De la création littéraire

Le processus de création littéraire est un sujet vaste comme un abîme sans fond. En 1939, Stéphan Zweig donna à New York une conférence sur « le mystère de la création artistique » dans laquelle il fit référence à Edgar Allan Poe. Ce dernier avait observé qu’après des centaines d’années de création artistique, nous possédions vraiment très peu d’éclairages venant des poètes, des musiciens et des peintres sur l’origine du processus de création. Ainsi commençait-il son essai consacré à la naissance du poème The Raven [Le Corbeau] par la remarque suivante : « J’ai souvent pensé combien pourrait être intéressant un article de magazine écrit par un auteur qui, détaillant – je veux dire qui serait en mesure de le faire– pas à pas, le processus par lequel n’importe laquelle de ces compositions a atteint son point ultime de création ». Face à une telle absence, Stephan Zweig déploya l’argument suivant. « Mais si les poètes sont avares d’information sur leurs minutes d’inspiration, la raison en est tout simplement qu’à ces moments- là, ils ne sont pas présents avec leur conscience. Qu’ils ne peuvent s’épier eux-mêmes, psychologiquement parlant, au cours de la création à proprement dite, pas plus qu’ils ne peuvent jeter un coup d’œil par-dessus l’épaule pour se regarder écrire. » C’est un fait qui soulève secondairement un autre point, celui du sens du mot auteur. Quand il s’entend au sens de personne qui rédige des textes de façon occasionnelle, peut-on véritablement parler de création littéraire ? Il s’agit souvent là, sans dénigrement aucun, de personnes désirant s’essayer à l’exercice de l’écriture ou communiquer sur un sujet ponctuel qui leur tient à cœur. Quand le terme auteur s’entend au sens de créateur rompu à l’exercice, il y a matière à se pencher sur le processus de création littéraire. Les écrivains publiés, rodés aux séances de dédicaces ou rencontres diverses avec leurs lecteurs, sont habitués à être questionnés sur leurs sources d’inspiration. Ces sources nourrissent l’imaginaire, enrichissent un creuset propice à la survenue des idées mais elles n’expliquent pas ce surgissement soudain. Pour favoriser cette éclosion, d’aucuns s’attablent devant une feuille blanche ou se concentrent devant l’écran vierge d’un traitement de texte, à forcer cette merveilleuse machine qu’est le cerveau humain à produire le commencement d’une piste pour leur prochain roman. Mais ce faisant, ils mettent parfois leur esprit dans un état de stress et de tourment souvent improductif. D’autres en revanche, plus rares sans doute, ne s’attablent qu’une fois les idées déjà venues. Car pour ceux-là, les idées surgissent d’elles-mêmes, comme si nul besoin n’était de les chercher. Une forme d’inspiration, d’origine divine peut-être pour les plus croyants d’entre eux. Les plus pragmatiques se reconnaîtront sans doute davantage dans la métaphore suivante. Les idées telles des bulles d’air arrivent à la surface de l’océan. Si une forte marée ou une tempête en agite la surface, elles passeront inaperçues et seront perdues à jamais. Si en revanche, rien ne trouble les eaux de surface, l’attention de l’auteur pourra s’en saisir. Ainsi en va-t-il de moments vespéraux ou nocturnes pendant lesquels l’esprit trouve suffisamment de calme intérieur ou un repos propice pour s’apercevoir de la survenue soudaine d’une petite bulle d’air, d’une idée. Parfois même, l’écrivain ne pressent-il pas qu’une idée est en train de se former en lui à son insu avant même qu’elle soit devenue une substance saisissable par son esprit, à laquelle il pourra donner corps sur le papier ? Car on ne peut évoquer le processus de création littéraire sans parler de cette part qui échappe à son créateur, celle qui lui dicte des idées tout autant qu’elle lui souffle un impérieux besoin d’écrire et d’écrire encore. La part laborieuse qui consiste ensuite à mettre en mots et à développer ces idées ainsi qu’à entrer dans des processus de va-et-vient à l’intérieur du texte pour le remodeler ne sont que des considérations techniques. Mais déjà, la magie de la survenue des idées a -t-elle opéré…


La belette masquée

Écrivain éprise de liberté, d'écriture, de littérature,de boîtes à livres, de nature, j'avance masquée mais j'avance... Curieuse et passionnée, ma devise dans la vie, c'est persévérer.

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