Délinquance mécanique…

La conduite de votre voiture me renseigne toujours sur celle de votre vie.

La route, après tout, cela n'a jamais été sans danger. Comme vivre, comme emprunter la vie. C'est la ligne qui relie le point où nous sommes à celui où nous allons. De la naissance à la mort. Elle est pointillée d'imprévus, d'embûches, d'inattendus. Nous y sommes plus exposé, donc plus fragile.

Nous comptons bien nos milliers de morts et d'éclopés annuels, n'est-il pas ? Le long ruban de nos accidentés. Alcool ? Drogues ? Fatigue ? Défaillance ? Imprudence ? Ah, ce ne sont pas toujours les meilleurs qui s'en vont.

À cela viennent s'ajouter de nouveaux fléaux mécaniques et médiévaux. Hormis le chauffard qui sommeille en vous à fond, il y a trois autres prédateurs de la route qui peuvent surgir à n'importe quel moment sur notre parcours et verser une délicieuse promenade d'été dans le cauchemar le plus gore.

La malveillance vicieuse tapie dans l'ombre. Il s'agit de se planquer sur un pont, armé de toutes choses qui peuvent abîmer et faire mal. L'action consiste à les balancer plus bas sur le flot des voitures inconnues, en visant impérativement le pare-brise : conducteur touché, voiture chienne folle dans le jeu des quilles, ricochets d'enfer. C'est juste pour voir comment cela fait.

Les sportifs de la mort. Les kamikazes. Rodéo sauvage. Stock-car. Remontée de l'autoroute à contresens et à donfe. Les derniers héros, dans un monde désidéalisé, sans héroïsme, sans fraternité, sans cause.

Les bandits de grand chemin qui, depuis l'invention de la roue, détroussent le voyageur solitaire. Mais, aujourd'hui, avec cette idée de la voiture considérée comme une des belles armes. Bien sûr, Robin des Bois est mort depuis belle et la nouvelle génération de voleurs des routes est de bien pâle chevalerie. Ils s'attaquent aux plus faibles de préférence, aux femmes seules qu'ils peuvent – bingo – violer en particulier, en sus. Le droit de cuissage somme toute. Ils sont seigneurs et maîtres dans leurs fiers alezans turbo à injection lopette and CO.

En ce retour de bonnes vacances, peaux bronzées, indestructible pêche, esprit positif et reposé. Dans la nuit, une bande de barjots bombardaient l'autoroute du Soleil, à la hauteur d'Orange. En deux points différents. Comme s'ils avaient minutieusement orchestré leur mortel guet-apens. Pendant que les gendarmes secouraient les premières victimes, eux parachevaient leur boulot d'anges exterminateurs, en jets meurtriers. Un véritable commando. Comme à la guerre, toutes les guerres que l'on suit en feuilleton dans la télévision. On trouva plus de cent pierres, des bidons d'huile, un panneau de signalisation lesté de cinquante kilos de béton. On ne trouva pas les criminels. Ils viennent de tuer un homme, comme cela, sans mobile, blessé gravement plusieurs autres et plié définitivement quelques dizaines de voitures.

Choquante cette info ? Choc. On peut presque la toucher tellement elle est vraie. J'en sais déjà qui marmonnent, en ce moment, in petto :

- Mais putain, ça aurait pu être moi !

- Je suis rentré dans ces eaux-là.

- De nuit, en plus.

- J'aurai pu tout aussi bien croiser ces tarés.

- J'aurai pu prendre un paveton sur la tronche, mon crâne explosé, la nuit qui tourne rouge dans les tonneaux de la voiture, mes mômes derrière, ma femme à côté…

Cela aurait pu être moi. C'est ça le choc. Cette mort empeste l'authenticité. C'est de la vraie mort, ça. C'est de la pure. De la bonne. Loin des bulldozers qui mettent un peu d'ordre dans le charnier des cadavres africains. Paradoxalement, c'est parce que la violence et la mort sont tant banalisées aujourd'hui, tant coutumières, que celles-ci nous paraissent plus réelles, plus proches. Même si cette action barbare est sans mobile et absurde, nous nous sentons concernés. J'allais écrire surtout. Parce que cela peut nous tomber sur le coin de la gueule, à n'importe quel moment. Les ventres gonflés de famine, les corps déchiquetés dans les guerres, c'est devenu trop abstrait, trop lointain, à force de répétitions, de familiarisations, de banalisations, de mensonges. Même si à présent dans les guerres, on a le droit de buter les civils. Cela ne fait rien. Nous aurons d'autres Nuremberg. Cela occupera l'Histoire.

Abstrait aussi, du côté des criminels qui mélangent tout, nos actualités tragiques et l'immensité inépuisable des séries et téléfilms bons marchés. Entre deux, la médiocrité de leur réalité, leur inexistence. Leur désœuvrement. Avec le sentiment de ne rien maîtriser, de ne jamais agir sur l'ordonnance implacable du monde. D'être irresponsable. D'être irréel. Le passage à l'acte, c'est juste une vérification. C'est la mort pour la mort. Voir si elle se donne si facilement. La destruction pour la destruction. Sans aucun mobile. Encore plus absurde que la mort dans les journaux télévisés. La plupart de ceux qui se sont fait serrer pour ce genre de délit racontent que c'était pour voir ce que cela faisait. Comme si de toute façon, leur acte, ce n'était pas tout à fait vrai.

Comme tout ce naufrage de l'humanité retransmis quotidiennement en direct. Comme leur vie.

Quand même, les autoroutes, cela fascine drôlement. Bien assis dans ma petite bagnole, je les vois souvent, tout là-haut, sur leur pont, ces étranges voyeurs. C'est leur promenade digestive. On y va en famille ou en solitaire. On s'accoude à la balustrade et c'est parti pour quelques heures le roulis de voiture sous les pieds où résonne le béton. Rien à voir avec nos petits vieux assis au bord de la nationale, dans leur fauteuil de toile, au pas de leur porte, à égrener les voitures comme les minutes. Nos petits vieux sont assis là pour voir du monde. Les conducteurs, les passagers, les beaux enfants sur la banquette arrière. Et ils en voient.

Là-haut, sur leur pont, ce n'est pas du tout cela. On ne voit que de la ferraille défilante. Pas de visage. Une fois, j'ai voulu faire comme eux. Je suis grimpé sur un pont qui enjambe les autoroutes. C'est haut ! Et c'est vrai que de là-haut, tout cela ne semble pas réel…

Les kamikazes de la route n'ont pas encore fait école en France. C'est en Espagne que ce sport suicidaire est contagieux. Il a déjà moult victimes. La règle est enfantine. On remonte l'autoroute à contre-courant, le plus vite possible, sur un nombre de kilomètres donné, et plein phare. On ne doit ni quitter sa ligne, ni éviter d'éventuels obstacles. On parie beaucoup d'argent. Il y a déjà quelques éphémères vedettes. Comme de fiers toreros dans ce pays de corridas. Imaginez la panique du conducteur qui voit foncer sur lui le bolide éblouissant. Oh le beau soleil finissant, la belle orange mécanique… écrasée juteuse sur le mur.

Il y a une variante à ce jeu de la mort. Le stock car. On choisit une voiture, la nuit, sur une route solitaire. Et là, on lui colle la frousse de sa vie. Ou de ce qui va en rester.

Quatre jeunes femmes reviennent du restaurant et roule peinardement sur une nationale, une voie rapide sur berge. Elle est déserte en cette veille de mi-août. Dans son rétro, la conductrice voit arriver une bagnole plein phare. Elle pense être doublée, mais l'autre reste derrière en se rapprochant dangereusement. Et le petit jeu va commencer. Auto-tamponneuse. Panique des filles à bord. Puis elles sont doublées, côte à côte. Elles peuvent voir deux jeunes types goguenards. Re-tampon. Encore et encore jusqu'à ce que la voiture des filles parte en tête-à-queue et vienne s'écraser contre le rail de sécurité. Sous le choc, la porte arrière est arrachée et l'une des jeunes filles, éjectée par-dessus la rambarde. Elle s'écrasera dix mètres plus bas, morte sur le coup. Elle avait dix sept ans et rêvait de devenir mannequin.

Si les chemins sont toujours grands, ces bandits sont loin des sommets. Et c'est une liste infinie de méfaits sordides et de petites envergures. Automobilistes endormis dans leurs voitures, dépouillés de leur argent, automobiles pillées dans les aires de repos, familles dévalisées après un rapide stock-car.

Le viol est en prime, on aurait tort de s'en priver. Il y a eu une petite innovation cette année. Voilà le scénario : une jolie fille lève le pouce sur le bord de la route et vous avez tellement envie de l'emmener où elle va que vous freinez sec devant elle. Elle monte. Elle n'est pas du tout farouche et vous propose vite de vous écarter des grands chemins. Là, deux de ses potes apparaissent de fausses cartes de flic aux mains et vous détroussent, vous laissant à poil dans les pâquerettes.

Rendez-vous l'année prochaine,

Bonnes vacances et bonne ROUTE !

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