De quel côté va basculer la vie ?…

Pierre a peu dormi. Aux commandes de son fauteuil, face au ciel, il laisse indolemment gambader ses pensées dans leurs herbes folles. Il s'amuse avec ses deux chatons sur le balcon. Bimbo la lascive, angora blanc, crème et gris. Ravachol, poils ras, fauve tigré. Frère et sœur de la même portée bâtarde, âgés d'un an. Ils sont tous deux lovés aux pieds de Pierre, moitié bagarre, moitié tendresse.

Dérangeant la quiétude de l'instant, un pigeon se pose dignement sur la rambarde. Il semble narguer les deux bambins chats, un peu trop penché vers eux, goguenard. Personne ne bouge. Sauf lui. L’air tremble, lentement flou. Puis il leur tourne le dos, comme pour ménager l'atmosphère, étire une à une ses pattes en arrière, lisse minutieusement ses ailes. Il prend son temps. Cela dure. Et toujours trois paires d'yeux captives. Il fait face à nouveau et penche dangereusement son bec vers les deux greffiers fascinés, immobiles, gueules en l’air. C'est un étrange moment. Le pigeon les fixe de ses tous petits boutons d’yeux noirs. Pierre est figé, le temps et l'espace coagule devant ce ridicule oiseau défiant deux félins pleins de griffes et de crocs.

Non, il ne va pas le faire ! Pierre rive ses yeux aux pattes noires du pigeon qui penche, s'incline presque à tomber bec et ongles sur ses chatounets ! Brusquement, ça y est, il fond sur eux comme la pierre d’une fronde, dessine une boucle qui les frôle et le relance plein de grâce dans le bleu rosé du ciel. Pierre croit qu’il s’envole en pouffant. Les chats interloqués ont fui dans tous les sens. Comme quoi se dit Pierre, le courage est une valeur fondamentale. Et il n'appartient pas qu'aux plus forts.

De quel côté va basculer la vie ?

Bimbo réapparait, mettant de l'ordre dans ses longs poils à coup de langue rapeuse, dandinante. Ravachol tout contre elle, les épaules roulantes, l'œil à l'affut. Tout à coup, Pierre se dit qu'il allait disparaître avant eux. C'est étrange et nouveau ce sentiment. Mourir avant ses chats. Nous méprisons tant les animaux que notre arrogance refuse de les imaginer nous survivant. Nous n'y songeons même pas. Mais Pierre savait. Et l'idée de trépasser ne l'effrayait pas plus que ça. Avant ou après mes chats, je serai un mort heureux. Une chose le chagrinait toutefois. 

La mort ? La mort, comme si la vie était une série dont on ne verra jamais la fin. C'est le plus humiliant. Je veux savoir comment va s'achever ce monde dans la dernière saison ! On en bave assez au cours de l'existence, non ? Ce que va devenir l'humanité ? Il y a suspens. Va-t-elle sombrer dans l'extrême comme elle semble sournoisement y poisser le bout de ses pensées ? Ou trouvera-t-elle enfin le fragile équilibre entre l'être et la mondialisation, la philosophie et la science, l'argent et le dieu ? Entre le juste et le pouvoir ? La distance du temps dévoilent une à une les exactions passées de tous les États, quelque fut leur politique. L'on s'indigne. Après coup. Toujours après. Que penserons nos enfants devant le tableau de celles qui s'ourdissent aujourd'hui ? Des indignités de nos gouvernances de plus en plus fatales pour l'intégrité de notre société humaine ? Comment nous regarderont-ils devant ce désastre de l'être, sa déshumanisation que nous aurons vilement laissé s'accomplir ? Peut-être ne penseront-ils même plus tellement nous les aurons flétri, décati, abîmé, perverti. Notre jeunesse qui a toujours relevé et porté sans cesse les étendards de l'idéal, de l'absolu, des visions, quand l'âge mature s'empresse de les replier dans ses caves honteuses. Vous ne pouvez pas résoudre vos problèmes avec la mentalité qui les a créés, écrivait ce cher Einstein.

L'on sourit des vieillottes images des années d'antan. Ces couples mythiques de variété nous paraissent désuets avec leur gestuelle et leurs mots d'alors. Qui remplacera demain l'étal des chairs, les gros sons, les grosses voitures et les gros frics d'aujourd'hui ? De quel côté va basculer la vie ?

Il a envie de sortir. Il fait tellement beau. Il n'a pas vu la journée vieillir. Il a beaucoup tapoté. Cruauté fut l’un de ses derniers mots et il est allé gagner dix malheureux dollars sur un site de Poker... Sa rêverie, ses chatons... 

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