Comment le Festival d’Avignon peut rendre fou

Avignon, ville fortifiée avec sa prestigieuse cour du Palais des Papes dont Jean Vilar, son fondateur inventa la Cour d’Honneur. La première représentation théâtrale qui y fut donnée fut Richard II, roi shakespearien alors inconnu en France. L’affiche, pensée par le plasticien Adel Abdessemed, composée d’un cheval cambré serait une métaphore de la révolte face aux tumultes de notre monde. La couleur orange vif de l’affiche ? Mr Py répondra qu’il s’agit d’évoquer « le Dalai lama ou la vitamine C ». Nous étions en 1947. 70 ans se sont écoulés depuis cette première édition.

Très vite on s’aperçoit que la rébellion au théâtre s‘effectue avec esprit. Mais tous ces concepts peuvent donner le vertige. Déambuler dans les rues aux heures de grande abondance, c'est se perdre dans un labyrinthe où nos yeux ne cessent d'être sollicité par des milliers d’affiches. Il faut se frayer un chemin entre les gens qui remplissent les étroits trottoirs. Il faut s'adapter au rythme de tous, comme une vie On vit en apnée pendant 3 semaines. Seul importe le théâtre, sa dimension politique, ses scènes et son public. Une bulle, parfois étouffante.

Tout débute le 4 juillet : à 11 :00 pétantes, l'autorisation d'afficher est proclamée. Evidemment, il y a en a qui avance un peu leur montre. En l'espace de quelques heures, cette bataille pour qui aura les meilleures places, finira par changer le regard de la ville. Les affiches font désormais offices de mur et les repères sont bouleversés. Un milieu ultra concurrentiel « la faute au système libéral » lâchera cet homme, habitué depuis une trentaine d’années du Festival. Il vient faire de la promotion pour son association d’ingénierie culturelle. Même pour les passionnés, Avignon peut s’apparenter à un marathon : « je fais au moins 3 pièces par jour » me raconte cette étudiante en théâtre.

Très rapidement après le début du Festival, on commence à piétiner ces pauvres affiches comme des rêves échoués sur le bitume. Il faut dire que le Mistral n’épargne personne quand il gronde. Comme un souffle de violence, il vient fouetter les parasols et les visages Ces bourrasques font voler les attaches des affiches les plus fragiles. Les troupes donneront tout pour commercialiser leur pièce d’humour absurde , de comédie burlesque, de huit clos tragique mais comique, de « monologue dynamique », de cirque aérien, de danse théâtre, de one man show, de danse conceptuelle, danse - théâtre, jonglage, musique.…La multitude des disciplines a tendance à donner le tournis.

Le « Off » est une association dont la vocation est d’être ouvert à tous. Son meilleur ennemi, le « In », réelle vitrine du service publique. Libérés de toute contrainte financière grâce aux subventions, ce qui permet les spectacles les plus osés. Au total seront comptabilisés cette année plus de 1400 spectacles pour exactement 1066 compagnies dans le « Off » et une cinquantaine pour le « In ». Enfin de compte, le « Off » est un peu laissé à lui même, les troupes à une concurrence pour le moins dense. Certains n’hésitent pas à jouer le même spectacle pendant plusieurs années. D’autres jouent dans deux spectacles comme William Mesguich, fils du réalisateur du même nom, à l’affiche de « Pompiers » et de « Mémoire d’un fou ». Pour les acteurs, c’est le moment ou jamais de tout donner, parfois jusqu’à l’épuisement.

Entre théâtre et monde du théâtre, le grand écart est vaste. Entre le « In » et le « Off », les mises en scènes et les moyens sont très différents. Au delà de faire eux même leur publicité, l’une des démarches les plus compliqué reste de trouver un théâtre qui veuille bien héberger la représentation « il y a des théâtres publics et d’autres privés. Les directeurs de théâtre choisissent de plus en plus leur programmation. Ce qui leur permet de se construire d’années en années une réelle identité. Par exemple, le Collège de la Salle joue essentiellement des pièces de troupes étrangères ou des spectacles destinés aux enfants » m’explique ce jeune allemand, venu présenter un numéro associant jonglage et danse.

On n'atterrit pas par hasard au Festival d'Avignon. Souvent originaire de la région, on vient observer " le plus grand festival de théâtre du monde". Au total, le public vient pour 33 % de la région d’Avignon et pour près de 30 % d’Ile de France. Le reste ? Des Français des quatre coins du pays.. Sauf pour ses passionnés et ses âmes vaillantes à la recherche de public(s), Avignon est le moment ou deux mondes se côtoient. « La ville est désormais indissociable du théâtre » rappel Mr Py lors de la conférence de clôture du Festival. Il faut dire que le Festival représente une manne financière sans pareil : 23 millions d’euros de retombées économiques. « Je fais 90 % de mon chiffre d’affaire en juillet. Le théâtre, même si je n’y ai jamais été, je trouve ça très bien ! raconte cette patronne d’un restaurant portugais. Elle ajoute : les gens sont gentils en moyenne. Même si c’est vrai qu’il y a beaucoup de baba-cool pendant le Festival. »

A la tombée du soleil, quand la fraicheur se fait sentir, des gens des environs viennent en famille à l’intérieur des remparts. La rue de la République, rue commerçante et populaire propose des magasins, un mcdo, des chichis ou des glaces à l'italienne. Des foules importantes s'imposent naturellement autour des spectacles de rue qui s’y déroulent : des concerts de break dance, un chanteur un peu bizarre et drôle dont la musique évoque un peu Stromaé. Un peu plus loin, vers la grande place de l'horloge, ce sont les larges terrasses qui dessinent les contours. Bondés aux heures des repas, on se laisse aller au brouhaha. Toutes les 5 minutes, une troupe vient déposer sur les tables des flyers de promotion avec une phrase d’accroche comme « une place achetée égale…une place achetée ». Parfois, ils font même leur promotion en chanson. Parfois presque tout nu comme ce belge muni d’un panneau en guise de vêtement : « spectacle d’humour belge » peut-on lire au niveau des fesses de cet acteur. Avec son piano à roulettes et son siège gonflable comme compagnon, ce jeune suisse, jazzeman de formation, fait la promotion de son spectacle en improvisant à chaque fois une nouvelle mélodie. D’autres revisitent les classiques du violon en duo et en mouvement. Dans les rues, les manœuvres de séduction se multiplient et s’apparentent à de la publicité à petit budget.

Mais au-delà de tout cette animation de rue, le théâtre se jour et nécessite du temps pour s’y rendre. Le temps n'est pas une denrée partagée par une large partie des gens présents. Des gens dont la vie laisse un repos qu’ils préfèrent allouer au divertissement, à des One man Show. Il y a une pièce, « 2666 », mise en scène par Julien Gosselin qui dure tout de même 12 heures (entracte compris). Une demi journée…le théâtre peut s’avérer une entreprise épuisante.

Véronique, nom français de cette étudiante en théâtre originaire de Pékin, m’explique : « il y a plusieurs niveaux au théâtre : le politique, le commercial et de l’humanité. La condition pour une bonne pièce ? Une réunion des trois. Une grande pièce devrait parler à tout le monde. Comme Shakespeare, c’est un metteur en scène très commercial de son époque. Il faut qu’il y ait de la politique au théâtre. Mais pas trop et pas seulement » finira t – elle par conclure. A ses yeux, le théâtre reflète les maux de notre société : « cette décennie, c’est bien le politique qui est au centre du théâtre car c’est ce qui pose problème à notre monde et qu’il y a beaucoup d’opinions très différentes. Si dans 10 ans, c’est l’argent qui est au cœur de ce qui anime la société, alors le théâtre deviendra encore plus commercial ».

Le 23 juillet, date de fin du « In » - jusqu’au 30 pour le « Off » - près de 1500 jeunes se réuniront lors du concert de General Elektriks et de Pone donné dans le parc de l’Université d’Avignon. Pour Py, le public présent au concert est « la preuve que le théâtre est un haut lieu de diversité ». Une diversité qui peut laisser perplexe. Même si Avignon c’est : « la culture au service de la République et la République au service de la culture ».

J’ai passé beaucoup de temps aux « ateliers de la pensée ». De nombreux lieux changent de fonction pour devenir des théâtres : c’est le cas de plusieurs écoles, d’universités, de cinémas. Ce site de l’université d’Avignon se transforme pendant la durée du Festival en lieu de débats. Un défilé de personnalités politiques et d’intellectuels : Taubira, Najat Vallaud Belkacem, Plenel, NKM, Azoulay… Mais quelque chose va très rapidement m’échapper : si Théâtre et politique sont aujourd’hui tellement lié, on peut se demander si le théâtre n’est pas d’abord de la politique. Les deux ont en commun une chose : ils se servent de la scène pour convaincre grâce à des textes qu’ils n’ont souvent pas écrit.

Entre oliviers, criquets et lavandes, on peut se laisser séduire par un transat et écouter ce qui se raconte. Au programme : « A l’heure où l’Europe ne sait plus gérer ses limites, le théâtre peut-il mettre en abyme cette question qui se pose douloureusement aujourd’hui ? » ; « Quelle nécessité de trouver au théâtre une réflexion sur la démocratie ? » ; « que peut encore le théâtre dans la cité ? »… D’autres sujets autour de l’Etat de droit, des migrants, de la refonte de la République, des inégalité hommes femmes, de l’éducation populaire. Le théâtre interroge la société. Mais il arrive bien souvent que le site devienne un lieu de sieste et de pause déjeuner. Le cadre est agréable et reste particulièrement apaisant comparé à l’agitation des rues. Le seul autre lieu de verdure « le jardin des Doms » se trouve au dessus de Palais des Papes et surplombe la ville. Depuis son panorama, on peut voir le Rhône et le…pont d’Avignon. Qui ne permet plus de remplir sa fonction d’ailleurs, il est sectionné à près de la moitié.

Des acteurs prêts à tout donner : « qu’il y ait du public ou pas, ca m’est égal. Je ne demande jamais à la billetterie s’il va y avoir plus de monde que la veille. Je me représente avec autant de plaisir, même s’il y a deux personnes dans le public». Pour cette adaptation de la Divine Comédie de Dante, cet acteur et metteur en scène de 32 ans d’origine coréenne, comptera en moyenne 8 spectateurs par représentation. Les artistes du « Off » ne relâchent souvent rien pendant près de trois semaines. Entre deux représentations, ils arpentent les rues à la conquête du public pour encore essayer de ramener des spectateurs. Pour convaincre, certains flyers sont proposés pour servir d’éventail. Car l’air est un absent du Festival. Le théâtre populaire semble avoir bien du mal à se faire une place. Et pendant ce temps là, des gens donneraient leur vie pour récupérer une place afin d’assister à la représentation « des Damnés ». Le « In », cet univers tellement différent du « Off », dont seule la critique et le bouche à oreille fera guise de promotion.

Avignon fait parfois penser à une secte : il réunit des gens qui ont l’air de partager de nombreux points communs et d’exclure un même reste. Pourtant, à l’origine, Jean Vilar a bâti ce projet afin d’instaurer le théâtre populaire et ouvrir ses salles aux ouvriers et à toutes différentes classes sociales. Seulement voilà, le public ne semble vraiment pas venir des milieux défavorisés. Faire un tour dans les quartiers populaires et demander qui a déjà été au théâtre est un bon exercice pour s’en rendre compte. En moi même, je me dis que le théâtre sera populaire quand j’y retrouverais autant de diversité qu’à Chatelet les Halles un samedi. Ce n’est pas gagné.

Le théâtre a son monde. Il a sa langue et ses codes. Il faut savoir regarder le théâtre, il faut pouvoir être disponible aussi. La constitution du public du « in » est preuve qu'il faut disposer de temps, de la liberté du temps. Aller au théâtre, avec un grand "T", ce n'est pas se divertir, il s'agit de "repenser sa condition". C'est être "captivé", "bouleversé", « poignardé » par le spectacle de nos vies et les maux de nos existences mis en scène. Les gens sont majoritairement blancs et (presque) à la retraite. Souvent en couple aussi. Ils sont jeunes et accompagnent leurs parents. Ce sont des acteurs, des troupes, des professionnels et des journalistes spécialistes. Des gens qui avaient certainement vu autre chose que Le Petit Prince avant de débarquer. La culture populaire, pour moi, c’est le rap, les comédies musicales, Johnny Halliday, Section d’Assaut, les Kebabs, La Haine … Je n’avais jamais envisagé le théâtre comme haut lieu d’expression du peuple.

Le théâtre permettrait « d’échapper au réel », elle est « la culture au service de la République et la République au service de la culture ». Bientôt, Le théâtre comme religion et opium du peuple ?

Les gens de la région, les restaurateurs et les avignonnais sont très avenants. Il y a le restaurant de la Couscousserie de l’Horloge, connu par les habitués du Festival. Réputé pour exister depuis plusieurs générations, on y sert les meilleurs tagines et les pâtisseries sont cuisinées par la mère de famille. Le « papy » dont l’âge avoisine les 80 ans, reste debout, fort de sa simplicité, de son silence et de son regard bienveillant. Il lâchera : « la vie, tu ouvres les yeux, tu les fermes, et c’est fini ». Il vient d’Algérie. Il a eu 8 enfants. Il travaillera toute sa vie. Il n’a jamais vu la tour Eiffel. Il vit à Avignon depuis plus de 40 ans et n’a jamais été au théâtre.

Sophie Combot 

Combot

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