Des mots, des maux, des mômes

Ici, extrait d'une tranche de ma vie, qui fera l'objet d'un livre prochainement... 


Decembre 2008

Mercredi, je suis de repos aujourd'hui.

Je ne peux plus supporter cet appartement trop petit. J'y suis déjà à l'étroit avec Quentin, mais depuis que Pierre prend régulièrement ses enfants, je n'y voit plus clair, je vais craquer.

Tartines beurrées en bouche, robe de chambre de mémère sur le dos, je m'installe au fond de mon canapé, ordinateur portable sur les genoux et ni une ni deux j'écume toutes les annonces du boncoin.

Première annonce : appartement de 65m2, à 10 minutes de mon boulot, deux chambres, grand séjour, cuisine indépéndante, rangements... 860€.... ok JE LE VEUX !

J'appelle immédiatement l'agence, la fille en charge de la location, très sympa, me propose un rdv dans l'après midi même ! Je suis toute excitée !

Je raccroche et une folle énergie s'empare de moi ! J'allume les clips à la télé et me voilà à me déhancher dans ma robe de chambre. Je me trouve belle et bonne, invincible, superpuissante !

Quentin me regarde avec sa ptite gueule d'ange ! Il a l'air de comprendre qu'il y a du positif dans l'air. Je le prends dans mes bras, je le fais danser, je le bisouille.... et tout à coup... je pense à son père...

Je me rassois.

Je regarde dans le vague quelques instants. Une pochette dépasse de mon tas de papiers planqués sous la table basse. Je tire dessus, il s'agit d'une pochette Century 21 avec toutes les anciennes fiche de paye de Nico.

J'attrappe mon téléphone et décide de lui écrire un sms :

« Bonjour, ça va ? Tu sais j'ai décidé de déménager, c'est une page qui se tourne vraiment maintenant. Il me reste des affaires à toi, des papiers sûrement importants, il faudra penser à les récupérer »

Nico :

«  Ca va oui et toi ? Tu t'installes avec ton copain ? Oui je récupèrerai ça, pas de soucis. Ca fait mal au cœur tout ça... embrasses notre fils »

Moi :

«  Nico, j'ai besoin de me sentir libérée pour mon nouveau départ. Je vais te reposer une dernière fois la question.... Est ce qu'Ava est ta fille ? »

Quelques minutes s'écoulent. Comme d'habitude je suppose qu'il va me répondre que je suis « relou » à toujours poser et reposer les mêmes questions. Que ça fait des mois que je le bassine, que je suis folle, parano. Qu'Ava n'est pas sa fille mais qu'en revanche il la considère comme telle.

Nico

« oui.... Ava est ma fille »

Nico

« Ne pleures pas je t'en supplie »

Nico

« Marion ? »

* * *

*

OUI AVA EST MA FILLE

mes jambes me lâchent, je suis accroupie dans les toilettes... je vais vomir.

Pourquoi suis je si surprise ? Je le savais pourtant non ? Est ce que je ne m'y étais pas préparé depuis tout ces mois  à force d'insistance ?

Nous ne sommes jamais prêt à entendre ce qui va potentiellement faire mourir un morceau de notre cœur …

Je regarde ses sms s'enchaîner sur mon téléphone. Il panique, et moi je suffoque.

Quentin est dans le salon, je voudrais hurler, mais je n'ai pas le droit, je ne peux pas.

Les larmes innondent tout mon visage, mes paupières enflent, et je mords mon bras pour m'empecher de pleurer à « voix haute »

La souffrance me saisie, et d'un coup d'un seul il fait noir dans ma tête. En quelques secondes, tout défile: mon test de grossesse, ma premiere écho, son regard à lui, si lumineux, son sourire si heureux à l'annonce que c'est un garçon !

Je revois sa main prendre la mienne dans la salle d'attente de la maternité pour mon dernier rendez vous avant l'accouchement : « Marion, je suis tellement fier que tu me donnes un fils ». Et moi, naïve, engoncée dans mes 15 kilos en trop, de mes doigts boudinés je caresse sa joue « merci mon titi ! Je suis heureuse aussi ! »

Ces belles images sont brutalement aspirées dans un espece de tourbillon osbcur, et dans ma tête je hurle « non, ne partez pas, restez là, je vais pas tenir le coup sans vous, putain restez dans mes souvenirs, vous étiez vrai ? Oui oui vous étiez vrai je n'ai rien inventé ??? »

Mon téléphone sonne, je décroche. Nico dont j'entends la respiration seulement, mais qui ne dit mots...

moi : Non Nico... je ne veux pas... non... tu es le père de MON fils, de MON fils, nous avons eu NOTRE premier enfant ensemble

Nico : Bien sur je suis le père de notre fils. Quentin est né deux semaines avant Ava... il reste mon premier enfant »

Sa voix est calme et douce, la mienne est haletante et hystérique. Je manque d'air, je répète en boucle toujours cette même affirmation : tu es le père de MON fils

Puis la colère reprend le dessus et me redonne de la force. Je redresse la tête, les yeux injectés de sang et d'une voix haineuse et sans fioritures je lui lance :

« tu as volé ma vie, VOUS m'avez volé ma vie. Je n'avais que 19 ans.... que 19 ans putain quand je suis tombé enceinte ! Depuis combien de temps la fréquentais tu avant qu'ELLE ne tombe enceinte ? Et en même temps que moi !!!! Mon terme était prévu pour le 8 Juillet, Ava est née à cette date, alors comment tu t'es débrouillé ??? T'en a baisé une le midi et l'autre le soir même ?? Dieu merci alors que le petit soit arrivé deux semaines en avance ! N'avais tu pas eu le temps de me dire AVANT que tu me trompais ? Que tu l'aimais ? Qu'il fallait que tu me quittes ? Oui j'aurai eu mal, oui j'aurai pleuré, mais comme toute rupture amoureuse, je serai resté bien au chaud chez ma mère, j'aurai morvé ce qu'il fallait, et un jour, il aurait fait jour...j'aurai continué mes études et à cette heure ci je serai surement encore sur les bancs de la fac

Je vous hais de tout mon corps, je ne veux plus jamais LA croiser, je vous dégueule dessus, je ne vous respecte pas »

La conversation s'est terminée ainsi. A partir de ce moment, ma vie est un gruyère de trous noir. Mon cerveau a occulté bien des points, la douleur était si vive que mon inconscient s'est chargé de tout engloutir.

Ce même jour, l'après midi, me voilà au volant de ma voiture, ma mère assise en passager. J'avance tel un zombie à l'adresse donnée pour la visite de l'appartement.

Maman, pleure aussi, en silence, tournant la tête vers sa fenêtre. Elle me tient la cuisse et la serre comme pour dire « ça fait mal mais tiens bon ».

Il pleut, le ciel est noir. Le temps est à l'image de mon état psychologique.

Je visite l'appartement sans conviction, je ne regarde pas les détails. Maman est enjouée, elle trouve qu'il est parfait. Quelques échanges avec l'agent immobilier et nous réservons le logement...

Ce jour là, Pierre finissait à 22h.

Je l'avais contacté rapidement pour lui débriefer de la visite, et comme un détail, je lui avais expliqué que Nicolas avait avoué pour la petite...

Pierre était très amoureux et nous étions ensemble depuis plusieurs mois. Je me disais que s'il me voyait souffrir, il aurait compris combien le deuil de ma séparation n'était pas fait...

Je voulais le protéger. Il était bienveillant envers moi, je ne voulais pas entâcher son cœur à lui...

Ce soir là, j'ai eu beaucoup de fièvre, et j'ai beaucoup vomis. Mon corps ne répondait plus de rien.

Je revois Quentin, assis sur son tapis de jeu dans sa chambre... j'étais incapable de le coucher, de m'occuper correctement de lui.

Sans que je ne lui demande, Nico est venu... il a couché le petit, m'a serré fort, et je n'ai été capable de rien. Je lui ai simplement demandé de rentrer chez lui...

Je me suis couché recroquevillée sur mon canapé, et c'est dans l'épuisement extrême que mes yeux ont fini par s'éteindre.

* * *

Plus de huit ans ont passés désormais.

Je n'ai jamais cessé de croire en la construction d'un autre bonheur.

Lorsque l'on devient parent, il y a des choix que nous pensions avoir, qui disparaissent à tout jamais.

Qu'importe ce qui se passe dans le monde et autour de nos vies, nous n'avons plus le choix que d'avancer. Le seul choix qui s'offre à nous, c'est justement celui de ne pas l'avoir.

J'ai avancé, sans regarder ni à droite, ni à gauche, ni derrière.

J'ai pleuré souvent, et j'ai culpabilisé de le faire.

La culpabilité est certainement une des émotions principales à laquelle nous sommes condamnée lorsque nous devenons mère. La société nous innonde d'images parfaites, de conseils, de bonnes mœurs.

Il faut allaiter, il ne faut pas dormir avec le bébé dans le lit, il faut manger frais, il faut voir un pédiatre et pas un généraliste. Faut enfanter mais savoir rentrer dans son jean taille 36 à la sortie de la mater, faut se lever la nuit, mais garder un teint frais pour montrer qu'être maman c'est génial et épanouissant. Faut avoir l'instinct maternelle, faut pas donner de ptits pots avant 6 mois... Il faut il faut il faut....

Mais il le faut pour qui exactement ?

A cette heure precise ou je n'avais que 21 ans, que mon fils avait à peine plus d'un an, et que mon cœur était en morceaux, j'ai choisis de ne plus rien dire... et de pardonner.

Je ne saurai me souvenir exactement des jours qui ont suivis. Le temps à passé, j'ai déménagé dans ce fameux appartement, et une autre vie se construisait en marge de ce cauchemar sentimental.

Quelque soit la nature d'une peine d'amour, nous savons tous par expérience que le temps fait bien son job. Il nous éloigne du mal, parfois même ne nous rappelle seulement que les bons souvenirs. On se surprend à ne plus bien savoir ce qui n'allait plus, pourquoi on se disputait, ce qu'on détestait chez l'autre. On se rappelle les jolies moments, les belles musiques, les gentilles attentions.

J'avais confiance en la vie, et mon histoire avec Pierre me soignait de tout ça. Je n'étais pas inquiète, je me faisasis confiance, j'étais bien entourée et mes amis, ma famille, mes collègues ne me voulaient que du bien.

La souffrance que j'éprouvais n'était plus de l'ordre de mon égo. Je pensais à mon fils, mon petit ange blond, né sans rien demander, devant grandir à présent avec cette histoire presque gravé dans son livret de famille.

Comment ferai je ? A quel age poserait il des questions ? Comment lui raconter l'histoire ? Fallait il lui mentir ?

J'ai choisi de laisser les choses se faire, mais ne faire ces choses que dans l'amour.

J'ai toujours pensé, ou du moins c'est ce que mon éducation m'a inculqué, qu'il fallait toujours laisser les gens avec leur libre arbitre et qu'ainsi, personne ne regretterai rien...

Alors, je me suis mise à me convaincre que Nicolas l'avait eu son libre arbitre. Il s'était laissé la liberté d'aimer deux femmes, de mentir, de réécrire l'histoire.

J'ai eu cette réaction typiquement féminine sur le vif d'hurler de ne plus jamais vouloir LA croiser.

La vérité, c'est que dans le fond je ne lui en ai jamais vraiment voulu, à ELLE

Il est inutile de penser « mais elle, elle le savait, elle a cautionné, il était en couple, elle est quand même resté ».

Oui, elle le savait, mais elle ne savait pas tout. Et puis après tout, dès lors que l'on tombe amoureux d'une personne, nous le savons tous et il n'y a pas plus vrai que ce vieil adage « l 'amour rend aveugle ».

Cet amour de l'amour que j'ai toujours eu en moi depuis l'enfance, m'a permis de pardonner plus facilement.

Etant toute jeune maman je me disais, si moi je souffre aujourd'hui, alors elle a probablement souffert hier... Toutes ces nuits ou Nico dormait près de moi, la main sur mon ventre, était elle seule, enroulée autour du sien, sentant son enfant bouger. Peut être pleurait elle ? Peut être avait elle peur ?

Qu'avait elle ressenti le jour de la naissance de sa fille? Avait elle dû se justifier de venir accoucher sans le papa?

Aussi puissante qu'était ma douleur, une force incommensurable m'empêchait de la haïr. Comme si nos enfants faisaient bouclier. Nos enfants qui finalement, aujourd'hui et pour toujours, seront l'un pour l'autre, un frère et une sœur ...

* * *

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