Comment devient-on la nuit, un loup vengeur, chassant la marchandise des humains ?

Tant que J-P V s'est contenté d'incendier les caravanes des touristes, les îliens n'ont rien trouvé à redire. Mais en mettant le feu aux tracteurs et aux récoltes, le Loup d'Oléron a été trop loin.

Qui est J-P V ?

Qui est ce grand bonhomme de trente et un ans, épais, rustre, qui pendant un an, a déclaré officiellement la guerre au monde entier ?

Un monde qui serait une île, une petite île.

Entre les photos anthropométriques vieilles de deux années et les récents clichés des reporters, il y a plusieurs regards de différence ; un an de prison et un autre de solitude dans les bois et la nuit. Sur les premiers tirages, sous l'objectif des flics, J-P V a l'œil étonné, mais droit, observateur. Les sourcils sont en clair de lune, et froncés. Sur les derniers, ce sont deux traits noirs, un grand V au-dessus des yeux, devenus indéfiables, des yeux sans étonnement, des yeux de loup.

Le poil a poussé sur la peau.

Comment devient-on J-P V ? Comment se transforme-t-on en loup vengeur, tapi le jour loin des humains et de leurs lois, chassant la nuit leurs marchandises, leurs consommations, leur crime ? Il en veut à la Marchandise. À celle qu'il n'aura jamais, lui et beaucoup d'autres, à celle qui fait tant la différence, à celle qui peut tuer, bouffer la tête.

Le 1er janvier, J-P V est libéré de la prison de Saintes. Un an ferme et un de sursis pour quelques vols et des vitrines éclatées à coups de boules de pétanque. On a le langage qu'on peut ou qui nous reste.

Avant la prison, il vivait de petits boulots saisonniers. Il livrait des boissons aussitôt re-dealées par les buvettes à des congés payés assoiffés. C'était un zoneur solitaire, pas un fumeur de joints. Les gens l'aimaient plutôt bien. Un enfant de l'île, par sa mère. Sa mère, petite-fille d'un boucher de Saint-Pierre-d'Oléron et qui aujourd'hui est à l'hôpital, une dépression dans le cœur.

Le 1er janvier, J-P V est de retour dans l'île, son île malgré tout. Une île déserte en plein hiver, pleine de vent, de froid, d'océan couleur d'huître, avec sa population repliée, vite mariée, accouplée pour ne pas être seule. Du lit aux vagues et de l'ennui au lit, jusqu'à ces bars sans marins où le pineau coule à flots au fond des charentaises.

Chacun chez soi, et Dieu pour la soif de tous.

Que peut-on faire quand on est J-P V dans une île engourdie l'hiver, débordante l'été ? Que l'on a trente ans, sans amis, sans femme, que l'on ne fera jamais partie de cette horde de touristes, ce long ruban de fourmis sur le pont qui relie l'île au continent. Ni un Oléronnais, ceux qu'il nomme les "cancéreux d'êtres dits humains".

Et que l'on est prisonnier entre le ciel et l'eau ?

D'autres se résigneraient, s'embaucheraient chez un ostréiculteur, si cela était possible – les places sont chères. À racler les huîtres au fond de l'eau glacée. À recommencer l'éternelle marée de l'ennui à l'été où l'on rencontrera peut-être la jeune femme à épouser parmi les vacancières cramées au soleil. Celle qui ne prendra plus jamais le train du retour.

Cet avenir ne lui convient pas du tout. Il a des comptes à régler. Il y a trop de différences. La guerre est ouverte. Le défi est jeté !

Sur l'île, il y a quelque deux mille caravanes stationnées, laissées par les estivants comme sur un gigantesque parking, jusqu'à l'été suivant. Elles seront autant de planques et de garde-manger pour J-P V. C'est fou ce que l'on peut trouver dans l'hiver d'une caravane oubliée.

Les Oléronnais, en général, n'aiment pas beaucoup ces "mobile home" immobiles qui gâchent les panoramas de leur chère île. Quand J-P V commence à en griller quelques-unes, ça ne les émeut pas trop. D'accord, il crevait aussi des pneus, beaucoup de pneus. Il en a crevé près de 1200. Mais c'était avant tout des pneus de touristes.

J-P V aime bien semer des petits mots aux gendarmes derrière ses incendies :

- À l'intention de ces messieurs de la gendarmerie (bande de culs-mouillés). Comme vous avez pu le constater, malgré le peu d'ardeur que vous mettez à patrouiller (je sais, il fait froid et il pleut, mais ce n'est pas une raison), j'intensifie mon action. J'en suis maintenant à 332 millions de destructions (dont 201,7 millions depuis le début de l'année, soit 5 863€ par jour durant 344 jours ; c'est beaucoup, hein ?) Les Français me doivent beaucoup : je donne du travail aux gendarmes (eh oui), aux garagistes, aux gardiens de prison, aux assureurs, aux pompiers (à propos de cette dernière corporation, je me fais une joie de leur donner un peu d'entraînement, ce n'est pas le tout de frimer dans un bel uniforme au volant d'un beau camion tout rouge, comme un gamin débile), aux gardiens de caravanes, les commerçants et autres… (…). Vous n'avez pas fini d'entendre parler de moi et de voir des lueurs orangées dans la nuit...

C'est un de ces petits billets qui va permettre de découvrir son identité. Un graphologue comparera l'écriture avec des lettres de prison.

J-P V est un homme seul, mais il faut qu'il parle, qu'il dise sa rancœur, son dégoût, son mépris.

Qu'il existe, que l'on sache.

Et soudain, le monde (toute l'île) porte le regard sur lui. Sa guerre est officielle. Il l'a couvée toute sa vie. Elle va durer près d'un an. Dans le maquis, ne sortant de sa cachette que la nuit, très tard, juste avant l'aube (il écrira aux gendarmes de faire moins de bruit au cours de leur ronde, ça l'empêchait de dormir). Ne circulant qu'à pied, ou en vélo. Un an avec cette guerre dans la tête, ne pensant qu'à elle, sans issue.

Ils vont en avoir, du tracas, ces pauvres gendarmes. Ils le rateront de peu, parfois. Et la population n'est pas très zélée. Bien sûr, on en parle, c'est le sujet de discussion à l'heure de l'apéro. Il n'y a pas si souvent une affaire pareille à Oléron. On en parle, mais on n'aide pas beaucoup les gendarmes. Comme si on avait presque de la sympathie pour lui.

Mais un jour, V va commencer à cramer des granges aux îliens, à crever des pneus de tracteurs. Et alors là, ça ne va plus du tout. Fini, le semblant de sympathie. Il déborde de son rôle, le Rambo de la consommation. Les fusils se décrochent des murs. On parle même de milice.

Assez rigolé. Finissons-en.

Vingt gendarmes parachutistes arrivent en renfort. Ils repèrent le terrain, et dans la nuit du 7 au 8, à 4 h 30 du matin, J. P. V est arrêté.

Il allait allumer sa quarante-troisième caravane.

Quand FR3-Poitiers a filmé sa sortie de la gendarmerie, il a eu un clin d'œil vers la caméra qui filmait sa chute et sa gloire.

Histoire triste d'un loup triste qui entre, menottes aux poings, dans la légende de l'île d'Oléron.

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