tout se voit. Une ronde de nuit, quelque temps avant cette affaire avait bien signalé une étrange camionnette munie de barreaux. On la fit rechercher, mais elle resta introuvable.

Aujourd'hui, d'autres témoignages échouent encore sur le bureau du commissaire. Des gendarmes toujours postés dans les dunes photographient tout ce qui bouge. Mais le mystère est intact.

Pour la police, à présent, c'est certain, il s'agit d'un chat sauvage. Il y en a beaucoup dans la région, abandonnés par les hommes depuis des générations. Ils ont appris à chasser, à vivre seuls, et ma foi, peut-être sont-ce des mutants ? La Bête aperçue serait-elle la reine des chats, la plus noire, la plus fière, provoquant du haut de son royaume ce petit monde domestique en vacances ?

Finalement, la conclusion officielle est beaucoup plus inquiétante que l'hypothèse d'un animal solitaire échappé d'un zoo ou de la cage dorée d'un particulier. Si des hordes de chats mutants finissaient par se multiplier et hanter nos chères dunes estivales…

Une impitoyable vengeance féline…

Réfléchissez bien avant d'abandonner vos matous pendant les périodes de vacances…

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