Comment vais-je te grimper ?…

On la connaît depuis toujours, elle fait partie de notre imagerie, de nos rêves d'enfant, comme le Nautilus du capitaine Nemo. Eiffel adorait Jules Verne. Paris adore sa tour Eiffel.

Cette grande bringue, on la voit de loin. De la terre entière. Je suis sûr qu'au fin fond de l'Amazonie traîne une postale d'Elle, accrochée au bois d'une hutte d'amoureux.

Ça fait tout de même plus d'un siècle qu'Elle nargue les étoiles filantes. On l'a détestée, la Très Chère. Maupassant se sentait "écrasé par tant de vulgarité". Il avait raison. Elle est lourde. Elle a toujours été hors temps. C'est presque une humaine erreur. Vous imaginez la tronche des quidams en 1889, le jour de son inauguration ? Bon, d'accord, on battait un record. C'était la tour la plus haute du monde. Mais enfin, enfin, je vous demande un peu, qu'est-ce que ça veut dire ces milliers de tonnes de ferrailles enchevêtrées ?

Je l'aime. Je l'ai toujours aimée. Elle semble venir de l'univers, d'une autre vie. C'est le monolithe de "2001, Odyssée de l'espace". Personne ne sait d'où Elle vient, ni ou Elle va. Aujourd'hui encore, Elle n'est ni futuriste, ni démodée. C'est un mystère. Je veux dire comme un arbre, par exemple. On en croise tous les jours, enfin de moins en moins, bien sûr. On a une certaine intimité avec eux. Mais n'empêche, un arbre, ça reste tout de même un foutu mystère.

Oh, ce grand insecte de fer dans la nuit. Des fois, Elle apparaît soudainement dans l'axe d'une rue et je vois une jolie poupée en bas résille et talons aiguilles, piquée de strass, aguicheuse, fière, magique. Rimbaud l'avait-il déjà rêvée lorsqu'il écrivait sa "Chanson de la plus haute tour" ?

La tour Eiffel, c'est ma copine. De toujours. Avant, elle était mon jouet. J'en avais partout. De toutes tailles, même dans ces boules où la neige retombe, imbécile. Puis, elle fut mon manège, les courses folles dans ses escaliers, sous ses jupes de métal. À présent, c'est mon amante, ma divinité. Je suis un primitif.

Je crois que beaucoup l'aiment aussi. Mais comme ces vieux couples qui vivent ensemble depuis tellement longtemps qu'ils deviennent transparents l'un pour l'autre. Ils ne se voient plus.

Un jour, Gustave Eiffel écrit sur l'éventail d'une dame : Le drapeau français est le seul à posséder une hampe de 300 mètres…

Hé ouais, cette Tour, c'est une fleur fantastique à la boutonnière de Paname. C'est la gardienne de son âme. Paris, c'est les p'tites femmes, et Elle, c'est la grande demoiselle en dentelles de fer, la plus célèbre du monde.

Joffre est à cheval sur son socle, l'Ecole militaire dans le dos. Face à lui, s'étirent les jardins du Champ de Mars, dieu de la guerre. Au loin, inaccessible, presque effrayante, la Reine d'un autre univers, les quatre pieds plantés dans la terre et la tête très haut dans le ciel. Au fur et à mesure que l'on avance, on est pris dans sa toile, fasciné par cette énormité pleine de grâce, mais aussi d'une certaine maladresse, quelque chose d'un peu pataud dans les pattes. Et puis, ça y est, on est à ses pieds, son sujet.

Maîtresse, comment vais-je te grimper ? Quel pied te prendrai-je ? Nord ? Sud ? Ouest ? Est ? Ma Cardinale. Te monterai-je à pied ? Ou choisirai-je cet ascenseur projeté dans tes entrailles comme un suppositoire, lent à forcer tes orifices, mais soudain te pénétrant à toute allure, jusqu'à l'âme, jusqu'à tes sommets.

Je suis à tes pieds, la tête en l'air. Et bien sûr Elle est phallique, comme ils disent. Mais avance un peu entre ses cuisses et voit sa féminité, son appel tout là-haut, ce point par lequel tu peux passer au ciel. Cette Tour est bisexuelle depuis un siècle. C'est une tour de Paix, de réconciliation des sexes. C'est, avec des matériaux bruts, l'échafaudage de l'élégance et de la douceur, et de la force.

Elle a la grâce des girafes.

Certains sont venus y mourir, l'ont enjambée pour toujours, peut-être pour y trouver cette paix que le monde et eux-mêmes ne pouvaient s'accorder.

C'est vrai que la tour Eiffel, c'et aussi la peur de tomber. Même si tu es persuadé que tu ne risques rien, tu es chatouillé par la peur du vide, la peur de l'espace, entre ciel et terre. Tout semble tellement fragile à cette hauteur. Tout ne tient qu'à un fil. Ça grouille en bas, toutes ces petites voitures, toutes ces petites maisons, ces petites rues, ces petites gens. Comme si on n'appartenait plus à tout ça. Mais ce n'est pas facile de ne plus appartenir. Il y a toute la distance du vide. La peur du vide. La solitude.

J'adore monter à pied jusqu'au deuxième étage. Tout le monde se croise, souriant, il y a beaucoup d'enfants, leurs cris tourbillonnent dans les poutrelles.

Et puis, ce n'est pas encore très haut. Il n'y a que 1 710 marches, une balade. Premier et deuxième étages sont encore proches de la civilisation. Il y a les restaurants, les boutiques, les expositions. Le deuxième, c'est encore la base de la Tour. Elle est large, rassurante, protectrice, maternelle. Le vide n'est pas encore à vif.

C'est la montée en ascenseur vers le troisième qui est vertigineuse. Le liftier a une gueule de liftier avec des yeux bleus où se sont noyés des millions de visiteurs. Jusque là, tout va bien. Les portes se referment. On entend l'effort des câbles. La cabine s'élève lentement. Elle est vitrée. On voit tout. On voit surtout les quatre angles de la Tour qui se resserrent étonnamment autour de nous, et cet ascenseur qui accélère, qui accélère, hou… Et tu te demandes vraiment comment ça va finir.

Oh, cette détestable impression d'être dans une fusée sur sa rampe de lancement et qu'on va te balancer de l'autre côté du ciel. Tu es la pierre dans la fronde. Tu sais bien que ce n'est pas raisonnable cette contraction dans le ventre, mais ça monte, ça monte de plus en plus vite, et cette ferraille qui continue de rétrécir. Mais où va-t-on ? ? Tu les sens vraiment bien les trois cents mètres sous tes fesses. Quelle chute. Ouf, ça y est. On arrive en douceur, les portes s'ouvrent, je file. Après l'angoisse, le confort. On se croirait chez le cap'tain Nemo, dans son Nautilus. Panorama circulaire. 380°. Je m'attends à voir arriver King Kong et Batman. Le professeur Tournesol est sur la passerelle supérieure, en plein vent, en plein air inconditionné, avec un fil à plomb au bout des doigts. Quand je fixe l'instrument, il est immobile et c'est nous qui bougeons. La Tour nous balance.

Ça fait un peu haut comme balançoire.

La descente est moins troublante. Comme toutes les descentes. On retourne tousser avec les autres, dans la fumée des hommes. La nuit tombe sans faire de bruit.

Mais brusquement, tous les spots de la tour s'allument avec un tel effet de résonance… je crois qu'elle va s'écrouler. C'est comme une onde de choc qui ricoche de lumière en lumière. Tout devient orange.

Allez donc la goûter.

Quand on repose les pieds sur terre, je vous jure qu'il s'est passé quelque chose.

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