Comprendre la science

La science victime des stéréotypes

Il se peut que la plupart des gens s'imaginent que les scientifiques sont de vieux solitaires à lunettes, barbus et chauves, imbus d'eux-mêmes, la science infuse, qui chercheraient à imposer leurs « opinions » en opposition aux autres opinions. Mais la science ce n'est pas du tout ça, les stéréotypes donnent une image fausse de ce que sont les scientifiques. Des faits étudiés par des scientifiques ne sont pas des opinions.

Au-delà des stéréotypes, peut-être que les gens ne font plus confiance à la science ou méconnaissent celle-ci, le public semble avoir bien changé après l'enthousiasme des découvertes scientifiques jusqu'à Einstein et après l'euphorie de la conquête de la lune en 1969. J'en parlerai à la fin de ce présent article.

La science et les connaissances scientifiques ne sont pas des opinions, car les connaissances scientifiques s'appuient sur les seuls faits au moyen d'hypothèses réfutables. Ci-dessous, je vais distinguer ce qui fait la différence entre la valeur des faits objectifs et le relativisme des opinions.

Contre la philosophie post-moderniste

L'attitude philosophique post-moderniste promeut le relativisme des opinions, selon lequel toutes les opinions se valent. En science, cette idée ne peut pas marcher, car les faits objectifs ne sont pas des opinions, et parce que des hypothèses étayées par de nombreux faits ont forcément prévalence par rapport aux hypothèses fausses qui sont invalidées et réfutées par les faits. De même, on ne peut guère mettre au même niveau d'objectivité la science et des domaines qui n'ont aucun rapport avec la science.

Quand les idées sont subjectives, le relativisme peut légitimement exister. Par exemple, quand on compare deux œuvres d'art, un spectateur dira qu'une œuvre est plus belle que l'autre, tandis qu'un autre spectateur dira qu'il préfère l'autre œuvre. La beauté est subjective, tous les goûts se valent.

Mais quand on parle de choses objectives, plus concrètes, ce n'est plus pareil. Par exemple, pourquoi mettrait-on au même niveau la science et la croyance alors que les deux sont opposées et incompatibles entre elles ? La science réunit un ensemble de faits observables, quantifiables et vérifiables, tandis que la croyance ne s'intéresse pas à ce qui relève du factuel. Le doute et la connaissance sont le principe de la science, tandis que la confiance et la recherche (parfois) d'un bien-être sont le principe de la croyance. En science, le relativisme post-moderniste n'est pas applicable. En politique non plus : une dictature ou un État totalitaire ne vaut pas autant (ni mieux) qu'une démocratie…

L'intention du canular de Sokal (je vais en parler par la suite) est de dénoncer le manque de rigueur intellectuelle de certains penseurs en sciences humaines et de certains philosophes qui font une utilisation abusive et anarchique de termes scientifiques non maîtrisés ni compris, qui mettent en avant l'argument d'autorité , et qui montrent notamment qu'ils sont prêts à accepter et tolérer un babillage absurde du moment que celui-ci va dans le sens de leurs opinions. L'autre intention de Sokal porte sur le contenu de cette opinion : le relativisme est un courant d'idées dangereux pour l'existence même de la pensée.

Il ne s'agit pas d'une critique des croyances mais celle du danger des croyances habillées de façon sophistiquée avec du jargon à l'apparence scientifique, et que certains veulent y donner abusivement une fausse légitimité ou une fausse crédibilité.

Pour dénoncer le relativisme complaisant propre au post-modernisme, un canular fut réalisé pour montrer que les publications peuvent accepter de publier n'importe quoi (voir l'affaire Sokal : https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Sokal ). Ce canular a consisté en l'envoi d'un article pour publication, cet article étant truffé volontairement d'un jargon « scientifique » en fait totalement dépourvu de sens, mais qui a cependant été accepté pour qu'il soit publié… L'auteur du canular a écrit un livre à ce sujet ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Impostures_intellectuelles ) où il fait une critique assez dure envers ce que les auteurs regroupent sous le nom de « philosophie postmoderne ». Sokal vise en particulier des penseurs qui utilisent les concepts (ou le vocabulaire) des mathématiques ou de la physique, il relève des erreurs et des énormités, il dénonce des pensées vides de sens. 

Pour faire simple et court, je montre un exemple : une opinion peut être fausse (par exemple, « je crois que les corbeaux sont blancs ou beiges »), mais un phénomène qui se produit est nécessairement vrai (par exemple, « je pousse cette tasse de café, elle tombe puis elle se brise, en répandant le café »). Une opinion fausse ne peut pas valoir autant (ni valoir davantage) que le témoignage vrai d'une tasse qui tombe à terre. À ceux qui pensent que la science n'est qu'une opinion parmi d'autres, ils n'ont qu'à grimper sans bouteille d'oxygène au sommet de l'Everest pour vérifier si le manque d'air n'est qu'une opinion (ironie)... La science ne s'intéressent qu'aux faits, pas aux opinions.

Ci-dessous, je vais résumer ce qui distingue la méthode scientifique et les méthodes de l'imposture.

Ce qui distingue la science de la non-science

On peut résumer la méthode scientifique par ces critères, en la distinguant des méthodes pseudo-scientifiques des charlatans  :

  • La science commence à formuler des hypothèses et recherche des preuves factuelles pour savoir jusqu'où cela mène. Les charlatans font le contraire : ils commencent d'abord par la conclusion, soigneusement choisie comme dogme (exemple : « les marmottes bleues sur la lune, ça existe ! »), puis ils construisent leur « théorie » ad hoc par dessus.
  • La science accepte la remise en question de ses résultats, par de nouvelles observations ou de nouvelles expériences scientifiques. Les charlatans, eux, s'opposent à toute critique, et à tout protocole expérimental rigoureux.
  • La science émet des affirmations prudentes et provisoires. Les charlatans,eux, affirment des trucs extraordinaires ou miraculeux, ils proclament leur Vérité dogmatique en se servant massivement des médias.
  • La science examine l'ensemble des preuves et construit une argumentation consciencieuse. Les charlatans affirment n'importe quoi et n'importe comment, sans rien vérifier, sans utiliser de preuves.
  • La science réalise des expériences rigoureuses et reproductibles. Les charlatans, eux, ne s'appuient jamais sur des faits, ni sur une expériences reproductibles, mais plutôt sur des rumeurs ou des « témoignages » ou des idées préconçues.
  • La science construit des théories qui évoluent et s'affinent face aux preuves, avec un vocabulaire dont chacun des mots a un sens précis et un sens intelligible que tout le monde peut comprendre. Les charlatans, eux, vivent de la crédulité populaire au moyen de « théories » dogmatiques immuables incapables de progresser ni d'évoluer. Les charlatans utilisent souvent un jargon à l'apparence « scientifique » qui paraît spirituellement « profond », mais c'est un vocabulaire vague et abscons qui ne veut absolument rien dire, dans le but de tromper et mystifier les gens.

Les pseudo-sciences et le post-modernisme sont parfois alliés de circonstances. Un livre écrit par Sokal fait l'analyse des liens entre les pseudo-sciences et le post-modernisme : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pseudosciences_et_postmodernisme


Exemple d'expérience scientifique

La science commence par le questionnement. La planète Terre est-elle ronde ou plate ? À première vue, trouver une réponse fiable semble difficile. Un jeune auquel on a appris à utiliser le raisonnement logique peut pourtant parvenir à trouver tout seul la réponse, tandis qu'un jeune qui n'aura pas appris à raisonner aura beaucoup plus de difficulté ou ne trouvera pas, même quand il deviendra adulte. On tend à sous-estimer le potentiel d'apprentissage des jeunes, tout comme on tend à sous-estimer les dangers de l'absence de formation à l'esprit critique.

Voici comment l'expérience se déroule, c'est un truc simple. Par une belle journée ensoleillée, on plante par terre plusieurs bâtons de différentes hauteurs. Chaque bâton a une ombre qui est projetée au sol. Qu'observe t-on ? Pour chaque bâton, on mesure la hauteur du bâton puis on mesure la longueur de son ombre, on fait cela pour tous les bâtons. Que constate t-on ? Si on divise la hauteur d'un bâton par la longueur de son ombre, on obtient le même rapport pour tous les bâtons dont la hauteur diffère. Et alors ? On en déduit que les rayons de lumière du soleil sont parallèles entre eux (la distance courte entre les bâtons est négligeable par rapport à la taille de la Terre). Voilà le premier résultat.

En 250 avant JC, il y a presque 23 siècles, le savant grec Ératosthène commença ainsi cette expérience. Il s'est dit que si la Terre était plate, alors l'angle de l'ombre par rapport au bâton devait rester le même, même si on place différents bâtons loin entre eux, à différents endroits du monde. Ératosthène avait remarqué qu'au midi de l'heure solaire, le jour du solstice d’été, il n'y avait aucune ombre du côté d'Assouan en Égypte, le soleil étant au zénith. En mesurant l'ombre d'un bâton planté à Alexandrie au même moment, puis en calculant l'angle formé entre les deux villes par rapport au centre de la Terre (si la Terre est ronde donc sphérique) et en connaissant la distance qui sépare les deux villes, Ératosthène déduisit la circonférence de la Terre avec une précision assez étonnante pour l'époque. Voilà le deuxième résultat.

En science, on ne se contente pas que d'une seule preuve, il faut multiplier les preuves. D'autres preuves que la Terre est ronde, il y en a. Par exemple, lors des éclipses de lune, la Terre passe entre la lune et le soleil, et l'ombre de la Terre est projetée sur la lune : on peut observer sur la lune l'ombre ronde de la Terre. Ce fait est connu depuis le savant grec Aristote, avant l'année 322 avant J.-C. C'était le troisième résultat.

En 1957, l'Union soviétique avait lancé le satellite Spoutnik 1 : c'était une sphère de 83 kg qui orbite en un tour complet autour de la Terre en une heure et 36 minutes, ses batteries électriques ont fonctionné 22 jours avant de s'épuiser. Spoutnik a effectué plus de 1400 orbites avant de s’autodétruire en rentrant dans l'atmosphère terrestre. Preuve que la Terre est ronde. Un résultat de plus.

Mais voila, au Moyen-Âge, Nicolas Copernic utilisa la même logique mathématique afin de démontrer que la Terre tourne autour du soleil, et non pas l'inverse comme tout le monde le croyait. L'astronome Galilée devint partisan de Copernic et cela le conduisit au procès devant l'Inquisition, ce simulacre de procès fit obliger Galilée à renier l'héliocentrisme, malgré la véracité des faits révélés par la science.

Et si on appliquait le relativisme post-moderne sur la rotondité ou la platitude de la Terre ? Des bouquins seraient alors publiés : les uns raconteraient que la Terre tourne autour du soleil, et les autres raconteraient que c'est le soleil qui tourne autour de la Terre. Ce serait un merdier si ça arrivait : on ne saurait alors rien sur les faits eux-mêmes, ou ils seraient noyés parmi la masse d'idées fausses. Grave… C'est pourtant ce qui se passe depuis des années sur YouTube : les vidéos saines de vulgarisation scientifique sont noyées massivement parmi les vidéos conspirationnistes ou sectaires. Et les jeunes internautes regardent ça, trop souvent sans savoir faire la distinction...

L'obscurantisme est un cancer à combattre. De nos jours, nous sommes victimes des abus des théories du complot.  Les théories du complot en effervescence sur Internet ont alimenté une myriade d'idées complotistes contagieuses dont une résurgence stupide de la croyance en une Terre plate. En France, par exemple, un groupe Facebook regroupe plus de 10 000 adeptes de la Terre plate : des croyants sincères de la Terre plate. Quand je vois des trucs comme ça, je me dis que ce n'est pas possible, que ce n'est pas vrai, ce sont probablement des comédiens humoristes ou une parodie de plaisantins. Mais malheureusement hélas, non. Il y a des malades dénués d'esprit critique, malgré les preuves scientifiques et les démonstrations mathématiques… Cela fait peur.

Tout le monde a droit d'accès à des informations fiables, et a droit à être prévenu en cas de désinformation. La récente loi française contre les « fake news » pourrait être un début de progrès, et la plate-forme YouTube a récemment décidé de rendre moins visibles les vidéos conspirationnistes, et ça c'est enfin une bonne nouvelle. Voir ici : https://www.youtube.com/watch?v=ZNx-by-VXMQ

  • Seuls les politiciens avides de pouvoir (surtout ceux qui sont antidémocratiques), les sectes et les escrocs ont un réel intérêt à voir les populations maintenues dans la désinformation et l'ignorance.


  • Le danger est que les gens développent une méfiance croissante envers l’idée que la science est objective ou que le discours que la science tient est plus solide que celui des religions et des pseudo-sciences, au risque de penser que l'objectivité des sciences soit un leurre.

Pourtant, la méthode scientifique se justifie par une meilleure coïncidence entre prévision et réalité par rapport à d'autres méthodes, et le succès des sciences se constate au quotidien par la maîtrise des technologies qui prouvent que ça marche (laser, radiotélescopes, téléphonie, astronautique, informatique, miniaturisation des composants électroniques, etc...). 

La méfiance du public envers la science pourrait être due à la propagande croissante des courants antiscientifiques dans les milieux douteux qui promeuvent le paranormal et les approches ésotériques, un terrain idéal pour les gourous éventuels et dont nous sommes les victimes potentielles.



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Philip Tchelovek

Blogueur scientifique. Présent sur Skõp depuis le 19/03/2016. Articles sous copyright, mais vous pouvez partager les URL librement.

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