Des mots plein les poches

Motus a cessé de parler le jour où son père est parti. Plus un son n'est sorti de sa bouche. Il est resté longtemps à regarder sur le chemin pour voir si son père revenait. Mais seuls les cailloux étaient visibles et parfois un papillon voletant dans les airs à l'affût de fleurs, sa gourmandise. Les jours passèrent, les semaines, les mois, les saisons. Sur le chemin se déversa la pluie, des feuilles mortes, la neige. Motus continua à se murer dans son silence et personne n'arriva à lui faire prononcer ne serait-ce qu'un seul mot. Alors, au village, on se contenta de ses sourires timides, de ses pleurs, de ses gestes qui devinrent familiers.

Motus était un solitaire et il errait dans les rues. Un jour vint une conteuse dans le village. Sur les affiches de spectacle trônait en lettre rouge et or son nom de scène... « l'Aventurière ». Le jeune Motus sourit. Cette aventurière semblait posséder tous les mots et les histoires du monde, avoir rencontré beaucoup de gens. Il se dit que peut-être, elle saurait où était son père.

Le premier spectacle était un après-midi pluvieux. Motus se moqua de la pluie, des gouttes qui ruisselaient sur son visage et ses habits, le trempant jusqu'aux os. Il se risqua au dehors pour y assister. Sa mère heureuse de le voir enfin désirer quelque chose s'empressa malgré le mauvais temps de lui donner la pièce pour payer son entrée de spectacle. Elle le vit partir pour la première fois depuis bien longtemps un large sourire aux lèvres presque en courant de ses petites jambes menues.

Motus était tout en joie. L'aventurière était comme un puits inépuisable d'histoires. Elle avait parcouru bien des contrées et fait mille et une rencontres magnifiques, parfois magiques. De sa bouche sortaient un tas de mots exquis que Motus buvait de son esprit vif et qu'il garda au fond de lui comme des trésors inestimables. Il apprit que dans certains pays les gens parlaient une autre langue bien différente de la sienne, que des maisons touchaient le ciel et qu'on les appelaient des gratte-ciel, qu'ils existaient des animaux féroces et sauvages bien pires que les renards qui chopaient les poules de sa mère à la tombée de la nuit, que d'autres étaient immenses et lourds et que leur simple arrivée faisait trembler le sol comme pour un tremblement de terre : les éléphants ! Motus resta tout le long du spectacle attentif et émerveillé devant la scène à écouter L'Aventurière. Parfois elle encourageait le public à participer avec elle mais quand ses yeux se posaient sur Motus elle fut surprise de son silence.

À un moment donné, l'Aventurière se mit à chuchoter en regardant Motus. D'abord surpris, il se mit à tendre l'oreille pour l'entendre. Elle avait les mains dans ses poches et soudain les en retira. De vrais mots avec de vraies lettres en sortirent comme une rivière enchantée, formant l'histoire d'un homme qui avait promis la lune à son fils pour lui prouver tout son amour. Les mots défilaient joyeusement comme la partition d'une douce mélodie et sortirent alors, la lune, les étoiles, une échelle, le ciel, la nuit...

L'homme avait grimpé à l'échelle pour décrocher un morceau de lune tout au bout du chemin de pierres, une nuit où les étoiles semblaient plus discrètes qu'à l'accoutumée mais durant laquelle le clair de lune offrait une belle clarté aux alentours. La lune, au fur et à mesure des échelons, avait paru de plus en plus grande et grosse mais l'homme arriva au bout de l'échelle et, tendant les bras, cru pouvoir la toucher mais il n'en fut rien. Elle était lointaine, si lointaine et lui avait eu l'illusion qu'il serait capable d'en prendre rien qu'un morceau pour l'amour de son fils. La tristesse l'envahit. Il redescendit les échelons un à un puis arrivé tout en bas, il n'eut pas le courage de se confronter au regard déçu de son fils. Il prit la décision de partir de par le monde pour trouver la solution à son problème et de ne revenir que le jour où il aurait enfin décroché un beau morceau de lune.

Motus, rêveur, prit cette histoire pour sienne et conclut que cet homme était son père. Il se mit à sourire puis à rire aux éclats. Il était soulagé. Son père était parti parce qu'il l'aimait très fort. La nuit était tombée durant le spectacle et les étoiles scintillaient telles des diamants dans le ciel. La lune était présente également, perchée dans l'immensité, offrant une clarté douce dans les rues du village. Motus la regarda avec intensité et soudain...

— Papa ! Je t'aime aussi ! se mit-il à crier, le cou tendu.

Les enfants du village sursautèrent, mais l'Aventurière eut un sourire malicieux. Les mots retrouvèrent le chemin de ses poches qui se gonflèrent comme des ballons de baudruche. Elle fit sa révérence au public, regarda Motus et cligna d'un œil, satisfaite. Elle s'approcha de Motus, lui demanda d'ouvrir sa main et déposa un drôle de cailloux dans sa paume ouverte.

— De la part de ton père...

Laetitia Gand

écrivain, chroniqueuse littéraire, rédactrice freelance laetitia.gand422@orange.fr http://le.comptoir.des.mots.over-blog.com/ http://laetitiagand.simplesite.com/434673763 http://leslecturesdelaeti.eklablog.com/

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