Ce que jamais je ne te dirai

Une femme seule au milieu de la scène, les deux mises à nue.

Héloïse : On s’était promis de passer des vacances au soleil. On s’était décidé pour Malaga. Il paraît qu’il y fait bon vivre, et que ce n’est pas très cher. Tu avais d’ailleurs ajouté que tu connaissais des gens là-bas, des espagnols, qui pourraient nous aider à trouver un petit bungalow, en bord de mer. On sera seuls à cette période de l’année, mais de toute façon, nous le sommes déjà, non ? Et c’est bien comme ça. Ce sont tes mots, ou plutôt c’était tes mots. Car ces mots, livrés, délivrés de ta timidité, tu les as oubliés, maintenant. Tu leur as préféré des mots sales, des mots dégueulasses, répugnants, des je te quitte, des je ne peux plus je ne veux plus je ne t’aime pas. Oui, tu as dit je ne t’aime pas. Pas je ne t’aime plus. Tu as oublié, sans doute. Mais ce petit pas, c’était tout. Et rien. Rien pour notre histoire, tout pour toi. T’as voulu t’en aller victorieux, n’est-ce pas, en me mettant à terre. J’étais le taureau dans l’arène, tu t’es enorgueilli de ça, hein. De tout ce sang qui sortait. Vision obscène. Ca ne s’est pas arrêté, tu sais. Pourtant tu as tourné le dos, le bras levé. Tu ne m’as même pas regardée, ou plutôt si, tu as regardé ce corps qui se tordait, se déformait, incandescent de douleur. Où est passée ton humanité, ce jour-là où tu m’as dit c’est fini Héloïse, fièrement, parce que perdre la face, de toute façon, tu ne connais pas, Toi. Moi, en revanche, je devais courber l’échine, me mettre a genoux, avoir honte. Oui, parfaitement, honte. Honte d’y avoir cru, de m’être dit, chaque minute que je passais à te regarder, je l’aime, mon dieu comme je l’aime. Tu trouves ça pathétique, sans doute, et c’est dans tout cela que tu me répugnes. Je préfère dire tu me répugnes plutôt que tu me fais du mal, parce que là, ce serait trop, tu aurais trop gagné, et moi vraiment tout perdu. Alors je dirai que tu me répugnes. Tu m’as répugné aussi lorsque tu m’as dit que tu ne m’expliquerais pas, que tout ceci ne s’explique pas, que c’est comme ça. Comme ça ? Mais comme ça comment ? Comme ça parce que tu t’es réveillé en te disant, tiens, aujourd’hui, c’est fini ? Ou parce que le fleuriste t’a encore une fois rendu la monnaie en pièces de cinq centimes, tu t’es dit, c’est bon, je la quitte ? Comme ça pourquoi ? Et pour quoi ? J’ai tout de suite imaginé le regard ravi de cette collègue lorsqu’elle apprendrait la nouvelle. Comme ça pour elle ? Ses longs cheveux blonds, sa taille de guêpe, c’est pour ça ? Tu me disais constamment, « elle ne m’intéresse pas, je la trouve commune ». Commune. Peut-être ne le suis-je pas assez, commune, ou alors plus qu’elle, auquel cas tu m’auras définitivement achevée. D’ailleurs, j’entends déjà les applaudissements, les cris de la foule ivre de ce spectacle aussi délirant qu’abjecte. Les accolades de tes copains, leurs mots tout aussi insupportables. Théo, tu te rends compte ? Quelle impudeur, m’infliger ça, à moi, devant la scène du monde, moi qui t’ai toujours apporter des choses, je dis des choses, par pudeur, parce que je ne veux pas te faire le plaisir d’évoquer ici tout ce que j’ai pu te donner afin que tu puisses jouir du nombre de ces intentions, ça, non, je m’y refuse. Tu t’en fiches, je sais. Pas moi. Parce que ces images défilent dans ma tête, elles hurlent pour sortir, pour renaître, cependant qu’elles restent figées. A jamais, ça aussi, je le sais. Enfin je devrais le savoir, puisqu’en réalité, comme une gamine de 16 ans, j’attends tous les matins un message de toi, tes clés dans la serrure, une ombre dans la cuisine. Tous les matins je me maquille, je choisis avec précision comment m’habiller, cette chemise, non l’autre, celle que tu avais décrite comme « bleu Majorelle », parce que c’est chic comme mot, et que tu l’aimais beaucoup, cette chemise. Elle me rappelle cette soirée à l’opéra, où tu t’es endormi sur mon épaule, sur elle. J’avais dû résister, seule ; et sans toi, déjà, ces trois heures sans entracte m’avaient paru interminables. Si j’avais su.... Bon, promis, je ne t’impose plus ces souvenirs, nos souvenirs. Que dis-je, je ne me les impose plus, à moi. Il est six heures du mat’, c’est pour ça. Qui prétend ne pas être nostalgique à ces heures tardives ? J’ai un peu bu, je crois, un peu trop, mais c’est ça, aussi, quand ton cerveau s’affole, fatigué de ressasser les mêmes images, les mêmes clichés d’un bonheur égaré. J’emploie le mot égaré à dessein, parce que je ne veux pas dire perdu. Perdu, c’es nul, c’est triste, et c’est irréversible. Et que j’ai le droit de penser que ça ne l’est pas, qu’une fois ton idylle terminée tu reviendras, penaud, la tête basse, et que tout le sang versé tout à coup se remettra à frémir, il te giclera à la gueule et tu seras désolé. Ce jour-là, j’aurai pris ma revanche. Je te pardonnerai, avec la douceur que je t’ai toujours donnée, avec la tendresse de mes mots toujours choisis pour que tu les aimes. Oui, je suis comme ça, moi. Je ne te mépriserai pas comme tu m’as méprisée. Au contraire, je t’adorerai encore plus, parce que je suis le contraire, je suis ton contraire. C’est ça qui marchait, avant. Je m’opposais à chacune de tes idées, tu pointais du doigt les moindres imprécisions de mes arguments, on se battait des heures durant jusqu’à se haïr. Souvent, c’était moi qui m’en allais, je claquais la porte, rouge de colère, marchais une heure, jusqu’à t’aimer de nouveau. Mais là, je ne le peux plus, te haïr. Alors reviens, maintenant, la dispute est terminée, on peut se prendre dans les bras, on se sera suffisamment manqué, quatorze jours, c’est long, trop long pour nous. 

MarieMayrand

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