De Rimbaud à Ravachol !

Le 14 octobre 1859, Ravachol naît à Saint-Chamond.

Le 20 octobre 1954, Rimbaud naît à Charleville.

Saturniens tous deux sous le signe de la Balance.

Âme et abîme me semblent frère et sœur ?... Sont-ce ces deux accents chapotant l’a et le i qui leur confie cette parenté ?...

Alors que tant d’êtres ne ressemblent à rien, j’aurais eu le courage au moins de me concorder … Et je coïncide à la révolte, instinctive, évidente.

J’ai six ans. Il n’y a pas de cinéma dans mon dix neuvième siècle sans ascenseur. Le bouillonnant, t’en souvient-il? - celui du progrès libérateur d’humanité.

Mon seul écran, quand je le peux, quand ma mère ne pleure pas ses yeux abattus, quand ma toute petite sœur ne meurt pas, c’est l’église. Le son, la résonance de l’église.

Ce glacier infranchissable qui étrangement peut réchauffer ?

J’aime l’odeur de l’encens, des bougies, des murs humides, moites, suintants, glacé d’espoir. J’aime les bruissements des âmes tristes qui viennent s’y recueillir, s’agenouiller. Devant qui se prosternent-ils ainsi ? Certains à même le sol glacial, sans même l’appui du prie-dieu.

Je ne comprends pas bien tout ce qu’il raconte cet homme en noir (déjà…), là-haut dans sa chaire. Mais il parle à mon mysticisme d’enfant primitif, mes enluminures : mystères, contes, magie, il parle à mes rêves tellement maigrelets, tellement pauvres d’images, tellement affamés, d’une telle souffrance d’enfant sans enfance, inculte.

J’aime m’enfouir dans l’ombre eucharistique. Personne ne peut me voir. Seul. Comme si ma misère s’arrêtait aux lourdes portes de cette austère maison de dieu que j’ai beaucoup de mal à concevoir.

Je me sens bien, effacé derrière une colonne de pierres, dans les nuits nuageuses de mon cerveau. Avec cette toute petite flammèche tremblante dans mon front, prête à s’éteindre,et qui ne demande qu’à ensoleiller.

Oui, je crois en dieu.

Petit con !...

L’encensoir balance le temps par-dessus mon épaule. Derrière mon pilier de pierres…

…tout petit con…ignare.

Dieu est une prothèse, oui !... 

Je pressentais bien que depuis ce fameux mythe ordinal, des pelletées d’hommes et de femmes étaient venus échouer leurs souffrances, leurs foutus espoirs dans les glaciales églises, marbrantes. Dieu pue la douleur. Dieu pue la défaite. Dieu est l’arme fatale des riches, des oppresseurs, de ceux qui veulent régenter les peuples, les conformer à leurs différents cadres politiques, ceux qui moutonneront bien les masses. Dieu pue la misère et la mort des pauvres. Et j’étais planté là, à deux doigts du bénitier, les floc-flocs de la contrition…tout petit con…sans avenir…sans odeur…que cet encens tenace, insistant… Dieu est propre !... J’étais abasourdi de miracles… Je croyais à la chose supérieure…l’on m’avait tant affirmé…moi, le léger pissenlit. J’étais défoncé d’humanité à venir… tellement bonne, s’aimant les uns les autres…si juste…tellement libératrice… tellement égalitaire, tellement fraternelle…tellement…

Rimbe, premier tagueur, zèbre les murs de Charleville d’un « Merde à Dieu » retentissant.

Je m’appelle François Koeningstein, né le 14 octobre 1859 à Saint-Chamond. Fils de Jean-Adam Koeningstein, lamineur ( ce n’est pas une tonalité, mais les poussières du métal qui assassinent les poumons et le reste.) originaire de Hollande, et de Marie Ravachol.

Marie, vous vous souvenez, si tu bouleverse les lettres, elle devient aimer.

Plus tard, je le sais, je prendrais le nom de ma mère :

Ravachol !

D’une part parce que mon père est un lâche qui la bat et l’abandonne avec quatre enfants, moi compris. Le combat anarchiste passe par l’égalité des sexes, et l’abolition de toutes les sortes d’esclavage. Et puis Ravachol rime bien avec les bombes.

Jean Nicolas Arthur Rimbaud naît le 20 octobre 1854 à Charleville. En 1862, il entre comme externe à L’institution Rossat, à Charleville. Il a huit ans. Deux ans plus tard il manifeste sa précocité en rédigeant un récit qui fait partie de ses œuvres complètes.

Je commence à travailler à l’âge de huit ans. Mon père est parti. Je dois assurer la vie matérielle de ma famille. Je serai apprenti teinturier. Ô ironie, le savoir ne se passe pas dans la corporation, on ne m’apprendra que le noir. Les autres couleurs sont réservées à ceux qui sont payés plus cher.

Puis je garderai les vaches, les chèvres, les moutons, les chevaux, les bœufs, les brebis. Enfin, tout ce qui se garde pour les autres.

Puis, je ravagerai mes mains dans une mine de charbon pour trier les pierres.

Puis je suis allé chez des chaudronniers en fonte. Je chauffais les rivets et frappais devant. Le bruit m’assourdissait. J’ai marché des kilomètres, des kilomètres de patrons en usines. Chaque fois je suis exploité, comme tous. Il y a les grèves. Chaque fois, nous sommes renvoyés. La sensation du mystère de ma petite enfance a perdu toutes les fleurs de son jardin. Ou plutôt, dieu a ignoré mes graines. Du coup, je les plante dans la légitime révolte de cette fin de siècle. J’assiste à toutes les réunions politiques que je peux et fréquente les anarchistes et les collectivistes.

Si dieu existe, qu’il se suicide donc ! Gros bâtard de l’âme !

Le 21 février 1871, troisième fugue de Rimbaud qui vend sa montre en argent et prend le train pour Paris. Il erre dans les rues de la capitale, pendant une quinzaine de jours, dans le plus complet dénuement, et regagne à pied Charleville, à travers les lignes ennemies, se faisant passer pour un franc-tireur auprès des paysans qui l’hébergent.

De retour à Charleville, Rimbaud rédige un Projet de constitution communiste qui n’est pas parvenu jusqu’à nous.

D’ailleurs, que nous est-il parvenu de tout ?... De quoi qui se fut dit ou écrit ? Allez, un p’tit peu, je vous l’accorde (de violon…)

Ce n’est pas pour rire...

D’ailleurs, je vais arrêter d’écrire.

Boum ! Un blanc ! Qu’on l’encule disait Cocteau pour un ange qui passait. Non, là, c’est pour rire. 

Une attention particulière pour l’enfance que nous salopons, qu’elle soit nantie ou roturière. D’ailleurs, qu’est-ce donc d’autre qu’un réel combat politique ?

Ravachol et Rimbaud ne sont pas les sponsors de Nique ou d’Adada ou de Pumo, comme tous ces enfants aujourd’hui castrés, excisées de la vitale révolte. Qui achète leurs godasses fabriquées par d’autres mômes qui ont eu les pieds déchiquetés par les mines anti-personnelles. Génial, non ? 

Non ?...

Bref.

Bien sûr, Ravachol, sa sombre route, va le conduire dans la sépulture d’une comtesse de la Rochetaillée enterrée à Terrenoire (décidément) avec ses diamants. Bien sûr il mettra ses mains dans les ossements encore grouillants de vers, n’en retirera que de la purulence, de la bourgeoisie en putréfaction, comme la révolution qui la précéda.

Bien sûr il fera de l’alcool et de la fausse monnaie.

Toutes ces sortes de choses,

quand il ne peut plus nourrir sa horde.

Bien sûr il étouffera sans le vouloir vraiment un hermite avaricieux de 96 ans et lui dérobera péniblement 15000 francs d’or. C’est lourd à transporter à pieds. Plusieurs voyages. Des kilomètres, des kilomètres.

Bien sûr une partie de cet argent servira aux bombes qui détruiront les demeures des procureurs qui auront mis au bagne ses amis anarchistes. Que des dégâts, aucune blessure, aucun morts.

Non, ne vous inquiètez pas, le monde lecteur en aura pour son fric. L’histoire est loin d’être finit

Il y a cet homme qui naît dans ce milieu de 19e, comme pourrait pousser un pissenlit ou un insecte poussant la miette de pain de sa vie.

Il y a cet homme d’une volonté insensée.

La miette de pain ne suffit pas ! Il faut la miche entière, la boulangerie entière, et pour tout le monde, bordel ! 

Il y a cet autre homme, gosse de riche, qui ne manque pas de pain. « Pommadé sur un guéridon d’acajou ». Rimb’ le sale gosse qui se fout de ses « rinçures » comme il dira bien plus tard à des journalistes venu le découvrir enfin, mais dans le Harar, le questionner sur son écriture. Hihihihi.

Vous le savez, le nœud – historique par évidence, mais plutôt anarcho-poètique – c’est de décrire les deux fulgurantes parallèles qu’il furent. Cette incroyable force qui les balança directos dans notre triste siècle contemporain. Notre postérité, notre histoire, nos expériences, que nous ferons toujours semblant de comprendre. Ou de ni rien n’entraver. 

Cette magnifique énergie qui fit de l’un un poète à la jambe perdue dans le ciel, et de l’autre, un guillotiné indomptable, le symbole à jamais de la Révolte.

Deux étendards de la Liberté. La Liberté Libre.

R². Deux R. Né ensemble. Mort ensemble. De différentes façons, mais pour les mêmes raisons : la vraie vie.

Ils vont vivre l’essor du progrès qui va nous mener à la barbarie et non au bonheur comme le suggérait le pouvoir manipulateur.

Ils marcheront sans cesse. Opiniâtrement. 

Résolument Rimbaud, devant ses chameaux faméliques, les tirant, ses huit kilos d’or dans la ceinture qu’il ne le quitte jamais. 

Ravachol traversant les montagnes, les hivers, pour aller gagner de quoi ne pas mourir, lui et sa famille. Marchant pour aller entendre les récurrentes paroles des anarcho-syndicalistes qui vont cultiver sa révolte.

Mais ne perdons pas de vue qu’avant tout, le narrateur est Ravachol, et qu’il va raconter son aventure terrestre jusqu’à sa décapitation où il éclaboussa de courage toute la couarde bourgeoisie qui exténuait, exécutait le peuple.

Rimbaud n’apparaît qu’en filigrane. Peut-être en italique ? Mon pauvre Rimb’. En Italie ? « un sommeil bien ivre sur la grève ».

Deux Barjots du signe de la Balance. Mort de la vraie vie à une pige près dans le plateau. 1891, 1892. L’un va bouleverser la littérature et le reste, l’autre sera le premier mort légal français de l’Anarchie et devient un martyre. 

Le couteau tranchera sa tête qui disait : Vive la Ré…..volution !

Les bourgeois diront qu’il voulait dire vive la république. Hi.

Tu sais ?...

Moi aussi je suis du signe de la Balance.

Alors ! Tu me le signes ce contrat ! Je vais t'écrire un livre épatant…

Et surtout ce mirifique chèque à ce Piet maudit depuis des siècles par des alchimistes qui n’aimaient pas trop que j’ai de l’appétit pour les sorcières qui tentèrent de nous apprendre les secrets de la Nature. 

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