Elle a dit

Elle a dit…

Putain, je l’savais… Je l’avais vu. Pas comme les rêves, tu sais, plutôt comme les cauchemars qui laissent une trace sur ta gueule quand t’en sors et que tu vas te regarder dans le miroir des matins où t’as pas envie d’te voir. Même si des fois, j’ai du mal à me voir dans le miroir.

Des fois, à Noël, y cogne moins fort. Je sais pas pourquoi. Peut-être que ses potes ils lui parlent des repas de famille, de la belle-mère qui a préparé les desserts, tout ça.

Hier, on est sorti avec la vieille. Elle voulait voir du monde, elle a dit. On en a vu, du monde. Les magasins étaient remplis de ceux qui vont fêter ça. Fêter quoi ? La naissance du crapaud qu’a finit cloué sur des madriers ? Celui qu’a récupéré tous les péchés du monde ? Pas les miens, comme elle dit la chanteuse. Moi, j’ai pas encore péché. Pas encore.

On a vu le Père Noël aussi. Enfin… On a vu un type qui transpirait sous une barbe synthétique. Elle a voulu qu’il fasse une photo avec moi. Un souvenir, elle a dit. Moi, j’ai bien voulu. Pour une fois, j’ai pas dit non. Ça risquait d’être la dernière. Après, je serai trop vieux.

Ou plus là.

Je l’savais. C’était pas un cauchemar.

On est rentré par le chemin des écoliers, elle a dit. Le chemin des écoliers, c’est celui qui rallonge de trois bornes et qui nous fait passer par son ancien quartier. Comme ça, elle voit des gens qu’elle a connus avant. Avant lui. Avant de devenir le sac de frappe de celui qui lui sert de mari. Il me sert de père aussi. Mais je suis pas sûr.

Des fois j’espère que c’est pas lui. Qu’elle a vécu une histoire d’amour avant ses poings. Et puis c’est Noël, merde…

Elle a dit bonjour à tout le monde. Ils semblaient tous contents de la voir. C’est parce qu’elle est gentille. Elle est pas gentille qu’à ces moments où il faut l’être. Elle est gentille tout le temps. C’est pour ça que je l’aime bien. Pas parce que c’est ma mère. Une mère, ça veut rien dire. J’en connais qui ressemblent à tout sauf à ça. Elle, elle est tout le temps entre lui et moi. Quand il veut me cogner, elle gueule, alors il la cogne elle. Ça, c’est gentil non ? Qu’est-ce que t’en pense ?

Je l’savais. Tout ce sang sur ma gueule du miroir, c’est pas le mien. Y en a trop.

Quand on s’est pointé à l’appart, il était là. Tu vas pas me croire, mais il était déguisé en Père Noël, comme le soûlot du magasin. On aurait dit son frère jumeau. Il souriait. Mais lui, quand il sourit, ça cache quelque chose. Ben, là, ça cachait rien. Juste ses dents jaunies par le tabac et le pastis qui dépassaient de la barbe. Elle a eu peur. Quand elle a peur, elle crie. Alors elle a crié.

Je l’savais. T’as vu ma gueule ? Tout à l’heure, dans le miroir, j’ai cru que j’avais croisé un autobus et que j’avais voulu l’arrêter avec mon nez.

Quand elle crie, il se fout en rogne. Quand il se fout en rogne, il cogne sur tout ce qui bouge. Il cogne même sur ce qui bouge pas. Moi, j’ai pas bougé. Je peux pas trop. Mais elle si. Fallait pas qu’il me touche, elle a dit. Parce que c’était Noël. À Noël, on cogne pas les gosses, elle a dit. Pour une fois, elle a dit. Il a cogné quand même. Alors j’ai foncé. De toute la force des roues de mon fauteuil. Alors je l’ai bousculé. Alors il est tombé, droit dans la fenêtre qui donne sur le balcon. Alors je suis tombé de mon fauteuil, direct sur lui. Alors j’ai tapé. De toutes mes forces. Ça giclait sur moi. Au bout d’un moment, elle m’a pris le bras. Tu devrais arrêter, elle a dit.

Je l’savais, c’était pas un cauchemar.


Nicolas Elie

J'écris, je lis, puis j'écris...

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