Comme un avion sans elle…

Le voyage étonne, épate, impressionne. Chaque avion troue le miroir. On atterrit dans un reflet aux visions neuves, ensoleillées ou neigeuses. On ne se connaît pas ici. Aucun parfum, aucun son, aucune couleur. Juste dans la vitre de l’aéroport, l’image d’un voyageur qui veut s’estimer ailleurs. Je est-il vraiment un autre ? Suis-je dicté ? Surtout quand Je ne trouve pas sa place dans le bouillon qui l’a mis au monde ? Notre nécessité est-elle de rencontrer cet étranger en nous qui réclame notre authenticité, notre épreuve d’artiste, notre bon à tirer ?

Je vais à la mer d’Oman. Je pars avec l’horrible orgueil de ne pas être seul. Ce n’est pas facile d’être humble. Rimbaud est mon compagnon de voyage. Il est dans la Pléiade, à côté de moi dans les sièges bleus d’Air Machin. Je n’ai pas bouclé sa ceinture, j’attends les turbulences. Il ne bronche pas. Ah, le progrès !

Et, tendre œillade du destin, le film projeté à bord est le cercle des poètes disparus.

Bah, j’enfonce les petites boules noires dans l’oreille, Chet Baker donne de l’âme au cuivre de sa trompette, Zingaro, portrait in Black and White, et je laisse faire l’avion qui ronronne à dix mille mètres, dans les glaces du ciel.

L’avion, dont j’appréhende toujours la chute.

Un oiseau broyé dans le réacteur…

… Bon, c’est sûr à 10 000 mètres, peu probable.

Mais avant ? 

Un trou d’air qui serait vraiment une dégringolade sans fond…

Une aile qui décide de quitter sa sœur, d’aller voler seulette, ailleurs, dans un ciel moins lourd à porter…

Une turbulence définitive et le jouet qui pique en vrille…

Que sais-je, zut, on en voit tous les jours dans la télé des carlingues déglinguées, sans survivants !

Pas même un rat !

Je ne suis pas extraordinaire ?

On me dit, c’est moins dangereux que la voiture.

On est bien charitable. Certes.

Cela me rassure foutrement !

Mais un accident de voitures, cela fait une dizaine de morts. Allez, quelquefois beaucoup plus. Disons, le double… Avec peut-être des survivants, des blessés… quand même…

Un 747 qui pique du zen, c’est cinq cents âmes niquées d’un coup au bas mot.

Qui s’envolent, si j’ose dire.

La voiture, c’est moi qui conduis. Et certainement pas en vertigineuse altitude. C’est tout de même pas de ma faute si des millions de tarés s’envoient en l’air froisser leur tôle, surtout celle des autres, et rejoignent l’enfer des siphonnés de la route…

Avec ceux qu’ils ont assassinés.

Je n’ai pas la queue à la place du levier de vitesse. L’érection de la pédale. D’accélérateur.

A crédit.

Moutons à roulettes !

La bagnole personnellement, cela sert juste à me rendre d’un point à un autre, et de préférence sans tracas, tranquillo.

Je ne suis pas pressé.

De mourir.

Ni de tuer.

Bref, les statistiques, cela ne me desserre pas les fesses. On n’y passerait toujours pas le joli doigt verni d’une hôtesse.

Dans ma caisse, je suis le commandant de bord.

Là, je suis en l’air, à la merci de n’importe quel abruti qui aurait négligé son boulot sur le zinc, pilote défoncé compris, et surtout, j’ai même pas un parachute sous la main. C’est bien beau un gilet de sauvetage, mais bon, à 10 000 mètres, on n’aperçoit pas encore les poissons.

Je suis seul. Evidement, je fais celui qui n’a pas peur, genre aventurier vacciné de la vie et de tous ses risques qu’il aurait affrontés un à un, voire même deux par trois, au cours de sa périlleuse existence. Je lis les trucs cons qu’on achète dans l’aéroport, papier glacé…

Mais attention... Je fais semblant. Mes yeux restent coincés sur une phrase insipide de journaleuse… Passent du verbe au sujet… du participe au pronom…

Je ne participe pas du tout à la pige de la pauvre gisquette qui a pondu le remplissage susdit pour gagner trois sous ou s’astiquer le nombril devant son nom en bas de page.

L’œil rivé donc sur le noir d’imprimerie comme si je lisais du russe ou du japonais, sans rien entraver, studieux, attentif, bien attaché au siège, les genoux au menton…

Je suis trop grand pour ce monde, je jette un coup d’œil faussement blasé vers l’hôtesse qui répète les gestuelles de détresse, c’est foutrement rassurant, le masque à oxygène, le gilet de sauvetage, les sorties de secours…

Et qu’il faut sagement suivre les petites lumières au sol, tu parles comment elle se marcherait dessus cette humanité toute proprette, tout sourire, dans les airs ou à terre si jamais il y avait du grabuge…

Ouf ça y est.

Là, j’en rajoute, parce que le seul moment où je n’ai pas peur, c’est le décollage. L’engin cherche sa piste d’envol, comme si on faisait une petite promenade en faux avion, au sol, qu’on était au manège pour rire. Il tourne à droite, il vire à gauche, il chochotte, et puis d’un seul coup, c’est tout droit, il ne tourne plus du tout en rond le truc. J’imagine l’œil du pilote sur sa ligne droite infinie. L’appareil fait semblant de ralentir, tu parles, et c’est parti mon z’ami !

Oh quelle jouissance dans cette puissance des réacteurs qui n’en finissent pas de bander. On se croirait en formule 1… sans le volant. Nous voilà tous projetés dans le ciel comme un obus dans la guerre des étoiles. Quel panard, mes Doux ! Dans le monitor, je m’accroche aux chiffres informatifs : altitude, deux cents mètres, trois cents, mille, deux mille, jusqu’aux dix mille réglementaires mon capitaine. Température, moins dix, moins vingt, moins cinquante, on va s’arrêter là. Cela m’occupe de suivre les opérations. Cela fait comme si j’étais un peu responsable. Mais une fois que tout s’est à peu près stabilisé…

Dix mille et moins cinquante degrés…

L’angoisse se rassoit sur mes genoux qui sont toujours au menton, pendant qu’ils disent de la déboucler et qu’on peut à nouveau s’en griller une… quand on le pouvait encore…

Enfin, avant.

Parce que, on dira ce qu’on voudra, j’ai quand même un sacré abîme sous les miches ! Et cela va durer des heures, selon où tu vas. Et que je te guette le dring, rattachez vos ceintures, éteignez vos clopes, nous traversons une zone de branlette cosmique.

D’un seul coup, t’es mené en bateau.

Du roulis, du tangage, sauf qu’en dessous, c’est le néant, hou, il n’y a pas d’eau où nager, et la mort sûre que tu as le temps de la voir venir, élégante, racée, inéluctable, fatale. Qu’elle se marre ! Qu’elle doit se taper un sacré fade quand tu chutes ! Allez, viens, viens dans mes bras, mon tout petit, regarde bien comme tu vas te déchiqueter, tu as tout ton temps, vas-y. Et ce bordel-là-dedans, les touristes qui se piétinent la tronche pour fuir l’inévitable comme les moutons foulent leurs petits pour aller bouffer plus vite.

Putain d’humains !

Putain d'moutons !

Mais ensuite...

Le voyage… et ses milles directions possibles…

Ses milles richesses, ses milles déceptions.

Mais surtout, cet enseignement des autres, cette nouvelle perception. Vais-je mieux comprendre le monde et ses méandres à travers ce pays où j'arrive ?

Peut-être pas. Mais en tout cas, pressentir au plus aigu l’étendue de ses diversités.

Bref, je suis arrivé. C’est quand même bon la Terre. Quand je pense que des nantis s’offrent une semaine dans l’espace à bouffer des macdos en tube ? Pour une modique somme correspondant aux besoins d’un quartier pour la vie.

La porte de l’avion s’est ouverte pour laisser descendre quelques voyageurs... il y a peu de touristes là où je vais... et… ce sont les flammèches de l'enfer.

Quarante-cinq à l’ombre.

Où elle est l’ombre ?

Je coule, et j’aime cela. Je coule de la tête, je coule sous les bras, je coule entre les fesses, j’en passe. Je dois même suer à l’intérieur, j’aime cela. Je crois que toute la merde citadine s’enfuit de moi, c’est bon ce sentiment.

Toutes ses trahisons.

Toutes ses ombres.

A tout de suite, sous d’autres cieux… 

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