Déjouer ses peurs avec Salman Rushdie

Interpellé par une jeunesse très inquiète au sujet de la montée des extrémismes et préoccupée par les questions récurrentes autour de l’identité, celui qui se revendique “optimiste absurde”, a une arme fatale pour faire face à nos peurs : le refuge dans notre monde intérieur et le recours à l’imagination.

Menace terroriste, attentats déjoués, engagement de jeunes français dans le Djihad, radicalisation… Du matin au soir ces messages anxiogènes envahissent nos ondes devenues toxiques. Comment affronter le climat de terreur qui est en train de faire le jeu des terroristes avec la complicité des médias ? A son niveau, “qu’est-ce que le théâtre peut poser comme geste pour dépasser la notion de peur qui a été celle de cette année ?”, s’est d’ailleurs interrogé Wadji Mouawad, le 10 septembre dans le théâtre dont il vient de prendre les rênes. Comment aussi donner une place aux jeunes adultes ? Peut-être déjà en les impliquant et en invitant trois d’entre eux à faire part de leur questionnement et angoisses à l'auteur des Versets Sataniques qui a vécu la peur dans sa propre chair.

Cultiver son monde intérieur pour surmonter ses peurs

Même si elle essaie de vivre normalement, la jeune Juliette a “l’impression de vivre une menace au quotidien. Je sors mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur et de me sentir anxieuse. Comment se départir de cette peur presque paralysante ?”, demande-t-elle à Salman Rushdie contre lequel l'ayatollah Khomeini a publié une fatwa de mort en 1989. La peur est “un dictateur, reconnaît l’auteur. Car quand on a peur, on ne peut rien faire d’autre que d’avoir peur. Il faut apprendre à avoir peur, accepter que le monde est effrayant. Mais on peut essayer de cultiver son monde intérieur pour la surmonter. Vous pouvez trouver un truc comme la ranger dans une boîte qu’on laisse dans le coin d’une pièce. L’imagination peut aussi être un endroit où se réfugier. Je pense qu’il est possible d’imaginer un monde meilleur que celui dans lequel on vit comme de rêver son futur. Pour moi, l’imagination est une arme puissante qui peut conduire au meilleur. D'ailleurs à force de l’imaginer on peut lui donner vie.

“C’est cela être humain : trouver des points communs avec les autres”

Pour le romancier d’origine indienne, citoyen britannique anobli en 2007 par la Reine et qui vit aujourd’hui à New-York, la question de l’identité est forcément vaste. Il se dit inquiet concernant les politiques identitaires. “C’est comme si on nous encourageait à nous définir de la manière la plus étroite possible alors qu’on n’est pas qu’une chose à la fois.” Nous définir comme une seule chose, nous contraint, et nous pousse à nous voir de façon plus limitée. “Mon idée du soi est qu’il est contradictoire et qu’il se métamorphose en permanence. Quand vous parlez de vous, vous pouvez vous définir comme chauve, par votre métier, comme croyant, supporter… Vous pouvez affirmer 30 ou 40 choses sur votre identité, sur vous même qui sont toutes vraies. Pour moi, on est toutes ces choses là ensemble, et la façon dont on affirme son identité change en fonction de son interlocuteur. On n’a pas la même attitude, le même comportement vis à vis de ses parents, de ses amis, de son patron… Et c’est très bien car c’est cela être humain : trouver des points communs avec les autres.” En d’autres termes, plus la définition de l’identité est large, plus elle permet de trouver des terrains communs avec d’autres. Et inversement, plus la vision de l’identité est restreinte et plus les terrains de conflit augmentent. C’est ce qui inquiète Salman Rushdie dans le débat identitaire d’aujourd’hui puisqu’on “demande aux gens de restreindre ce qu’ils sont. La littérature sait que les personnages qui sont plein de choses à la fois sont les plus intéressants.” Cependant à l’instar de Romain Gary et de son “atavique incapacité à désespérer”, le romancier persiste à penser que “l’histoire ne roule pas sur des rails. Elle est pleine de surprises et le futur toujours différent de ce à quoi on pouvait s’attendre”. Pour lui, la victoire du mal n’est jamais garantie. Une belle leçon dans ce monde sombre où, “même si j’ai l’air d’un optimiste absurde, une sorte de voile nous empêche de voir à quel point il est merveilleux.

Anne Locqueneaux

Anne LOCQUENEAUX

Journaliste de profession, l'écriture a toujours été la force qui me meut, comme le jeu avec les mots et l'émotion. Adepte des exercices de style, je connais aussi Paris comme ma poche et comme personne. De l'île de la Réunion à l'île-de-France, “Diversité, c'est ma devise”. Et parce que la proximité, ça me plaît, je me suis fixée comme mission passion l'exploration de ce terrain de jeu géant qu'est le monde avec Vous, ô frères humains.

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