Entre Réalité et fiction : Chapitre 1

 Ce roman est dédié à Hikaru. Bonne lecture à tous.

A partir de ce chapitre, des dialogues interviendront de manière régulière. La langue de Timo étant l’allemand, les dialogues dans cette langue seront affichés dans le même style d’écriture que celui de la narration. En revanche, pour toute autre langue utilisée dans les dialogues du récit (Japonais, Anglais, Français…), la typographie du texte sera écrite “en gras”.


Tokyo, Le 17 Mai 2016, 20H30

Nuit, extérieur, lumières vives, immeubles à perte de vue… Le décor est planté. La flore et la faune humaine se mêlent à l’environnement artificiel qui m’entoure. Ce mix entre technologie et nature n’a pas toujours de bonnes vertus, mais ce soir, l’atmosphère y est presque douce et sensuelle. Au soir de ce 30 Juin 2016, je n’oublie pas d’où je viens. Tout ce cheminement personnel, toutes ces épopées, pour atteindre enfin mon objectif.

Non, je n’oublie pas tout le chemin que j’ai parcouru pour en arriver là. Je remercie tous ceux qui ont cru en moi et m’ont permis de devenir la personne que je suis aujourd’hui. Bien sûr, je n’ai pas tout réussi. Il restera toujours à faire. On acquiert constamment de l’expérience. Néanmoins, je me suis promis que plus jamais je ne retomberai dans mes travées. Une ascension à l’image de ma vie : inégale, faite de hauts et de bas, mais que je n’ échangerai malgré tout pour rien au monde. N’est ce pas justement une définition très “rock n’ roll” que de dire que vivre sa vie, c’est avant tout l’aimer furieusement pour ensuite la dégueuler sur le pavé? Une courbe sans cesse changeante, métaphore de mes hésitations et craintes passées. Mais, peu m’importe la manière, tant que j’ai le résultat escompté. L’année qui vient de s’écouler vient de dépasser les frontières du concevable. J’en oublierais presque le fait que je suis déjà à l’aube de mes 31 ans.

Je suis enfin devenu la personne que j’ai toujours rêvé d’être, tout en empochant lors de cette bataille contre moi même un don inestimable. Chacun d’entre nous à son histoire. Mon nom est Timo Weidenfeller. Pour clarifier un peu les choses, retournons plusieurs années en arrière.

Berlin, le 13 Octobre 2006, 06H30

La soirée vient enfin de s’achever. Je déambule seul dans les rues encore animées du quartier de Kreuzberg, dans le centre de Berlin. J’attends le métro qui va tout doucement me conduire vers mes quartiers. Même dans mes pensées, j’enjolive encore une fois la réalité. C’est toujours le même rituel. Je n’ai pas dormi de la nuit, me complaisant aux vices les plus extrêmes : La dose d’alcool contenue encore dans mon sang va mettre des heures à s’évacuer naturellement. J’ai beau n’avoir “que” 21 ans, en me regardant devant la vitre d’une boulangerie qui vient d’ouvrir ses portes, je constate à quel point j’ai déjà les cernes marquées par un mode de vie digne de l’un des plus grands thrillers du 20ème siècle.

Je fais peur à voir. Mon visage est le seul témoin d’une fatigue extrême qui me fait comprendre que j’ai depuis longtemps dépassé la zone rouge. En me réfugiant dans ces soirées interminables, j’en oublie qui je suis, ce que suis prédestiné à devenir. Cet échec retentissant est-il le fruit de trop d’espoirs placés en moi? Est-ce pour cela que j’ai pris plaisir à tout foutre en l’air? Vais – je un jour sortir de ce cercle vicieux et m’apporter ce second souffle, ce changement dont j’ai tellement besoin? Pour l’instant, rien de tout cela n’est à l’ordre du jour. Je suis et reste prisonnier d’un état que j’ai moi même artificiellement créé, témoignage d’une vie instable, perturbée par divers événements qui m’ont propulsé un peu plus au fond du trou. Cette addition de causes créant en moi cet irrémédiable désir de me réfugier dans l’addiction la plus totale. Toujours cette répétition, cet enchaînement de situations que je ne contrôle pas vraiment. Puis, ensuite, arrive la colère, l’incompréhension et la résignation, la remotivation et la rechute. C’est comme si ce fameux cercle vicieux était presque visible à l’œil nu.

Enfermé dans une prison mentale depuis des années, je reprends mon souffle une fois de plus pour “survivre” et rentrer chez moi l’esprit rassuré. Tout ira mieux demain. Tout est toujours censé aller mieux le lendemain n’est ce pas? je me mens à moi-même, comme d’habitude, refusant de voir la réalité en face.

Berlin le 13 Octobre 2006 – 7:00

Le temps passe vite. Déjà une demi-heure que je cogite sur moi-même et sur mes sempiternelles remises en question. Mon corps avance seul dans ce dédale de rues. Je réalise encore une fois que lorsque mes pensées envahissent mon esprit, je suis en pilote automatique. Mon âme survit. Mon corps, en revanche, est tel un pantin qui se dirige au gré du vent dans cette ville que j’ai appris à maîtriser. La situation est plutôt comique. Je n’avais même pas réalisé que mon corps m’avait porté à plus d’un kilomètre de ma station de métro habituelle. Ce n’est pas grave. La prochaine est à quelques minutes à pied. Au pire, je vais devoir me farcir un arrêt de plus. Nous ne sommes plus à ça près.

Je n’aimais pas trop ce quartier de Kreuzberg au départ. Comparé au cliché des villes allemandes propres et structurées, cet endroit fait office de sacré bordel. Mais si j’analyse ce que je suis devenu depuis quelques années, ce n’est pas à moi de parler de structure. Kreuzberg est fascinant pour plusieurs raisons : c’est un quartier non conventionnel où le temps semble s’arrêter le soir. Les fêtards de toutes origines se croisent ici dans ce melting-pot mélangeant saveurs gastronomiques, alcool et musiques alternatives. C’est souvent ici que je viens sacrifier mon corps dans ces nuits interminables de débauche et de consommation excessive. Je suis tellement habitué à m’auto-détruire à coup de shots, de whisky pur sur son lit de glaçons et de bières à 10 degrés, que mon corps commence à être immunisé. Je ne titube même plus. Essayer de rester digne est tout ce qu’il me reste. Je déambule la dernière rue qui me sépare de la station la plus proche. Une rue qui a vécu une sacrée soirée de débauche elle aussi (les détritus présents sur le sol et les nouveaux tags que je n’avais pas aperçus la veille suffisent à décrire la situation). Mais bon, après tout, c’est un quartier “vivant” que la population s’est approprié. Me voilà enfin arrivé à ma station de métro. Je me prépare à descendre les escaliers me menant à la ligne U bahn 6, direction Köpenick. Quarante cinq minutes de trajet et deux changements de lignes plus tard, me voilà arrivé à destination. Köpenick, le quartier “vert” de Berlin. Ces forêts et ces lacs entourant mon lieu de résidence m’ont permis d’en faire une sorte de petit oasis. Un cercle protecteur dans cette anarchie citadine. Après quelques minutes de marche depuis la station, me voilà enfin arrivé devant mes appartements : Une maison un peu rustique dans cette rue calme de l’est de la ville. Je loue cet endroit en WG (Wohngemeinschaft) avec trois autres colocataires.

Alors que je cherche mes clés, je remarque un reflet inhabituel sur la fenêtre de la porte d’entrée. En me retournant, je réalise que ce reflet provient d’ une trace violette suspendue dans l’air. Ce n’est pourtant pas le reflet d’un arc en ciel. C’est un motif violet, vif, agressif. On dirait une sorte de traînée. J’essaye de m’en rapprocher par curiosité, mais cette trace finit par disparaître en quelques secondes. Je suis intrigué par cet événement. Est-ce un effet d’optique ? Suis-je entrain de vivre une sorte de trip psychédélique décalé induit par l’alcool ? Je préfère ne pas y penser au moment ou je me décide finalement à rentrer dans mon cocon, mon “home-sweet home” ! De toute manière, je suis tellement épuisé que mon cerveau n’est plus capable d’analyser quoique ce soit pour le moment. C’est parti pour une longue nuit de récupération, qui verra le taux d’alcool contenu dans mes veines diminuer progressivement. Encore une fois, je vais me remettre sur pied. Cette mascarade de vie va-t-elle durer encore longtemps ?

Berlin, le 13 Octobre 2006 -15:30-

J’ouvre à peine les yeux, subissant encore les désagréments d’une gueule de bois carabinée. C’est le même schéma au moins deux soirs par semaine.Malgré mon jeune âge, Il me faudra bien jusqu’à demain pour m’en remettre. Je décide de rassembler l’énergie qu’il me reste pour quitter mon “cercueil” à déprime, et trouver la force d’atteindre le salon. Je m’aperçois encore que l’épuisement m’a fait dormir tout habillé. Seule la dignité m’a donné la lucidité nécessaire pour enlever mes chaussures avant de me laisser m’effondrer sur mon lit. Je décide de changer de vêtements, histoire de paraître un peu moins dépravé.

En descendant les escaliers de fortune qui me mènent au salon, je constate que je ne suis pas le seul occupant de cette maison. Annika ne doit pas travailler aujourd’hui. Je l’entends vociférer ses commérages habituels, à mesure que je me rapproche d’elle et de son précieux cellulaire. En m’aperçevant, elle quitte sa conversation en cours pour venir me saluer :

<< Moin Tim, Wie geht’s ?

– Ca va !

– Tu n’as pas l’air très causant aujourd’hui. Tu veux qu’on en parle ?

– Non merci ! j’aimerais juste pouvoir manger un truc sans avoir à subir tes analyses psychologiques de bas étage.

– T’es encore en plein forme aujourd’hui. me répond-elle ironiquement.

Je décide de couper court à cette conversation pour m’enfermer dans mon mutisme habituel. C’est la seule barrière de protection qu’il me reste. Je décide d’allumer une cigarette. La première depuis mon réveil. C’est bien la seule chose qui m’apporte un peu de réconfort depuis que mes yeux ont été sauvagement agressés par la lumière du jour. J’en profite pour regarder tout autour de moi, histoire de me rappeler que c’est bien chez moi. La décoration japonisante qui entoure cette pièce comme un halo chic et sophistiqué est la seule chose qui ne me dérange pas ce matin. Annika s’est assise, sans dire un mot. Elle prend son déjeuner, tout en pianotant sur son ordinateur portable. Olivier et Kayla, nos deux autres colocataires, sont absents pour l’après-midi. Je sais que je ne devrais pas être aussi froid avec Annika. Elle ne m’a rien fait. Nous nous connaissons depuis l’école primaire et avons littéralement tout vécu ensemble : les peines de coeur, les galères personnelles etc. Nous nous sommes souvent aidés mutuellement par le passé. Au premier abord, Elle peut paraître très froide et agressive (ceux qui ont essayé de capturer son coeur ou de la provoquer en ont fait les frais). Cependant, quand elle décide de donner son amitié à quelqu’un, elle joue son rôle à merveille. Annika, c’est une hotline à disposition qui n’abandonne jamais ses amis. Celà peut parfois être déstabilisant quand on a pas envie de “se faire aider”, comme ce matin. Son comportement avec les personnes qui comptent pour elle est remarquable. Physiquement, c’est l’exemple même de ce que les machos pourraient appeler la “poupée” allemande : une très jolie blonde aux yeux bleus de 176 cm. Elle a tout du cliché germanique sur le papier. Elle représente plus que ce stéréotype pour moi. Il n’y a jamais eu d’attirance respective entre nous, ce qui explique la facilité déconcertante avec laquelle notre amitié a pu rester intacte (même si elle vascille ces derniers mois, en grande partie à cause de moi).

Elle s’arrête subitement de torturer son clavier pour me fixer et s’adresser à moi spontanément :

<< Ce soir, je t’emmêne quelque part. Ce n’est pas négociable.

– Euh…Ok… je peux avoir quelques précisions quand-même ?

– Pas besoin! Olivier et Kayla viennent avec nous. Tu es diplômé depuis quatre mois et tu n’as toujours pas trouvé de travail. C’est pas comme ci tu étais submergé par les impératifs professionnels . >>

Directe et incisive. Ou comment soigner le mal par le mal. C’est le crédo de mademoiselle Kloß.


Source : 

https://laplumebinaire.fr/category/entre-realite-et-fiction/

Sébastien Hervé

Depuis 2011, j'essaye de proposer à mes lecteurs des articles regroupant plusieurs thématiques : billets d'opinion, chroniques, carnet de voyage... Le fil rouge étant la rédaction ponctuelle de mon récit de science-fiction intitulé "Entre Réalité et Fiction". Bonne lecture à tous !

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