DES CHOSES QUI BOUGENT

- Maman !...

- Hmm...

- Ma-a-man !

- Quoi...? Qu’est-ce qu’y a ?!

- Y’a des choses qui bougent !

- Qu’est-ce que tu racontes ?

- Oui, là, dehors, y’a des choses qui bougent !

- Dis-donc pas de bêtises...

- Je dis pas des bêtises...!

- Bertrand, veux-tu arrêter, tu me fatigues...

Maman est excédée : les remarques de Bertrand ! Ses questions incessantes ! Elle n’a pas de temps à consacrer à des futilités, des histoires d’enfant. Elle a ses rideaux à coudre avant ce soir et la soupe à préparer pour quand papa rentrera et mille autres choses encore dont les enfants n’ont pas idée. C’est grâce à leur sérieux, qu’elle et papa ont réussi à l’acheter, le bel-appartement-au-cinquième-étage-sans-vis-à-vis. A force de travail et de sacrifices. Elle ne cesse de le répéter.

Maman...!

- ...

- MA-A-MANNN ! ! !

- Quoi encore ? !

- Pourquoi il vient jamais parrain ?

- Parce que.

- Parce que quoi ?

- Parce que c’est comme ça !

- C’est quoi, comme ça ?

Maman pose son ouvrage en soupirant. Vivement la rentrée. Les vacances, c’est l’enfer des parents.

- Ecoute Bertrand. C’est comme ça parce qu’on n’a pas le temps et que lui non plus n’a pas le temps. Il travaille, qu’est-ce que tu crois ?

- C’est pas vrai, il est à la retraite, parrain !

- Bertrand ! Bertrand ! Laisse-moi en paix, veux-tu ? Si je te dis qu’il travaille, c’est qu’il travaille ! Il... il fait son jardin et... Oh et puis tu m’énerves à la fin ! On vient juste d’acheter l’appartement. On n’a pas de sous à dépenser inutilement. Ca coûte d’inviter les gens. On voit bien que tu sais pas ce que c’est de gagner l’argent!

- Je pourrais lui donner ma part. Ce soir j’aurai pas faim...

- Bertrand, dis pas de bêtises...

- Mais c’est vrai ! J’aurai pas faim ! Si tu lui téléphonais à parrain pour l’inviter, dis maman...?

- Non ! On va pas inviter parrain ce soir ! Ni qui que ce soit ! Dessine, je te dis !

Bertrand se tait. Il est triste. Les vacances, c’est l’enfer des enfants. Vivement la rentrée ! Il faut toujours qu’il reste sage et se taise. Maman l’a installé à la table de la cuisine avec du papier et des crayons, et lui, il aurait préféré des pots de peinture. Mais maman dit que ça salit et qu’ensuite elle a un surcroît de travail et aussi que les enfants ont bien de la chance d’être en vacances pendant que les parents s’échinent. Mais elle répond jamais aux questions. Pourtant, qu’est-ce qu’il aimerait ça ! Ca l’empêcherait pas de coudre, de répondre aux questions. Mais au lieu de quoi il doit se taire et dessiner avec des crayons de couleur secs. Et des questions, il en a des quantités, Bertrand, comme par exemple :

- Maman, à quoi ça sert un parrain ?

- Bertrand, je ne te le répéterai pas ! Tais-toi ! Est-ce que je t’en pose moi, des questions ?

Ah ça ! Il aimerait... Ca pourrait être un jeu formidable ! Mais voilà, c’est toujours lui qui pose les questions et elle, elle répond jamais. Papa non plus ne répond pas. Le soir il est trop fatigué, avec les heures supplémentaires pour joindre les deux bouts. Les deux bouts de quoi, au fait ? En voilà une de question ! Papa regarde la télé. Des jeux où on pose des questions auxquelles papa essaie de répondre. C’est pas juste. Ses parents savent seulement dire : « T’en veux une ? » C’est la seule question qu’ils lui posent...

- Maman... pleurniche Bertrand, à quoi ça sert un parrain ? C’est vrai que c’est lui qui s’occupe de nous si les parents meurent ?

- Où est-ce que t’as été pêcher ça ?

- C’est à ça que ça sert, dis ?

- Ca sert... ça sert..., s’énerve maman, que je vais te mettre une gifle si tu continues ! Tu la veux ?

- Mon copain Daniel il me l’a dit, continue Bertrand qui ne la veut pourtant pas.

- Bertrand... Oui, en quelque sorte, ça sert à ça. Y’a des enfants qui n’ont pas ta chance. Voilà, tu es content ? Maintenant tais-toi et laisse-moi travailler.

Mais Bertrand est un petit garçon têtu et il a si soif de savoir ces choses ! Il reprend :

- Alors moi, si je vous avais plus, c’est parrain qui me garderait ?

Mais maman ne répond pas, elle soupire et d’un regard coupe court aux mots nouveaux qui se pressent sur les lèvres de Bertrand. Il réfléchit. Il rêve. Parrain, lui, il répond toujours aux questions. Il a le temps malgré ce que dit maman. Dommage qu’il puisse pas aller le voir plus souvent. Il pourrait poser des tas de questions en retard qu’il cache dans un coin de sa tête. Avec parrain tout est facile. Parrain l’emmène au parc où il peut jouer avec d’autres enfants, se faire des copains. Il lui achète des bonbons et des glaces quand c’est l’été. Maman dit qu’elle n’a pas de sous pour ces futilités.

- Maman ?

- Encore ! Quoi ? Zut !

- Pourquoi vous m’aimez pas ?

La question a pris maman au dépourvu. Elle bredouille :

- On... on t’aime... pas...?

- Parrain dit qu’il m’emmène au parc parce qu’il m’aime beaucoup, et vous, vous m’y emmenez jamais...

- Mais enfin, Bertrand, tu es fou ! Bien sûr qu’on t’aime, quelle idée ! Tu es un vilain petit garçon de dire des choses pareilles ! Maman a beaucoup de peine et papa sera pas content d’apprendre ça !

- Oh, lui dis pas maman, il va me battre...

- Il te donnera une fessée et il aura bien raison.

- Avec parrain je peux faire ce que je veux et il donne jamais de fessée ! Ici je peux rien faire, dit Bertrand en pleurnichant à l’idée de la fessée qui l’attend.

- Parrain il a le temps, voilà pourquoi, dit maman.

- Tout à l’heure tu disais le contraire ! dit Bertrand qui a remarqué la contradiction.

Maman se lève, exaspérée, et donne une gifle à Bertrand.

- Tiens ! Tu vas te taire oui ou non ! Ah, vivement la rentrée !

Bertrand pleure sur son papier, de grosses larmes qui font des taches. Ca fait des dessins sans effort et c’est très joli. Des formes d’animaux étranges. Il gribouille dans ses larmes avec son crayon sec, une manière de faire de la peinture à l’eau sans permission... Ca plairait à parrain...

- Maman !

- ...

- Maman !

- T’en veux une autre ?

- Pourquoi tu fais des rideaux ? demande Bertrand qui n’en veut pourtant pas d’autre.

- Pour mettre aux fenêtres pardi...

- Tu vas les mettre quand les rideaux ?

- Tout à l’heure, avant que papa revienne. Je veux lui faire la surprise.

- Ils sont jolis tes rideaux, tu sais maman !

- Ah ? C’est ta première parole gentille aujourd’hui, dit maman, flattée. Ca te plaît vraiment ?

- Oui... Maman ?

- Quoi mon chéri ?

- Y’a des choses qui bougent...

- Encore ! Tu me fatigues...

- Bon. Mais y’a des choses qui bougent...

Bertrand s’est tu un long moment et maman a terminé ses rideaux. Elle les regarde au jour d’un air satisfait, puis elle prend une chaise et la pose devant la fenêtre ouverte. Ensuite elle grimpe sur la chaise, mais c’est trop bas, alors elle monte sur le rebord de la fenêtre et Bertrand s’approche pour la regarder faire.

- Me fais pas bouger, dit maman, que je me tuerais si je tombais.

Elle lève les bras, un pied sur la fenêtre, l’autre sur le dossier de la chaise. Faudrait que ton père achète un escabeau, ajoute-t-elle.

- Maman regarde, y’a des choses qui bougent !

Maman se tord le cou pour regarder. Sûrement des oiseaux qui passent...

Au cimetière c’était bien. Il faisait beau. A l’église il a trouvé ça un peu long et il n’a rien compris à ce qu’a dit le curé. Faudra qu’il demande à parrain ce que c’est que l’eau de là? Bertrand était entouré d’un tas de gens qui pleuraient très fort. Papa aussi pleurait beaucoup. Et toutes ces larmes l’ont rendu triste, il a pleuré aussi. Les gens lui posaient la main sur la tête :

« Mon pauvre petit ! »

A un moment il a tiré papa par la manche et il lui a demandé si maintenant que maman était morte il pourrait aller vivre chez parrain un jour sur deux, mais papa n’a pas eu l’air de comprendre, il s’est mis à pleurer encore plus fort et il lui a donné une gifle. Parrain a dit que c’était l’émotion, mais Bertrand savait bien que non, parce que, des gifles, il en recevait souvent et c’était la première fois que maman tombait par la fenêtre.

Quand ils sont rentrés à la maison, papa s’est mis à tourner en rond comme s’il ne reconnaissait plus rien et pour manger, il ne savait pas où étaient les choses. Il a dit : « Ta maman nous manque déjà... » ET puis il parlait tout seul et ensuite il y a eu un long silence, alors Bertrand a dit : « Maman n’a mis qu’un seul rideau... » Papa a regardé, il a dit tiens, c’est vrai et il est monté sur la chaise, mais pour lui aussi c’était trop bas, alors il a mis un pied sur le rebord de la fenêtre et l’autre sur le dossier de la chaise. Il a levé les bras en disant :

- Ta maman serait contente, c’est la dernière chose qu’elle ait faite...

Bertrand s’est approché, il a montré le ciel :

- Regarde papa, y’a des choses qui bougent…

Pierre Barachant

Auteur français né en 1949 à Bazarnes, 89 (Yonnes). Sa vie est riche sous de nombreux aspects notamment théâtrale, mouvementée à souhait et passionnée, ce qu'il met avec talent depuis des années dans son écriture. En aparté, son humour qui le rend très abordable et amène à découvrir l'homme. A son actif, plus d'une quarantaine de romans, des pièces de théâtre, nouvelles, chansons, etc.

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