Cercueil

Cercueil…

Il a ouvert les yeux…

Combien de temps est-il resté inconscient ? Pas la moindre idée. Il sait juste que le type l’a surpris et que le coup qui lui a fracturé la mâchoire n’était pas un coup d’amateur.

Bien fait pour lui : à chercher les embrouilles, on finit par les trouver. On n’est pas flic de père en fils pour laisser un malade foutre la trouille à une ville entière sans réagir.

En attendant, il est coincé et Jocelyne va s’inquiéter. Pour les gosses. Elle a fini de s’inquiéter pour lui il y a presque dix ans. Dix ans qu’il se vide dans des rencontres de hasard. Dix années qu’il espère que la femme de sa vie, celle qu’il attend depuis qu’il est gamin, va croiser sa route de pochard qui s’ignore.

Il n’est pas alcoolique. Il peut rester plusieurs jours sans boire une goutte du liquide ambré qu’il préfère. Plusieurs jours. Jamais plus de trois. Mais c’est le signe qu’il peut se passer de l’état nauséeux qui caractérise les lendemains de presque cuites.

Il regrette à chaque fois.

Une journée perdue à errer dans les recoins de son âme. Les cachets effervescents qu’il avale sans discontinuer n 'empêchent pas son cerveau de pousser les os de son crâne et ses yeux de vouloir sortir de leurs orbites. Et ça fait mal.

Il est coincé, c’est sûr. Il est coincé dans sa vie.

Comment il voyait ça, il y a vingt ans ?

Commissaire, voire divisionnaire… Et il s’est passé quoi, bordel ? Pourquoi tout s’est arrêté brutalement ?

La bavure. c’est vrai, la bavure.

Ce gars qui court dans les rues. Et lui, juste derrière. il était moins essoufflé il y a vingt ans. il pouvait encore courir. Comme quand ils étaient gosses. Le gendarme et le voleur.

Il était toujours le voleur. Ils l’ont toujours attiré. Les vrais. Ceux qui ont la belle vie, qui roulent en Porche, et qui n’ont peur de personne. Parce que lui il a peur de personne, mais il est devenu flic. Sans doute une erreur d’aiguillage.

Il avait tiré sur le voleur. Pas de sommations.

Et maintenant il est coincé.

Quand il a rencontré Jocelyne, elle était tellement vivante, tellement différente de toutes celles d’avant, qu’il est tombé amoureux au premier instant. Le sourire de cette fille… elle souriait même dans ses yeux. Elle souriait par tous les pores de sa peau. Et il ne l’a pas lâchée du regard pendant toute la soirée.

Elle est venue le voir, au bout de deux heures, et lui a demandé s’il voulait l’épouser. Jamais un type ne l’avait regardée comme lui, et ça lui semblait suffisant pour le demander en mariage.

Alors il avait dit oui. Sans réfléchir. Sans imaginer que la vie qu’il lui proposait n’était pas forcément celle qu’elle espérait. Deux gosses plus tard, ils s’étaient séparés.

Il se sentait coincé. Coincé dans une vie morte.

Le café du matin, avalé dans un bol Mickey, souvenir de leur séjour à Disneyland Paris.

Ah putain… il avait oublié Disneyland. Les files d’attente interminables, les gens qui sourient, comme des poissons rouges, forcés de tourner en rond dans un bocal dont ils s’imaginent qu’il est le monde.

Les premiers maux dits, à travers des murmures, des regards… surtout des regards. Ces regards qui disent les mots, qui disent les maux…

Il est coincé, bordel… il peut à peine bouger.

Elle avait commencé à vouloir avoir à ce moment-là. Jusqu’alors, elle était. Elle n’avait jamais été intéressée par les objets du paraître. Les trucs indispensables que ses copines étalaient sur leurs comptes Facebook. Comme si ce séjour chez Mickey avait modifié sa façon de penser. Comme si à l’entrée du parc, une injection de « fait comme les autres » était pratiquée aux visiteurs. Elle avait d’abord voulu changer de voiture. Le vieux break Volvo n’était plus aussi pratique. Il était même devenu encombrant.

Il avait dit oui.

Il disait toujours oui. Au début.

Dix ans qu’il se débat dans un cercueil molletonné. C’est ça. Un cercueil.

Le genre de boîte dont tu ne peux pas sortir une fois qu’on t’a mis à l’intérieur. T’as beau gratter, taper, hurler même, personne t’entend. Personne bouge le petit doigt pour t’aider à ouvrir le couvercle.

Les autres, ils s’en foutent que tu crèves à petit feu au fond d’un trou. C’est pas leur problème. Leur problème à eux, c’est payer les factures, payer l’école des gosses, payer les traites du barbecue…

Le barbecue.

C’est là que le commissaire lui avait parlé de ce fou en liberté dans les rues de la ville. Ce fou qui terrorisait les gens au point que les mères empêchaient les filles de sortir après huit heures du soir.

Entre deux saucisses, il lui avait balancé qu’avec ses contacts, dans tous les bars un peu glauques, il pourrait sûrement obtenir des informations capitales pour l’enquête… Capitales, tu parles.

Il avait senti le sarcasme derrière les mots.

Des mots qui voulaient dire autre chose que ce qu’ils semblaient signifier. Sans doute le petit sourire du commissaire qui en avait rajouté une couche…

Le sourire qu’il avait destiné à Jocelyne.

Elle avait rougi. Il se souvient de ça.

Il avait oublié ce détail. Elle est toujours aussi belle. Toujours aussi vivante, aussi souriante, mais pas pour lui.

Cet abruti l’avait séduite. L’Audi, les costumes Hugo Boss, le salaire du commissaire… le prestige.

Dur pour lui de les voir ensemble à chaque fois qu’une fête était organisée dans la villa du commissaire. Dur pour lui de voir ses gosses le traiter comme un étranger, comme s’ils avaient honte… honte de l’ivrogne qu’ils acceptaient de rencontrer, une fois par mois, pour leurs sorties Macdonaldienne…

Il ne supportait pas cette bouffe prédigérée. Il prenait une bière, et il les regardait se goinfrer. Comment ses gosses étaient-ils devenus ces imitations d’autre chose ?

Sa fille avait les ongles de toutes les couleurs… des faux-ongles lui avait-elle précisé, à refaire tous les quinze jours… ça coûte un œil, Papa… La pension qu’il versait tous les mois servait à ce genre de trucs. Il en était malade.

Quant à son fils, quatorze ans, et un quintal de graisse. Il n’osait même plus le regarder.

La honte ? Non. On ne peut pas ressentir de la honte pour son propre sang. Pour sa propre chair. De la gêne… du regret.

Ouais, du regret.

Ce bar, où il n’avait plus mis les pieds depuis des mois. Les mêmes piliers qui l’avaient regardé, intéressés, quand il avait poussé la porte. Encore un cercueil. Celui où l’alcool vous enferme pour l’éternité.

Les langues qui s’étaient déliées, au bout de quelques heures, et l’avaient conduit au bout de cette impasse minable.

Une crampe.

La même que celle qui l’avait saisi entre le volant et le siège conducteur. Il aurait dû continuer la boxe. Il aimait bien l’ambiance de la salle. L’odeur de la sueur de tous ces mecs exactement au même niveau. Celui de la douleur. Il ne se serait jamais fait surprendre à cette époque-là.

La rupture avec Jocelyne avait tout anéanti. Sa vie avait basculé dans un no-man's land rempli de rien. Plein de vide, comme disait ce type croisé au détour d’un tabouret de bar.

Il aurait bien aimé pouvoir revenir en arrière.

Pouvoir, comme ça, d’un claquement de doigt, embrasser sa femme et ses gosses. Leur dire qu’il serait là, toujours, qu’ils pouvaient compter sur lui.

Personne compte plus sur lui…

Pourtant il l’a trouvé, ce psychopathe. Des mois de traque, de whisky avalé, verre après verre, au fond de bouges tous plus infâmes les uns que les autres. À refaire le monde avec ceux qui n’en font plus partie.

Il aurait dû se méfier.

Le type était arrivé de la lueur des lampadaires, et avait trébuché à la hauteur de la voiture.

Pourquoi était-il sorti de la bagnole ?

Pour l’aider ?

Les flics, ça aide les gens. C’est leur métier. Leur vocation.

Quand il s’était penché pour le relever, le type l’avait cueilli au menton.

Un pro.

Le trou noir. Celui qu’il avait déjà connu à plusieurs reprises sur le ring des salles d’entraînement. Celui qui vous envoie promener le cerveau pendant plusieurs minutes… voire une heure ou deux, dans certains cas…

Il s’est réveillé au fond d’une cave.

Attaché à un pilier en béton.

Pas attaché. Il se souvient de ça. Enchaîné.

Le type qui allume la lumière dans l’escalier, et qui descend jusqu’à lui.

Le type qui le regarde en souriant.

Le type qui tue des gens depuis plusieurs mois. Que des filles. Des jeunes. Dix-neuf ans. Pas un écart… elles ont toutes dix-neuf ans.

Les journaux en font leurs choux gras.

Il les viole avant de les tuer. Parfois même après. Mais ça, les journaux ne le savent pas. Les flics gardent quelques infos pour trier les coups de fil de ceux qui se dénoncent régulièrement…

« Tu m’as trouvé… Bravo… je vais te tuer pour ça… »

Pas répondu.

Pas engager le dialogue avec les psychopathes. Pas la peine. Ils mentent.

Lui, il ment pas. Jamais.

Il va le tuer, c’est sûr…

Il arrive à bouger un peu. Ses mains tâtonnent autour de lui, à la recherche d’un indice qui lui dira où le fou l’a enfermé.

Les morceaux… les morceaux de la dernière en date. Éparpillés dans le jardin public. Comme de la nourriture donnée aux chiens.

Il a encore le goût de la haine dans la bouche. Imaginer l’émotion des parents de ces filles… Comment croire après ça ?

Comment même imaginer qu’il y a un Dieu quelque part ?

Lui, il n’a jamais cru à ces légendes, qu’elles soient catholiques ou pas… sa mère à lui, elle croyait à tout ça.

Sa mère…

Elle y croyait parce que c’était la seule chose qui lui permettait d’espérer que l’après serait mieux que le maintenant. Que la vie éternelle ne serait qu’un concert de louanges, d’odeurs de fleurs, et de chants d’oiseaux…

L’après…

Le père croyait en rien.

Si. Il croyait à l’enveloppe de la fin du mois, et à ce qu’elle lui permettait d’écluser au fond des bars. Il se souvient de ces soirées passées à chercher le vieux dans tous les rades du port. Il les connaissait tous. Ils le connaissaient tous aussi…

« Pas là ton vieux, on l’a pas vu ce soir… »

L’image du miroir, dans ce pub irlandais, qui lui renvoie celle de son père… La gifle qu’il reçoit quand il se rend compte qu’il est le même.

La décision qu’il prend d’arrêter d’écluser ces verres qui le mènent vers le néant. Une semaine. Cette fois-là, il a tenu une semaine…

Quand il est allé chercher ses gosses, il n’avait pas cette haleine habituelle qu’ils détectaient à plusieurs mètres…

Fier de lui.

Comme quand il a…

Sa main vient de toucher un truc bizarre. Un bout de tissu, rembourré.

Pas de panique.

Surtout, pas de panique.

Du tissu rembourré, il y en a partout. Dans plein d’endroits…

Ouais… plein.

Sauf que là, le tissu il est partout.

Mais vraiment partout…

Tout autour de lui…

Sauf que ce bruit qu’il entend, ce n’est pas la pluie sur une vitre, c’est de la terre jetée sur un couvercle de bois.


Nicolas Elie

J'écris, je lis, puis j'écris...

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